Introduction : La troisième fois que l’hégémonie maritime a été contrainte de battre en retraite
Le 10 septembre 2026, après des semaines de combats intenses le long de la côte occidentale du Yémen, les forces d’Ansar Allah — le mouvement plus communément, bien qu’imprécisément, connu à l’étranger sous le nom de Houthis — ont pris le contrôle total du port stratégique de Mokha. ¹ Les unités de la « Résistance nationale » et des « Brigades des Géants », toutes deux alignées sur la coalition saoudienne-émiratie, se sont retirées après avoir subi de lourds bombardements d’artillerie dans une tentative infructueuse d’enrayer l’avancée des Houthis, se repliant pour reconstituer leur ligne de front ailleurs. Mokha se trouve à seulement soixante-dix kilomètres du détroit de Bab el-Mandeb, par lequel transitent environ douze pour cent du commerce maritime mondial. ² Contrôler ce port revient à disposer de la capacité de surveiller, de menacer et, si les circonstances l’exigent, d’interdire l’accès à l’un des goulets d’étranglement les plus cruciaux de l’économie mondiale.
C’est la troisième fois en moins de dix-huit mois qu’une puissance militaire dotée d’une supériorité technologique manifeste échoue à venir à bout d’Ansar Allah. La première était celle des États-Unis, qui, entre mars et mai 2025, ont mené plus de 1 100 frappes aériennes pour un coût d’au moins dix milliards de dollars sans parvenir à éliminer les dirigeants du mouvement ni à affaiblir ses capacités balistiques, et qui ont finalement accepté un cessez-le-feu dans lequel Washington, et non Sanaa, s’est révélé être le véritable perdant. La deuxième a été la coalition saoudo-émiratie, dont la guerre terrestre, qui a duré une décennie, n’a même pas permis de regagner les positions qu’elle détenait en 2015. Et aujourd’hui, en septembre 2026, la troisième.
L’importance stratégique d’Ansar Allah ne doit toutefois pas être recherchée uniquement dans cet épisode le plus récent. Au cours de la guerre des douze jours entre Israël et l’Iran en juin 2025, puis à nouveau lors de la guerre plus vaste du printemps 2026 — qui a débuté par la frappe conjointe américano-israélienne contre l’Iran le 28 février et a duré près de quarante jours —, Ansar Allah a figuré parmi les rares acteurs régionaux à entrer effectivement en action, et non pas simplement par des déclarations : à partir du 28 mars 2026, il a tiré des missiles balistiques en direction d’Israël et a annoncé que « notre main repose sur la gâchette, dès que les événements l’exigeront ». Le Yémen, un pays qui vivait sous les bombardements et le blocus depuis 2015, a été le seul pays qui, à cette heure décisive, a répondu non pas par une déclaration, mais par des tirs.
Pour comprendre cette persévérance, il faut remonter plus loin dans le temps. Le mouvement Ansar Allah trouve ses racines dans un renouveau du zaïdisme, une branche de l’islam chiite qui a gouverné le nord du Yémen — y compris la province montagneuse de Sa’dah — pendant plus de mille ans, jusqu’à ce que la révolution républicaine de 1962 mette fin à l’imamat zaïdite. ³ Le mouvement lui-même a pris forme dans les années 1990 sous l’impulsion de Hussein Badreddin al-Houthi, en réaction à la marginalisation de l’identité zaïdite et à l’expansion de l’influence wahhabite soutenue par l’Arabie saoudite. Al-Houthi a été tué en 2004, mais le mouvement, sous la direction de son frère Abdul-Malik al-Houthi, s’est emparé de Sanaa en 2014 et tient bon depuis 2015 face à l’intervention de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite.
Ce qui suit est une tentative de comprendre cette triple résistance — contre les États-Unis, contre la coalition arabe et, désormais, à Mokha — non pas à travers la dichotomie familière « terre contre mer », si souvent invoquée dans les débats opposant la puissance tellurique à la puissance thalassocratique, mais à travers trois autres concepts tirés de l’œuvre de Carl Schmitt qui, lus à la lumière de la théologie politique zaïdite, permettent une description plus précise du phénomène : la théorie du partisan, la temporalité du qiyam bi-l-sayf et le concept de Großraum.
