Une opération militaire américaine contre l’Iran reste possible, voire probable, en cas de tension accrue, mais son ampleur resterait limitée et ses effets contenus. Une telle opération viserait à montrer la détermination des États-Unis, à satisfaire l’opinion publique américaine et à rassurer les alliés régionaux plutôt qu’à obtenir un changement décisif. Les frappes aériennes, les actions secrètes ou la pression maritime serviraient à démontrer la puissance américaine plutôt qu’à transformer la situation. L’Iran absorberait l’impact, réagirait de manière mesurée et poursuivrait sa trajectoire actuelle.
La structure de l’État iranien, sa posture stratégique et son rôle régional perdureraient. Une action militaire modifierait donc le rythme plutôt que la direction. Cette réalité conditionne tout ce qui suit, car le destin de l’Iran dépend aujourd’hui moins d’une force spectaculaire que de luttes de pouvoir, d’endurance et de calculs externes plus lents. La situation actuelle en Iran ne tourne pas autour de slogans, d’émotions ou de tempêtes sur les réseaux sociaux. Elle tourne autour du pouvoir.
Plus précisément, elle tourne autour des décisions des États-Unis et d’Israël. C’est là un fait essentiel que de nombreux commentateurs préfèrent occulter, car il dépouille les mouvements de protestation de leur aura romantique et révèle les mécanismes complexes de la géopolitique moderne.
En Iran, les manifestations se déroulent selon un schéma familier. Le ressentiment existe, les foules se rassemblent, les images circulent et les observateurs extérieurs s’empressent de déclarer que le système est au bord de l’effondrement. Puis, si le soutien étranger ne se concrétise pas, l’État reprend le contrôle. Cela s’est produit à de nombreuses reprises. Il n’y a là rien de mystérieux. La République islamique est un organisme politique endurci, façonné par des décennies de pression, de sanctions, de sabotage et d’hostilité ouverte. Elle sait comment survivre. Elle a été construite pour survivre.
Pour cette raison, la variable décisive est l’intervention extérieure. Si les États-Unis et Israël soutiennent activement un mouvement de protestation — financièrement, politiquement, secrètement et finalement ouvertement — l’équilibre peut basculer. S’ils ne le font pas, les manifestations s’éteignent et ne restent qu’un souvenir de nuisance bruyante.
Cela crée un cercle vicieux que les leaders de la contestation et les stratèges étrangers comprennent très bien. Washington et Tel-Aviv n’investiront des ressources importantes que si un mouvement montre un réel potentiel pour prendre le pouvoir. Dans le même temps, ce mouvement ne peut démontrer un tel potentiel que s’il bénéficie d’un soutien extérieur. Chaque camp attend que l’autre fasse le premier pas. C’est là le piège. Un véritable cercle vicieux.
Du point de vue des manifestants, la logique est brutale. Pour attirer un soutien étranger décisif, ils doivent faire preuve de sang-froid, de sacrifice et d’endurance. Ils doivent produire des martyrs qui témoignent de leur sérieux et de leur détermination. Dans le même temps, ils doivent conserver une force organisationnelle suffisante pour prendre le pouvoir si l’aide arrive. On attend d’eux qu’ils meurent héroïquement, tout en restant forts. Cette contradiction détruit les mouvements de l’intérieur.
Du point de vue des États-Unis et d’Israël, un changement de régime ouvert est risqué, coûteux et politiquement onéreux. Une révolution bruyante attire l’attention et la résistance du monde entier. Elle risque d’échouer et d’être humiliante. De leur point de vue, il est bien préférable de mener une opération discrète : une transition contrôlée, un coup d’État ou un remaniement interne qui laisse intacte la forme extérieure de l’État tout en vidant son cœur de sa substance.
C’est le modèle préféré. Les visages restent les mêmes, les drapeaux continuent de flotter et le discours reste familier. Cependant, en coulisses, les dirigeants deviennent plus flexibles, plus enclins à négocier et plus utiles. Le Venezuela offre un exemple clair de cette approche. Des pressions sont exercées, des contacts sont noués, des sanctions sont ajustées, l’objectif étant de mettre en place des dirigeants plus enclins à dialoguer, à faire des concessions et moins résistants.
L’Iran présente un cas plus complexe. La République islamique est issue d’une révolution, d’une guerre et de l’isolement. Sa légitimité ne repose pas sur l’approbation étrangère. Elle repose sur l’idéologie, les institutions et la mémoire. La mémoire est ce qui importe le plus. Pour comprendre cela, il faut se rappeler à quoi ressemblait l’Iran sous le Shah. Le Shah était présenté au monde comme un modernisateur, un réformateur et un ami de l’Occident. À l’intérieur de l’Iran, il fonctionnait de manière tout à fait différente : comme un parasite attaché au pays par des mains étrangères.
Son pouvoir ne provenait pas de la société iranienne. Il s’en nourrissait.
Le Shah régnait par la répression, la surveillance et la peur. Sa police secrète fonctionnait grâce à une formation et un soutien étrangers. Son modèle économique enrichissait une élite restreinte tout en laissant une grande partie de la population humiliée et exclue. Son projet culturel visait à effacer l’identité iranienne et à la remplacer par une imitation superficielle et occidentalisée. Il était moins un dirigeant national qu’un satrape local au service d’intérêts étrangers.
