Les cinéphiles qui prisent les films d’action connaissent la scène d’introduction d’Air Force One, réalisé en 1997 par Wolfgang Petersen, le premier à faire du président des États-Unis d’Amérique, Harrison Ford à l’écran, le principal protagoniste de l’intrigue.
Des forces spéciales étatsuniennes et russes sautent au-dessus de la capitale du Kazakhstan. Elles atteignent le toit du palais présidentiel, tuent les sentinelles et s’emparent dans son lit le général Ivan Radek, un militaire rouge-brun forcément affreux. Trois semaines plus tard, en visite officielle à Moscou, le dirigeant du supposé « Monde libre » se félicite de cette capture.
Donald Trump avait-il en tête ce film quand lui et son entourage immédiat assistèrent en direct depuis Mar-a-Lago en Floride au déroulement de l’opération « Détermination absolue » ? Il faut reconnaître que la manœuvre de la Force Delta constitue une réussite technique et opérationnelle complète. Un solide entraînement répété à partir du mois d’août en décor réel situé dans une base du Kentucky paie si les informations dues à une « taupe » ou à des actes de haute-trahison sont recoupées et fiables…
L’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro et de son épouse, Cilia Flores, sidère non seulement le monde entier, mais renforce aussi la prétention hégémonique de Donald Trump. Commandant en chef d’une des armées les plus fournies en hommes au monde (1), le 47e président n’a pas tort de vouloir employer cette formidable puissance militaire et technologique. Ainsi ose-t-il menacer la Colombie avant de se raviser, l’Iran et surtout le Groenland danois.
Les journalistes bien-pensants et les Européens s’indignent de ces initiatives guère diplomatiques. Leur réaction pathétique démontre que leur morale évacue toute notion du politique. Ils persistent à imaginer un monde serein où se ramasseraient encore les hypothétiques « dividendes de la paix ». Le politique retrouve sa place, la première, en particulier dans les relations internationales. Excellente nouvelle !
Il importe néanmoins de ne pas se focaliser sur cet événement afin d’adopter un recul indispensable que n’appliquent pas les bouffons de CNews et d’autres sites aux publications plus ou moins fallacieuses. Certains se réjouissent de l’arrestation du président Maduro. Ils dénoncent en outre le régime bolivarien dont la répression et les pénuries fréquentes ont conduit huit millions de Vénézuéliens à s’exiler ailleurs en Amérique latine et en Espagne. Ils oublient néanmoins qu’une partie des dysfonctionnements structurels du Venezuela résulte des sanctions imposées au début du XXIe siècle par la clique de Washington.
Nicolas Maduro se présente en héritier désigné d’Hugo Chavez, élu président de la République du Venezuela en 1999 sur un programme de réformes constitutionnelles, politiques, sociales et économiques. Son élection triomphale (56,2 %) sonna le glas du bipartisme. À partir de 1945 avec quelques exceptions, les sociaux-démocrates de l’Action démocratique et les démocrates-chrétiens du Parti social-chrétien – Comité d’organisation politique des élections indépendantes (COPEI) se partagèrent le pouvoir et se répartirent les revenus de la manne pétrolière. Caracas nationalisa le secteur alors florissant des hydrocarbures en 1976.
Les Vénézuéliens profitèrent un temps des retombées de l’or noir. Mais la corruption et la gabegie contraignirent en 1988 le président social-démocrate Carlos Andrès Pérez à pratiquer une politique néo-libérale d’austérité exigée et préparée par le FMI. Appauvries et déstabilisées, les classes moyennes rejoignirent la population pauvre et manifestèrent ensemble contre le gouvernement corrompu. Les 27 et 28 février 1989 éclata le « Caracazo ». Les autorités écrasèrent dans le sang les manifestants. L’insatisfaction populaire devint élevée au point d’approuver la tentative de coup d’État du 4 février 1992 du commandant Hugo Chavez. Avant de se rendre, il prononça un discours marquant à la radio (2).
Incarcéré pendant deux ans, puis gracié par le président démocrate-chrétien Rafael Caldera en 1994 et libéré, Hugo Chavez entra en politique, fonda le Mouvement du Ve République et l’intègra dans une alliance avec des formations de gauche tels le Mouvement vers le socialisme, le Mouvement électoral du peuple, Patrie pour Tous et le Parti communiste vénézuélien : le Pôle patriotique. À cette époque, parmi les proches d’Hugo Chavez se trouvait le penseur national-révolutionnaire argentin Norberto Ceresole (1943 – 2003). Sa présence fut assez brève. Ce péroniste socialiste et nationaliste proposait de nouvelles institutions quiritaires fondées sur le triptyque Caudillo – Armée – Peuple (3). Théoricien des putschistes argentins en 1988 et en 1990, Ceresole admire l’Iran et ne cache pas un antisionisme radical.