La figure du partisan : l’ennemi tellurique irrégulier
En 1963, Carl Schmitt, dans son ouvrage Theorie des Partisanen, a tenté de dresser un portrait théorique du combattant qui avait marqué les guerres de la seconde moitié du XXe siècle, de l’Espagne au Vietnam. ⁴ Le véritable partisan, selon lui, possède quatre caractéristiques : l’irrégularité (il n’est pas un soldat d’une armée formellement constituée) ; une mobilité tactique extraordinaire ; une intensité exceptionnelle d’engagement politique ; et — plus déterminante que les trois précédentes — une nature tellurique : un lien organique avec sa terre natale, avec un territoire qu’il connaît, qu’il habite et qu’il défend. C’est ce quatrième trait qui distingue le partisan du révolutionnaire cosmopolite de type léniniste ou maoïste : le révolutionnaire cosmopolite considère les frontières comme purement horizontales et cherche à exporter la révolution vers n’importe quel point du globe ; le partisan tellurique, en revanche, mène sa guerre dans un lieu précis, pour la défense de ce même lieu.
Ansar Allah est un exemple presque manuel de cette figure. Le mouvement n’est ni une armée régulière dotée d’uniformes et d’une hiérarchie classique — bien que sa structure militaire se soit considérablement formalisée ces dernières années —, ni ne nourrit le moindre projet d’exporter la révolution au-delà des frontières du Yémen ; il n’a jamais formulé une telle revendication. Ses combattants sont enracinés précisément dans ces mêmes vallées et montagnes de Sa’dah sur lesquelles, des générations plus tôt, l’imamat zaydite exerçait son autorité. Pendant plus d’une décennie de guerre, des lance-missiles et des centres de commandement ont été dissimulés au sein de ce même terrain inhospitalier — un terrain face auquel la supériorité aérienne absolue des États-Unis et de la coalition arabe s’est avérée de peu d’utilité, confrontée qu’elle était à une connaissance que seul un habitant de ces lieux possède. Schmitt écrit que le partisan « se bat avec la terre, et non contre elle » — distinction qui sépare précisément le militaire américain, qui opère depuis le pont d’un porte-avions ou à une altitude de dix mille mètres et ne doit allégeance à aucun lieu particulier au-delà de sa propre capacité opérationnelle, du combattant yéménite, pour qui la montagne est son foyer.
La récente bataille de Mokha indique toutefois que ce caractère partisan s’est désormais étendu de la défense des montagnes au contrôle territorial, voire maritime — sans, du moins à ce jour, renoncer ni à son intensité politique ni à son lien tellurique. Cela constitue en soi une réponse à l’une des réserves formulées par Schmitt lui-même quant à l’avenir du partisan à l’ère de la technologie : le partisan peut-il résister face à une guerre entièrement technologisée ? L’expérience yéménite apporte une réponse affirmative, mais conditionnelle : tout mouvement partisan qui est passé de la défense territoriale au contrôle territorial — de Tito aux Viêt-Cong — a été confronté au risque de ce que l’on pourrait appeler la « normalisation » : le risque que, dans le processus même de consolidation du pouvoir, il acquière les mêmes vulnérabilités que l’armée régulière, auxquelles il était auparavant immunisé. La question de savoir si Ansar Allah fera exception à cette règle ne se tranchera pas dans le cadre théorique, mais sur le terrain.
