Dans les premières ligne de sa monumentale (734 pages A4, le livre pèse 2 kilos !) biographie de Julius Evola, Andrea Scarabelli précise qu’il a écrit « la biographie de quelqu’un qui ne voulait pas être biographié ». En effet, Evola a toujours refusé de parler de sa vie, au motif qu’il avait choisi de développer une pensée « impersonnelle », détachée, intemporelle, échappant à la subjectivité et tirant son autorité de cette impersonnalité. Pour découvrir un peu qui il était et l’itinéraire qu’il avait suivi, on ne disposait donc que d’un livre de souvenirs, Le chemin du Cinabre, paru en 1963, où il ne livrait rien de sa vie privée et quasiment rien des péripéties de sa vie publique.
De ce fait, l’image habituelle que l’on avait de Julius Evola était celle d’un homme hautain, distant, glacial, sans véritable vie personnelle, sans amis, sans compagnes.
Or, l’ouvrage La vie aventureuse de Julius Evola, qui s’appuie sur de nombreux témoignages et documents inédits, nous révèle un homme fort différent, un amateur de boîtes de nuits et de femmes jolies ou de petite vie, lié par des liens plus ou moins étroits et amicaux à une multitude de personnalités politiques – de Corneliu Codreanu et Othmar Spann jusqu’à Roberto Farinacci et même Benito Mussolini – ou intellectuelles – de Carl Schmitt et Mircea Eliade jusqu’à Gottfried Benn et même Federico Fellini.
Un baron qui ne l’était pas
Dès ses premières pages, Scarabelli réduit à néant un mythe : non, Evola n’est ni un aristocrate, ni, a fortiori, un baron. Tout au contraire, il est issu de la classe moyenne. Sa mère, avec qui il vivra jusqu’à sa mort (à l’exception de sa longue hospitalisation après sa blessure lors d’un bombardement à Vienne), exerce une fonction d’employée dans un bureau postal, son père est chef de bureau d’abord pour les chemins de fer d’État et, à partir du début des années 1910, pour le ministère des Postes et des Télégraphes. Un de ses oncles est prêtre.
Alors pourquoi ce titre de baron qu’il arborera, ainsi que des armes héraldiques, toutes sa vie ? À l’origine, il y a une plaisanterie de Tristan Tzara qui le nomme « le baron », lors d’une rencontre, parce qu’il porte un monocle. Ensuite, ce sera une stratégie relationnelle pour « s’accréditer » auprès des cercles aristocratiques allemands qu’il fréquentera durant l’entre-deux-guerres. Pour finir, ce sera une habitude, un pli qui a été pris.
Les revenus familiaux bien que modérés sont cependant suffisants pour qu’Evola fasse des études d’ingénieur, ce qui a pour conséquence qu’il participe à la Première Guerre mondiale dans l’artillerie, et qu’il mène un temps, après celle-ci, une vie d’intellectuel oisif sur les marges du mouvement dada. Il écrit des poèmes et peint des tableaux qui valent maintenant une petite fortune : en 2021, l’une de ses peintures, l’huile sur toile « Sans titre », également connue sous le nom de « Composition », a été vendue aux enchères par Bonhams, à Londres, au prix de 132 000 euros. Point de détail signifiant, jusqu’à son décès il continuera à peindre « à la manière des années 20 » et à vendre ses tableaux tout en le dissimulant soigneusement à ses disciples, amateurs, quant à eux, d’un art figuratif et hiératique et non d’Entartete Kunst…
Antifasciste par haine de l’Église
L’ouvrage de Scarabelli, révèle aussi un étrange Evola, fréquentant assidûment les théosophes italiens et les partisans de Rudolf Steiner pourtant très peu traditionnels … Pire, notre homme au nom d’un paganisme italique, s’oppose au pouvoir fasciste par anticléricalisme et anticatholicisme, étant tout particulièrement remonté contre les accords du Latran. Par contre, il collabore sans difficulté à la presse de la très minoritaire confession protestante d’Italie.
Comparativement à ses années de jeunesse, l’Evola de la maturité éprouvera moins d’hostilité à l’égard du catholicisme et sera plus disposé à voir dans l’Église catholique une survivance de certains rites et de certains symboles traditionnels. Il ira même jusqu’à faire des retraites dans un monastère trappiste et à s’entretenir avec des prêtres dont l’un lui proposera un pèlerinage à Lourdes pour le guérir de son infirmité
Un alpiniste séducteur
Alpiniste reconnu, amateur de courses dans les Alpes où il se rend chaque été, Evola est aussi un séducteur impénitent et tant les salons romains que les refuges d’altitude sont ses terrains de chasse.
