La nation comme concept bourgeois

Alexandre Douguine

La nation se constitue en opposition directe à la société féodale d’ordres et à la version médiévale de la philosophie politique. La nation est un État anti-ordre : ou bien les ordres, ou bien la nation. De plus, la nation repose sur le principe de la domination du type bourgeois comme acteur sociopolitique normatif. Or, la bourgeoisie, comme nous l’avons vu, se fonde précisément sur le principe d’égalité des conditions initiales, ce qui, en pratique, signifiait le refus des privilèges d’ordre.

Dans la société d’ordres, l’identité individuelle était intégrée dans l’identité corporative. D’où, par exemple, la fréquence du nom de famille russe « Kouznetsov », étymologiquement identique à l’anglais « Smith », à l’allemand « Schmidt », etc. Autrefois, le nom (le nom de clan, la famille) désignait l’activité de la personne. Le père forgeron avait un fils forgeron, un petit-fils forgeron, et ainsi de suite à l’infini. Celui qui s’appelait Kouznetsov était un forgeron. De même, en France, un homme qui s’appelait « Fèvre »[1] ne pouvait être qu’un forgeron ; ainsi qu’en Angleterre, un homme appelé « Blacksmith » était aussi, inévitablement, un forgeron.Un tel nom de famille était impossible pour un aristocrate ou pour un paysan.

L’homme médiéval définissait son identité à travers sa fonction sociale, sa profession, sa place dans la hiérarchie et son appartenance à un ordre fixe.

Ainsi, les noms Medvedev (ours) ou Volkov[2] (loup) sont encore plus anciens, renvoyant à l’époque des chasseurs-cueilleurs, lorsque les pratiques initiatiques impliquaient l’échange symbolique entre le chasseur et sa proie : celui qui chassait devait être prêt à devenir lui-même victime de la chasse. Mais il se peut que, dans certains cas, il s’agisse de surnoms villageois d’origine plus récente. Les patronymes tels que Ivanov ou Petrov semblent anciens, mais en réalité ils sont très récents. Ils apparaissent au moment des recensements de population, selon les modèles occidentaux. On demandait au paysan : « Lequel es-tu ? Un Ivan ou un Piotr ? » — ces prénoms étant les plus répandus dans le peuple. On enregistrait donc l’individu sous le nom du père, et ce nom patronymique devint ensuite un nom de famille. Mais ici s’introduit déjà un élément de l’individualisme : les noms Ivanov ou Petrov ne disent rien de la fonction ou du statut social de l’ancêtre, selon la logique féodale. Ce sont des noms modernes. Un nom plus traditionnel eût été, par exemple, Krestiankin (« fils de paysanne »), ce qui correspond davantage au paradigme de la Tradition.

Ainsi, les noms professionnels constituent un vestige de la société d’ordres, tandis que les noms patronymiques témoignent déjà de la désintégration de l’appartenance collective traditionnelle, de la montée d’un individualisme social, et peut-être de l’exode des campagnes vers la ville, de l’entrée des paysans dans la classe bourgeoise sans identité professionnelle spécifique.

Les États-nations se fondent sur la citoyenneté individuelle. Le membre de la nation est conçu comme un individu isolé, ce même atome qui constitue la base du matérialisme moderne et de la vision scientifique du monde propre à la Modernité.

Alexandre Douguine.

[1] « La racine utilisée est le latin faber, l’homo faber étant celui qui est capable de fabriquer, de créer des objets. En France, le mot faber est à l’origine d’innombrables patronymes. Il y a d’abord les Fabre du Languedoc et du Roussillon, à rapprocher des formes italiennes Fabri et Fabbri. Mais le son B devant R a subi des transformations diverses selon les régions : dans le Sud-Ouest, il devient un U, ce qui explique les noms Faure, Fauré, devenus en Béarn Haure, Haur. Ailleurs, il s’est transformé en V : Fèvre, Faivre, Favre. Dans la partie nord de la France, l’article défini a été fréquemment agglutiné au nom, ce qui donne la forme Lefèvre, qui a connu d’amusantes transformations : d’abord l’ajout d’un b étymologique devant le v, qui donne la variante Lefebvre. » https://fr.geneawiki.com/wiki/Forgeron

[2] Le terme medved signifie « ours », et volk « loup » (note du traducteur).

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