L’époque du Qiyam bi-l-Sayf : une conception alternative de la temporalité occidentale
Le principe du qiyam bi-l-sayf — « se lever avec l’épée » — doit d’abord être replacé dans son contexte précis au sein de la théologie zaïdite, avant toute tentative de lecture théorique. ⁵ Contrairement à la tradition imamite (duodécimaine), qui fonde l’imamat sur une désignation divine (nass) et une transmission héréditaire par la lignée des imams infaillibles, et contrairement à la tradition sunnite, qui le conçoit à travers l’allégeance (bay’a) et le consensus (ijma’), la jurisprudence zaïdite a longtemps soutenu — au moins depuis sa systématisation par al-Qasim ibn Ibrahim al-Rassi au IIIe siècle de l’Hégire — que l’imamat est subordonné à un ensemble de conditions qui, outre la lignée (descendance de Hasan ou de Husayn ibn Ali) et l’érudition (raisonnement juridique indépendant, ou ijtihad), incluent l’exigence même du qiyam bi-l-sayf : quiconque revendique l’imamat doit s’opposer, en paroles et en actes, à l’injustice pour que cette revendication soit considérée comme valable. Wilferd Madelung, dans son étude classique sur l’imamat zaïdite, considère précisément cette caractéristique comme la marque distinctive du zaïdisme parmi les sectes chiites : contrairement à l’imamat imamite, qui a été suspendu par la doctrine de l’occultation, l’imamat zaïdite n’a jamais été dissocié de l’action politique ouverte. ⁶ Des travaux universitaires plus récents sur le renouveau zaïdite contemporain — notamment ceux de Bernard Haykel et de Najam Haider — démontrent également qu’Ansar Allah, même dans sa réinterprétation moderne de l’héritage zaïdite, a préservé ce même axe classique : la légitimité n’est pas quelque chose qui est conférée de l’extérieur, mais qui se prouve par l’action.⁷
Cette structure peut être interprétée, au-delà de son cadre strictement juridique, comme une théorie de la légitimité qui présente une véritable affinité théorique avec la théologie politique de Schmitt. La Politische Theologie de Schmitt part d’une analogie fondamentale : les concepts centraux de la théorie moderne de l’État sont des concepts théologiques sécularisés ; tout comme le Dieu tout-puissant peut, par un miracle, suspendre l’ordre naturel, ainsi le souverain politique, dans l’état d’exception, fonde ou refonde l’ordre par la décision — et non par le recours à une règle préexistante. ⁸ La légitimité, dans cette interprétation, est le produit de l’action et de la décision, et non pas simplement la poursuite d’une procédure déjà établie. Le principe du qiyam bi-l-sayf, au sein d’une tradition totalement indépendante de Schmitt et considérablement plus ancienne, exprime précisément cette même logique : l’imam crée son propre imamate par la décision de se lever, et non par sa seule lignée. Ce qui lie ces deux traditions, ce n’est pas l’affirmation selon laquelle l’une aurait emprunté à l’autre — une telle affirmation n’est ni voulue ni justifiée —, mais leur convergence structurelle autour d’une question commune : d’où découle la légitimité, une fois que l’ordre existant ne peut plus se justifier lui-même ?
C’est précisément de cette structure qu’émerge une conception distincte du temps politique. La temporalité occidentale libérale-moderne est linéaire et évolutive : l’histoire est conçue comme un processus allant de l’arrière vers l’avant, mesuré en intervalles calculables. L’horizon temporel d’un décideur politique américain s’étend, tout au plus, jusqu’au prochain cycle électoral ou jusqu’à la fin de la période annuelle d’affectation des crédits de défense ; des calculs tels que la « stratégie de choc et d’effroi » ou le « changement de régime » sont conçus précisément dans cet horizon restreint. Le temps du qiyam bi-l-sayf, en revanche, est cyclique et revivaliste : un imam zaydite peut « se lever » mille ans après la chute du dernier imamate, car l’événement présent, dans cette conception, est la continuation directe d’un récit millénaire, et non une réaction à une crise contemporaine. Lorsqu’un combattant d’Ansar Allah prend les armes contre les États-Unis et l’Arabie saoudite, il rejoue, dans son propre cadre temporel, ce même moment fondateur : l’imam juste, l’épée à la main, affrontant le tyran injuste. Cette temporalité, qui mesure les événements en générations et en siècles plutôt qu’en cycles électoraux, confère à la résistance une patience qu’aucun calcul de « choc et effroi » ne peut briser : les États-Unis n’ont pas été vaincus au Yémen parce que leur armée a été détruite ; ils ont été vaincus parce qu’ils avaient défini la « victoire » selon leur propre cadre temporel, alors que dans celui de leur adversaire, la mesure de la victoire était, dès le départ, tout à fait différente.
