La Garde de Fer en Roumanie : conjoncture socio-politique et racines idéologiques

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La Garde de Fer fut l’objet d’intenses débats historiographiques au sujet de sa classification dans la catégorie des fascismes occidentaux, en effet à l’instar des Croix Fléchées de Ferenc Szalasi ou des Oustachis menés par Anté Pavelic, le prolongement du fascisme en Europe centrale et orientale est une donnée consubstantielle au degré d’urbanisation de ces zones géographiques. Effectivement à la différence de l’Europe occidentale qui a été traversée par une intense urbanisation et ayant connu plusieurs révolutions industrielles, l’Europe centrale et orientale entre le XIXème et XXème siècle se trouvait en revanche inégalement urbanisée et surtout caractérisée par une importante population rurale en conséquence. En outre, il convient d’ajouter qu’en 1919 il existait dans le Royaume de Roumanie 130 partis paysans qui atteignaient aux élections législatives un taux de 22,8% d’électeurs.[1] En complément à ce panorama d’une Roumanie agraire, il convient de préciser que la menace soviétique planait sur l’Europe orientale et centrale du fait de sa proximité géographique avec la Russie bolchévique, cet élément a entraîné dans son sillage une pré révolution des mentalités des masses paysannes qui trouve son expression politique dans l’adhésion importante des ruraux à des mouvements de radicalité allant de l’extrême gauche jusqu’à l’extrême droite. L’expression d’un sentiment et d’une unité nationale se concrétise en Roumanie lorsque le prince de Moldavie Alexandre Jean Cuza sous l’impulsion de Napoléon III parachève l’union des principautés de Valachie et de Moldavie au congrès de Paris en 1856 brisant ainsi le continuum maritime géostratégique de l’empire austro-hongrois rival de la France. Alexandre Jean Cuza est considéré comme le père fondateur et modernisateur de la Roumanie, philosophiquement libéral, francophile et progressiste ce jeune souverain se singularise durant son règne par ses réformes modernisatrices avec notamment une réforme agraire de 1864 promulguée le 26 août qui prévoyait l’interruption du servage et par conséquent de l’asservissement des paysans roumains vis-à-vis de la noblesse boyard.[2]