La paralysie venue, il ne cachera pas son goût pour les amours tarifés, mais dans sa jeunesse, notre don Juan est plus original. Soit, il réunit dans son lit ses conquêtes pour un plaisir à trois, soit il pratique un autre type de triangle amoureux…
Quand il envisage la création d’un ordre chevaleresque – l’Ordre de la couronne de fer – s’il estime que les chevaliers doivent rester célibataires, il n’oublie pas qu’ils doivent aussi décharger leur trop plein d’énergie vitale et … il envisage donc la constitution du harem collectif nécessaire à cela.
On ne sera donc pas surpris qu’il publie, en 1958, un ouvrage intitulé Métaphysique du sexe.
Un influenceur sans grande influence
Toute sa vie, Evola se voudra un homme d’influence, celui qui désigne la juste voie. Cette influence intellectuelle, il la recherchera par ses livres, ses articles et ses conférences.
En réalité, durant l’entre-deux guerres il restera un intellectuel marginal. En Italie, son audience ne dépassera pas les marges du fascisme, en Allemagne, elle ne touchera que certaines franges de la Révolution conservatrice.
Ce n’est qu’après la Deuxième Guerre mondiale qu’il deviendra la référence centrale d’une jeunesse italienne debout parmi les ruines. Mais il faudra attendre les années 1970 pour que son lectorat devienne enfin réellement signifiant comme en témoigne cet extrait d’une lettre d’Evola de 1963 où il constate que les appels à souscription de ses livres sont des échecs : « Pour promouvoir mes derniers livres, l’on a employé un fichier d’Atanòr d’environ 1 700 adresses, plus les miennes, personnelles. Le résultat n’a pas dépassé les quelque quatre-vingt commandes. »
L’intellectuel organique d’une jeune droite
De retour en Italie en 1948 après une hospitalisation de plus de trois ans en Autriche, Evola entre rapidement en contact avec des groupes de jeunes mussoliniens nostalgiques. Il va collaborer à leur presse et pour eux, il va écrire Orientations et Les hommes au milieu des ruines, des livres destinés à donner une colonne vertébrale à leur combat. Avec eux, il va connaître la répression et les tribunaux étant rapidement accusé d’être le deus ex machina des attentats terroristes d’un groupuscule nommé Faisceaux d’action révolutionnaire.
Ce sont ces jeunes qui vont constituer le mouvement Ordre nouveau et qui vont diffuser progressivement ses idées dans toute la jeunesse de droite, italienne d’abord puis européenne et nord-américaine ensuite. Cela jusqu’à en faire une référence iconique de celle-ci.
Dans le même temps, Evola maintient des liens étroits avec la mouvance monarchiste italienne, insistant dans une lettre à un ami datée de novembre 1950 : « Je fais ce que je peux pour la cause monarchiste, et tu sais bien à quel point j’y insiste aussi au sein du MSI ». Citant avec constance la maxime de Metternich « L’on ne pactise pas avec la subversion », il polémique durement avec les « fascistes républicains et socialistes » qui se revendiquent de Salo et du Manifeste de Vérone.
Quand bien plus tard, certains de ses lecteurs, proche de Franco Freda ou de l’Organisation lutte du peuple se revendiquèrent à la fois de lui et de Mao Zedong, il se dit, sans doute, qu’ils n’avaient rien compris à ses livres, mais il préféra se taire. Il ne fallait pas désespérer Prati (1)…
Christian Bouchet
Texte publié dans Réfléchir et agir
1 – Prati, nom de la principale et plus radicale section du MSI de Rome.
Andrea Scarabelli, La vie aventureuse de Julius Evola, Ars magna, 2025.
On lira aussi avec intérêt : Julius Evola, Feu secret, Lettres, entretiens, documents, témoignages, Ars magna, 2025 et Guido Pautasso, Julius Evola, le philosophe en prison, Ars magna, 2023.
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Evola a-t-il voulu assassiner Mussolini ?
Au début des années 1930, Evola fut déclaré persona non grata dans la presse italienne. La raison invoquée fut qu’il aurait envisagé d’assassiner le Duce !
La réalité est plus banale. En 1929, dans la rubrique « Glosses diverses » de sa revue Krur, Evola répondit à ceux qui demandaient aux membres du Groupe d’Ur de démontrer leurs capacités magiques par des expériences publiques de lévitation : « Ceux qui déclarent de telles choses n’ont peut-être pas pensé au fait qu’un pouvoir d’un tel type est bien plus grand que celui qui suffirait, par exemple, à provoquer magiquement la petite lésion cérébrale qui pourrait potentiellement frapper un individu. La chose, pourrait être produite, par exemple, dans le cerveau d’un chef de gouvernement – avec toutes les conséquences qui s’en suivraient et qui pourraient compromettre les destinées de la nation ».
C’était une boutade, naturellement, mais elle fut signalée à l’OVRA qui la prit au sérieux et sévit en black-listant son auteur.