Du Nomos de la Terre au Großraum : l’Axe de la Résistance en tant que grand espace émergent
La relation entre l’Iran, Ansar Allah et le Hezbollah est généralement appréhendée à travers la dyade familière « terre tellurique contre mer thalassocratique » — le même cadre invoqué dans la section précédente, en référence au combattant partisan. Cette dyade, bien qu’utile pour saisir la relation du combattant au sol, s’avère trop rudimentaire dès lors que l’on se tourne vers la structure plus large de ce qu’on appelle l’Axe de la Résistance : elle nous indique seulement que cet axe est « enraciné dans la terre », sans préciser quel ordre politique et juridique particulier cet enracinement engendre. Pour une analyse à ce niveau, Schmitt fournit un instrument plus rigoureux : le Großraum, ou « grand espace ».⁹
Le Großraum, dans l’acception de Schmitt, n’est ni simplement un empire à l’ancienne, ni une simple unité géographique, mais une relation triple entre une puissance centrale, une idée politique directrice et un espace organisé par cette idée et qui revendique l’immunité face à l’intervention de puissances qui lui sont étrangères — principe que Schmitt désigne par l’Interventionsverbot für raumfremde Mächte, c’est-à-dire l’interdiction d’intervention par des puissances étrangères à cet espace. L’exemple paradigmatique que donne Schmitt lui-même de cette structure est la doctrine américaine de Monroe : une puissance centrale qui, au moyen d’une idée politique, organise un espace et interdit toute intervention en son sein par des puissances « étrangères » à cet espace.
L’Axe de la Résistance peut être compris précisément en ces termes — non pas comme une coalition militaire informelle d’acteurs non étatiques, mais comme un Großraum émergent : sa puissance centrale est l’Iran ; son idée directrice est la résistance à l’hégémonie occidentale et israélienne en Asie occidentale ; et désormais, avec la prise de contrôle de Mokha et de Bab el-Mandeb par Ansar Allah, cet espace s’est doté pour la première fois d’une frontière concrète et applicable à ce principe même d’interdiction d’intervention — non pas au niveau théorique, mais au niveau des missiles et des radars. La dissuasion iranienne dans le détroit d’Ormuz, associée à la capacité d’Ansar Allah à Bab el-Mandeb, forme les deux extrémités d’un seul arc : un arc qui affirme que deux des goulets d’étranglement les plus vitaux au monde pour l’énergie et le commerce ne sont pas des espaces qui lui sont étrangers, ouverts à l’intervention des forces américaines et européennes.
Ce qui distingue cette interprétation de la simple dyade terre/mer, c’est que le Großraum, contrairement au nomos de la terre — qui décrit simplement une relation ontologique au lieu —, fournit une structure opérationnelle et juridico-politique : qui constitue la puissance centrale, quelle est l’idée directrice, et où se situe la limite effective de l’interdiction d’intervention. Vu sous cet angle, la chute de Mokha n’est pas un simple épisode tactique ; c’est le moment où la limite théorique d’un Großraum émergent est, pour la première fois, concrètement inscrite sur la carte.
Ce Großraum émergent n’est toutefois pas à l’abri de tensions internes. Premièrement, les rivalités tactiques et stratégiques entre ses composantes — l’Iran, Ansar Allah, le Hezbollah et les factions irakiennes — pourraient, à long terme, affaiblir sa cohésion, en particulier si l’un de ces acteurs venait à faire passer son propre intérêt national avant l’idée directrice de l’espace dans son ensemble. Deuxièmement, la légitimité interne du pouvoir central n’est pas uniforme au sein des différentes composantes de cet espace ; les divergences confessionnelles (zaïdites contre imamites) et historiques risquent de se cristalliser en fractures latentes. Troisièmement, le même risque de normalisation évoqué à propos du parti se présente ici au niveau structurel : le Großraum, à mesure qu’il s’institutionnalise, risque de se transformer en un empire bureaucratique — un sort contre lequel Schmitt lui-même avait mis en garde à propos de l’Union soviétique.¹⁰ Aucun de ces défis ne nie la réalité du Großraum ; il s’agit plutôt des conditions de sa persistance.