Pour pouvoir situer et appréhender l’histoire du mouvement de la Garde de Fer, il convient rétrospectivement de polariser son attention sur les conséquences du traité de San Stéfano (3 mars 1878). Ce traité qui émancipa la Roumanie de la tutelle de la Sublime Porte arriva dans le sillage de la bataille de Plevna (Juillet 1877) qui avait vu naître l’alliance russo-roumaine contre l’Empire Ottoman. D’autre part, le traité de San Stéfano contient des éléments décisifs dans l’évolution et l’importance stratégique régionale de la Roumanie, en effet il octroya à cette dernière un agrandissement considérable de son territoire se matérialisant par les annexions de la Dobroujda et du delta du Danube au détriment de la Bulgarie sous l’impulsion du Tsar Alexandre II en 1878. L’agrandissement de la Roumanie a participé à opérer un bouleversement socio-économique décisif puisque la superficie du pays passe de 137’000 à 295’000 km et la population de 7,3 à plus de 15 millions d’habitants. En outre, de l’agrandissement de son territoire, le paysage roumain a ainsi connu des mutations à l’échelle  socio-culturel et linguistique, en effet la région de la Dobroujda se caractérisait par son hétérogénéité ethnique car elle était composée de diverses ethnies telles que les minorités hongroises, bulgares, tatares, ou encore juives qui occupaient cet espace géographique déjà sous l’Empire Ottoman, à l’instar de la ville de Constanta la Dobroujda était ainsi un foyer multiculturel dynamique  Cette recomposition ethnique régionale a toutefois participé à alimenter les angoisses identitaires, ce tiraillement identitaire est tout à fait identifiable et repérable chez le personnel politique roumain qui concevait l’identité nationale comme étant rattachée exclusivement à la religion orthodoxe et à l’ethnie roumaine, cette conception monolithique de l’identité s’est matérialisée par une série de mesures coercitives et discriminantes qu’ont pris les hommes politiques à l’encontre de la minorité musulmane tatare. En pratique cette discrimination religieuse se déclinait dans l’arsenal législatif que déployait l’état roumain, en effet l’article 7 de la constitution roumaine de 1866 prévoyait que « seuls les étrangers de religion chrétienne peuvent prétendre à la naturalisation «. À cette discrimination religieuse s’accompagne en Roumanie un antisémitisme d’état virulent qui s’est exacerbé avec l’abdication du souverain libéral Cuza et l’avènement de la dynastie allemande des Hohenzollern en Roumanie en février 1866. Bien que les premières mesures prises sous la dynastie des Hohenzollern laissassent présager une reconnaissance des droits civiques de la communauté israélite de Roumanie et cela sous l’impulsion de l’Alliance Israélite universelle présidée par le député parisien Adolphe Crémieux qui obtenu provisoirement des autorités roumaines un projet de loi qui accorderait aux Roumains des droits civiques et politiques sans distinction de culte, la reconnaissance des minorités confessionnelles se heurte néanmoins à des résistances. Parmi, les caudataires du système de l’exclusion nous retrouvons le ministre des Finances roumain, Ion C. Bratianu, ce dernier avait rejoint les rangs des manifestations antisémites organisées en réaction à ce projet de loi et s’était clairement positionné en opposition à l’octroi de la nationalité roumaine à la communauté juive. Dans le sillage de cette dichotomie entre la paysannerie nationaliste roumaine et la communauté israélite, nous trouvons en arrière-plan une situation politique considérablement détériorée depuis l’abdication de Cuza. La Roumanie est effectivement touchée de plein fouet par une corruption endémique qui paralyse le fonctionnement des institutions et participe ainsi à l’exacerbation des tensions politiques et sociales comme le corrobore l’expression « la politicaillerie » (politicianismul) [3]. La Roumanie du XXème siècle était traversé par des mouvements de radicalité, parmi eux nous retrouvons les partis socialistes et le mouvements agraires nationalistes roumains. Il convient par ailleurs de préciser que l’implantation du socialisme en Roumanie est tributaire de l’action politique du célèbre théoricien marxiste roumain Dobrogeanu-Gherea, issu d’une famille juive de la ville de Iekaterinoslav (Dniepr) en Ukraine.[4] Fuyant l’Ukraine en raison des persécutions de l’Okhrana tsariste qui traquait les militants socialistes, Constantin Dobrogeanu Gherea avait trouvé refuge en Valachie dans la ville de Ploeisti dans laquelle il prêchait le socialisme avec l’appui d’intellectuels et de théoriciens socialistes russes distingués à l’instar de Pavel Axelrod ou encore Nikolai Sudzilovksy plus connu sous le nom de Nicholas Russel.