C’est pourquoi sa chute était inévitable. La révolution islamique n’a pas éclaté à cause d’un événement ou d’un grief particulier. Elle a éclaté parce que le Shah n’avait aucun lien organique avec le peuple. Lorsque la pression s’est intensifiée, rien ne l’a retenu. Il s’est enfui, comme le font les parasites, dès que son hôte a résisté.
La République islamique est née en opposition directe à ce modèle. Quelle que soit l’opinion que l’on ait de son caractère religieux, elle représente une affirmation de souveraineté. Elle rejette l’idée que l’Iran existe pour servir les intérêts étrangers. Elle insiste sur le fait que l’autorité politique doit répondre à un ordre moral et social interne plutôt qu’aux ambassades et aux services de renseignement.
C’est la raison principale pour laquelle elle a perduré. Les dirigeants religieux, souvent raillés à l’étranger, comprennent le pouvoir d’une manière que beaucoup d’élites laïques ne comprennent pas. Ils comprennent que la légitimité se construit par la résistance, le sacrifice et la continuité. Ils comprennent que la faiblesse mène à la destruction.
Les discours occidentaux dépeignent souvent le gouvernement iranien comme fragile, impopulaire et proche de l’effondrement. Ces discours se répètent année après année. Leur persistance devrait en soi susciter des doutes. Un système qui survit à la guerre avec l’Irak, à des décennies de sanctions, à l’assassinat de ses scientifiques, à des cyberattaques et à une pression constante n’est pas fragile. Il est résilient.
Cela ne signifie pas que la société iranienne est exempte de tensions ou de débats. Cela ne signifie pas que les difficultés économiques sont imaginaires.
Cela signifie que les difficultés économiques ne suffisent pas à renverser un État. Seul un pouvoir organisé peut le faire. La République islamique conserve un pouvoir organisé.
Les États-Unis et Israël le savent. C’est pourquoi ils hésitent. Une tentative ouverte de renverser le système iranien risque d’unifier la société autour de l’État. Les menaces extérieures renforcent la discipline interne. Cela a été prouvé à maintes reprises. Les sanctions punissent la population, mais elles valident également l’affirmation du gouvernement selon laquelle le pays est assiégé.
C’est pourquoi les acteurs extérieurs recherchent la subtilité. Ils recherchent les divisions au sein de l’élite, les fossés générationnels et la lassitude bureaucratique. Ils espèrent un changement qui préserve la stabilité tout en dissolvant la résistance. Cependant, l’Iran a tiré les leçons du sort des autres. Ses dirigeants ont observé la Libye, l’Irak et la Syrie avec une lucidité froide. Ils comprennent le prix de la naïveté.
Les mouvements de protestation à l’intérieur de l’Iran interprètent souvent mal cette réalité. Ils partent du principe que la seule intensité morale peut vaincre le pouvoir institutionnel.
Ils partent du principe que les images de souffrance forceront une intervention. Cependant, l’intervention suit l’intérêt, pas l’émotion. Les États-Unis et Israël interviennent lorsque la victoire semble probable et le contrôle possible.
Tant que ce seuil n’est pas franchi, les manifestations restent symboliques. Le symbolisme inspire, mais il gouverne rarement. Pendant ce temps, l’État calcule patiemment. Il attend, absorbe la pression, isole les dirigeants et rétablit l’ordre. Ce schéma n’est ni accidentel ni improvisé. C’est une doctrine.
La République islamique survit parce qu’elle a été forgée dans la lutte. Elle n’attend pas de gentillesse de la part du monde. Elle s’attend à de l’hostilité. Cette attente aiguise ses instincts. Elle a mis en place des institutions parallèles, une éducation idéologique et des structures de sécurité conçues pour durer plutôt que pour gagner en popularité.
Les critiques confondent souvent cela avec de la faiblesse ou du retard. En réalité, il s’agit d’adaptation. Les systèmes libéraux dépendent du confort et du consensus. Les systèmes révolutionnaires dépendent de la discipline et de la croyance. Lorsque la pression augmente, la croyance l’emporte souvent sur le confort.
C’est pourquoi les comparaisons avec le Shah restent pertinentes. Le Shah s’est effondré parce que son régime existait dans le vide. Il reposait sur la validation externe et la répression interne. Une fois le soutien externe ébranlé, il ne restait plus rien. La République islamique, en revanche, se nourrit de la résistance. La pression confirme son discours au lieu de le saper.
Ceux qui prédisent son effondrement imminent répètent la même erreur année après année. Ils supposent que l’Iran fonctionne comme un État client occidental. Ce n’est pas le cas. Il fonctionne comme un État assiégé, et les États assiégés se comportent différemment.
En fin de compte, l’avenir de l’Iran sera décidé par les Iraniens, mais toujours sous l’ombre d’une puissance extérieure. Les États-Unis et Israël continueront à sonder, à faire pression et à attendre. Les mouvements de protestation continueront à se lever et à s’éteindre. L’État continuera à s’adapter.
La leçon de l’histoire récente est claire. Les coups d’État silencieux sont préférés aux révolutions bruyantes. Les élites négociables sont préférées aux élites idéologiques. Les parasites sont utiles jusqu’à ce qu’ils soient démasqués. Le Shah a rempli sa fonction et a été écarté. La République islamique a tiré les leçons de ce destin.
C’est pourquoi elle perdure.
Constantin von Hoffmeister