L’ennemi de l’humanité : le mécanisme de l’étiquette « terroriste »
Pourquoi l’Occident qualifie-t-il Ansar Allah non pas de mouvement politique armé, mais d’organisation « terroriste » ? La réponse conventionnelle — différence idéologique ou intérêt géopolitique — est insuffisante. Schmitt, dans sa critique de l’impérialisme anglo-américain, propose un mécanisme plus précis. Selon lui, lorsqu’une puissance se présente non pas simplement comme un État parmi d’autres, mais comme le représentant de « l’humanité » en tant que telle — comme le font les États-Unis à travers le langage des droits de l’homme, de la démocratie et de « l’ordre international fondé sur des règles » —, son ennemi politique cesse d’être simplement un ennemi politique et devient au contraire un « ennemi de l’humanité » (Feind der Menschheit).¹¹
Ce glissement a une conséquence de première importance. Dans le cadre classique de la sphère politique, l’ennemi est une partie légitime à un conflit — avec laquelle on peut faire la paix, conclure des traités ou, au pire, mener une guerre dans les limites des règles. Mais dès lors que l’ennemi est réduit à un ennemi de l’humanité, l’hostilité s’affranchit du cadre délimité de la sphère politique et devient quelque chose de moral et d’illimité ; car une inimitié dirigée contre l’humanité tout entière est, par définition, sans reste et hors de toute limite circonscrite. C’est précisément pour cette raison que l’étiquette de « terroriste » apposée à Ansar Allah n’est pas, malgré les apparences, un jugement juridico-pénal, mais une déclaration selon laquelle le mouvement a été exclu du cercle des acteurs politiques légitimes — une déclaration qui rend d’emblée illégitime tout dialogue avec lui, et « justifie » en conséquence tout moyen visant à sa destruction, du blocus naval au bombardement d’infrastructures civiles.
On peut observer un exemple concret de ce mécanisme dans la décision prise par l’administration Trump, en janvier 2025, d’inscrire Ansar Allah sur la liste des organisations terroristes étrangères (FTO). ¹² Cette décision était, à première vue, un acte juridico-administratif. Dans la pratique, elle a envoyé un message politique à l’ensemble de la région : Ansar Allah n’était plus une partie à un conflit avec laquelle on pouvait négocier, mais un ennemi de l’humanité qu’il fallait détruire. La conséquence de cette étiquette n’a pas été simplement la fermeture des voies diplomatiques, mais la légitimation de toute mesure militaire. Et c’est précisément là que le lien entre l’étiquette de « terrorisme » et le Großraum devient visible : l’étiquette de « terrorisme » est un instrument par lequel l’hégémonie maritime prive de légitimité un Großraum rival ; en transformant un ennemi politique en ennemi de l’humanité, elle invalide d’emblée toute revendication que cet ennemi pourrait formuler sur un vaste espace et toute interdiction d’intervention. Pourtant, comme l’a montré l’expérience du Yémen, cette stratégie s’avère inefficace face à un Großraum ancré dans le qiyam bi-l-sayf et dans un caractère tellurique — car sa légitimité ne découle pas d’une reconnaissance extérieure, mais de l’acte de résistance interne lui-même.
Conclusion : Le partisan du Großraum
Ce qui s’est produit à Mokha, à Bab el-Mandeb et dans le ciel au-dessus d’Israël au printemps 2026 comporte trois niveaux, apparemment distincts mais fondamentalement imbriqués. Au niveau du combattant, on observe la figure du partisan tellurique — irrégulier, mobile, intensément politique et enraciné dans son sol natal — qui s’étend désormais de la défense des montagnes au contrôle territorial et maritime, sans, du moins à ce jour, renoncer à son lien tellurique. Au niveau de la légitimité, on observe la réinvention de la temporalité du qiyam bi-l-sayf : la décision fondatrice de l’imam, qui ne s’inscrit pas dans le temps linéaire du progrès, mais dans le temps cyclique du renouveau. Et au niveau structurel, on observe l’émergence d’un Großraum qui, grâce à son contrôle de deux des principaux goulets d’étranglement énergétiques mondiaux, oppose pour la première fois à l’hégémonie maritime une revendication concrète du droit de non-intervention.
Les États-Unis et la coalition arabe, tour à tour, ont expliqué ce phénomène dans le langage de l’ennemi de l’humanité, précisément pour ne pas se sentir obligés de négocier avec lui. Mais un ennemi avec lequel on ne peut pas négocier n’est pas nécessairement un ennemi que l’on peut vaincre. À trois reprises — contre les États-Unis, contre la coalition arabe, et maintenant à Mokha —, cette hypothèse a été mise à l’épreuve et s’est révélée insuffisante. Ce qui a résisté à une puissance aérienne et navale supérieure n’était pas une armée susceptible d’être vaincue sur un seul champ de bataille ; c’était une figure qui était, simultanément, un partisan, un imam et le fondateur d’un espace émergent.