[5] Ce triptyque était ainsi le fer de lance de la pensée révolutionnaire marxisante en Roumanie, la propagation des idées bolchéviques s’effectuaient par des réseaux de sociabilité tels que les universités renommées de Bucarest et de Iasi à partir de 1885. C’est dans l’université de Iasi notamment que le travail intellectuel des théoriciens socialistes était relativement fécond comme en témoigne la création de la revue socialiste Contemporanul qui connut une activité intellectuelle intense entre 1881 et 1891. La fluidité dans la circulation des idées socialistes à partir des années 1890 dérobait culturellement l’ordre traditionnel établi en Roumanie qui s’appuyait essentiellement sur une part de religiosité qui par l’Orthodoxie structurait la nation roumaine au point de la figer. Dans cette perspective, le travail intellectuel des penseurs socialistes se déclinait progressivement en une forme d’hégémonie culturelle qui répandait avec ardeur la détraditionnalisation des élites intellectuelles par l’intermédiaire du scientisme, du matérialisme et de l’athéisme. La pénétration en Bessarabie de l’idéologie socialiste a ainsi provoqué une rivalité culturelle entre une frange de la population roumaine vivant dans un environnement agraire et attaché à une forme de conservatisme et une minorité d’intellectuels révolutionnaires issus de milieux urbains. En substance, il convient en premier lieu de souligner qu’il existait des préconditions à la constitution d’un fascisme roumain comme l’appuie les profondes mutations socio-économiques, politiques et confessionnelle qui ont lieu en Roumanie entre 1850 et 1920, ces éléments constituent le catalyseur du radicalisme politique roumain. La Roumanie devient donc progressivement en somme un foyer d’une pensée antilibérale et virulente qui trouve son expression dans l’apparition et la massification des partis fascistes roumains qui se comptait par dizaines dans les années 1930. Parmi, ces partis nous retrouvons La Ligue Nationale Chrétienne qui est fondée dans l’année 1923 par le recteur maurassien et antisémite de l’Université de Iasi Alexandru C. Cuza et l’étudiant en faculté de droit Corneliu Codreanu. Le détonateur de cette initiative politique fut au départ discriminatoire car il se déclinait sous la forme d’un antisémitisme universitaire[6], en effet prenant la tête d’un mouvement estudiantin de la Faculté de Iasi Corneliu Codreanu et ses camarades s’étaient mobilisés pour imposer un Numerus Clausus discriminatoire à l’encontre de la communauté juive. Ces mobilisations étudiantes s’inscrivaient dans une volonté d’établir un antisémitisme institutionnel, dès 1922 l’étudiant en droit de Iasi s’était rendu dans ce sens au congrès des étudiants de Cluj dans le dessein d’influencer le gouvernement roumain pour qu’il applique ces mesures discriminatoires. L’antisémitisme estudiantin s’était ainsi érigé contre la présence relativement importante d’étudiants juifs dans les universités roumaines. L’historienne roumaine Livezeanu Irina qui a travaillé sur les archives du ministère de l’instruction et des cultes roumains indique dans ses travaux que la communauté juive représentait un taux de 16.4% dans les universités roumaines, ce qui en faisait la minorité confessionnelle la plus représentée du pays.[7]Toutefois cet élan estudiantin xénophobe n’est pas suivi par les autorités roumaines qui prennent la décision d’invalider cette requête bien que huit ans plus tard le gouvernement du poète nationaliste roumain Octavian Goga finisse par adopter le Numerus Clausus. À son retour de France où il effectuait à l’Université de Grenoble une thèse de doctorat en Droit Corneliu Codreanu rompit avec le recteur de Iasi Cuza en raison de divergences doctrinales et créa la Garde de Fer dans l’année 1927. C’était manifestement un mouvement d’inspiration chrétienne et orthodoxe qui a pour visée de régénérer la nation roumaine, d’emblée à sa création le mouvement présente une caractéristique palingénésique évidente conjugué à une dimension éminemment révolutionnaire.

HusainidD

 [1] Roman KRAKOVSKY, 2019, Le Populisme en Europe centrale et orientale. Un avertissement pour le monde ? Paris, Fayard, p.63

[2] Ibidem p.48

 [4] Haupt, Georges. “Rôle de La Critique Dans La Naissance Du Socialisme : La Roumanie.” Le Mouvement Social, no. 59 (1967) : 29–48.

[5] Roman KRAKOVSKY, 2019, Le Populisme en Europe centrale et orientale. Un avertissement pour le monde ? Paris, Fayard, p.55

[6] Raul Carstocea « Students Don the Green Shirt. The Roots of Romanian Fascism in the Anti-Semitic Student Movements of the 1920s », European Centre for Minority Issues, n°81, 2014, p.39

[7] LIVIZEANU I., Cultural Politics in Greater Romania. Regionalism, nation building and ethnic struggle, 1918-1930, Ithaca and London, Cornell University Press, 1995, p.238

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