Cette simultanéité ne doit toutefois pas être interprétée comme une condition permanente ou éternelle. Chacune des trois dimensions identifiées par cette analyse comporte son propre risque : le partisan, en s’étendant vers le pouvoir territorial, risque la normalisation ; le Großraum, en s’institutionnalisant, risque de se transformer en un empire bureaucratique ; et la temporalité du qiyam bi-l-sayf, aussi résiliente qu’elle se soit montrée face à la stratégie de « choc et effroi », nécessite un renouvellement constant pour résister à l’usure progressive — l’arme à long terme de l’hégémonie maritime. Ce qui s’est produit au Yémen n’est pas une victoire définitive ; il s’agit d’une ouverture historique, dont la poursuite ne se décidera pas en théorie, mais dans la pratique quotidienne de la résistance.
Article rédigé par
Ali-Mohammad Mohajer Nasser Fier d’être iranien | Sciences politiques (SBU) et gouvernance mondiale (Iéna) | Écrits sur la philosophie, la politique, la théologie, la tradition et la géopolitique |
Notes : 1 Pour des informations corroborées sur la chute de Mokha les 10 et 11 septembre 2026, voir les reportages de Reuters, de l’Associated Press et de NPR, du 11 septembre 2026.
2 Bab el-Mandeb (« la Porte des Larmes » ou « Porte du Chagrin » en arabe) relie la mer Rouge au golfe d’Aden et, au-delà, à l’océan Indien ; à son point le plus étroit, elle mesure environ dix-huit milles de large.
3 Les Zaïdites tirent leur nom de Zaïd ibn Ali, un arrière-petit-fils de l’imam Husayn. Ils constituent une branche de l’islam chiite dont la doctrine de l’imamat — exigeant, entre autres, une affirmation politique et militaire active de la part du prétendant — les rapproche, en matière de pratique religieuse et de droit, considérablement plus de la jurisprudence sunnite que n’importe quelle autre école chiite, une proximité souvent résumée par l’épigramme « Des chiites parmi les sunnites, des sunnites parmi les chiites ». L’imamat zaydite a gouverné certaines parties du nord du Yémen, avec des interruptions, du IXe siècle jusqu’à la révolution de 1962.
4 Carl Schmitt, Theorie des Partisanen : Zwischenbemerkung zum Begriff des Politischen, Berlin, 1963.
5 Sur le caractère tellurique du partisan et sa distinction par rapport au révolutionnaire cosmopolite, voir ibid., les sections concernant Lénine et Mao.
6 Wilferd Madelung, Der Imam al-Qāsim ibn Ibrāhīm und die Glaubenslehre der Zaiditen, Berlin, 1965 ; sur les conditions classiques de l’imamat zaïdite, y compris le qiyam bi-l-sayf, voir les sections consacrées à la théorie de l’imamat dans cet ouvrage.
7 Concernant le renouveau contemporain du zaïdisme et la réappropriation de cet héritage par Ansar Allah, voir Bernard Haykel, Revival and Reform in Islam, Cambridge, 2003 ; Najam Haider, The Origins of the Shī’a, Cambridge, 2011.
8 Carl Schmitt, Politische Theologie : Vier Kapitel zur Lehre von der Souveränität, Munich/Leipzig, 1922.
9 Carl Schmitt, Völkerrechtliche Großraumordnung mit Interventionsverbot für raumfremde Mächte, Berlin, 1939.
10 Concernant le risque de normalisation au sein des mouvements partisans qui accèdent au pouvoir territorial, voir Schmitt, Theorie des Partisanen, section conclusive.
11 Concernant la polémique de Schmitt contre l’impérialisme anglo-saxon-américain et le concept d’ennemi de l’humanité, voir Falk, Hjalmar (2022). « Carl Schmitt et les défis de l’internationalisme de l’entre-deux-guerres. Contre Weimar – Genève – Versailles », Global Intellectual History, 7:4, 765-783.
12 Concernant la désignation d’Ansar Allah comme organisation terroriste étrangère par l’administration Trump en janvier 2025, voir les communiqués pertinents du Département d’État des États-Unis, janvier 2025.