Ce profil agace toutefois l’entourage immédiat du président Chavez. Son frère Adan a très tôt milité au Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR). Plusieurs animateurs du Pôle patriotique nouèrent des contacts étroits avec Cuba. Dans le même temps, maints militants trotskystes se rallièrent au Pôle patriotique. À l’origine favorable à une troisième voie politique, sociale, économique et géopolitique, Hugo Chavez incline bientôt le bolivarisme vers la gauche d’inspiration marxiste, castriste et guévariste. L’intervention des États-Unis et la mise au pas de la grande société pétrolière PDVSA accélèrent le processus de cubanisation d’autant que les « missions » d’aide sociale bénéficièrent de l’expertise des Cubains. Si Fidel Castro appréciait Hugo Chavez, Raul Castro s’en méfiait, indisposé par les références nombreuses à l’Argentin Juan Peron, aux Boliviens Carlos Montenegro (1903 – 1953) et Augusto Céspedes (1904 – 1997), et le Péruvien Victor Raul Haya de la Torre (1895 – 1979). Le frère du lider maximo construisit en parallèle un appareil cubain de contrôle de l’État vénézuélien. La socialisation de l’économie vénézuélienne explique ainsi la triste situation du pays.
La décision de Donald Trump démontre qu’à rebours du discours des déclinologues et autres adeptes de la « sortie de l’Histoire », les États-Unis veulent peser sur le cours du monde au nom de leurs seules intérêts nationaux. Renouer avec l’hégémonie sur l’ensemble de l’« hémisphère occidental » implique la formation d’un « grand espace » entre le Groenland, la Terre de Feu et – on l’oublie souvent – l’Océanie qui leur assure le premier domaine maritime au monde (11 351 000 km²). Cette ambition contrarie-t-elle les autres « grands espaces » que sont l’OTAN et l’Anglosphère caractérisée par la coopération intense entre services secrets des « Cinq Yeux » (USA, Royaume-Uni, Canada, Australie et Nouvelle-Zélande) ?
Pour la plus grande colère d’une faction MAGA, Donald Trump semble donc suivre Georges Bush père, 41e président de 1989 à 1993. L’attaque-commando dans la nuit du 2 au 3 février 2026 rappelle en partie (sans le déploiement militaire massif) l’opération « Juste Cause » du 20 décembre 1989 au Panama afin d’arrêter le général Manuel Noriega pour trafic de drogue. Or, pendant des années, « Face d’ananas » travaillait pour la CIA, grand dealer de la planète pour financer hors de tout contrôle du Congrès les actions clandestines (dont le terrorisme) de l’agence.
L’émancipation du général Noriega irrita la Maison Blanche. Dès le 14 février 1988, deux tribunaux de Floride l’inculpèrent par contumace pour ce motif. George Bush père présenta « Juste Cause » comme une simple action policière mobilisant quand même plus de 26 000 hommes. Trois ans plus tard, un tribunal de Miami envoyait Manuel Noriega purger 40 ans de prison ferme, puis 30 ans avant de réduire la peine à 17 ans pour bonne conduite.
Dans la foulée de cette intervention, le 28 février 1990, la Cour suprême des États-Unis confirmait un double droit pour la police des États-Unis : celui de perquisitionner à l’étranger ainsi que celui d’arrêter dans le monde entier n’importe quel étranger poursuivi par la justice étatsunienne sans le consentement de l’État concerné. Or l’étranger ainsi arrêté ne saurait recevoir la protection due à la citoyenneté étatsunienne parce qu’il n’est pas citoyen des États-Unis. Cette triple décision historique accorde à toutes les lois yanquies une portée internationale : tout un chacun doit les suivre sans pour autant en bénéficier. La dimension extra-territoriale du droit US s’affirme par conséquent. Il entre de facto en concurrence avec l’extra-territorialité et la clause de compétence universelle que manie la Cour pénale internationale installée en 2002. D’abord signataire du traité en 2000 avant de se retirer dès 2002, Washington estime inacceptable que tout État puisse attaquer devant la CPI toute action des États-Unis que cet État jugerait criminelle. Exerçant des responsabilités multiples et dangereuses sur tout le globe, Washington refuse très logiquement le moindre contrôle de la part d’États qui n’assument, eux, aucun engagement extérieur.
Washington dénie toute considération à la CPI. Donald Trump a d’ailleurs placé sous sanction plusieurs de ses membres qui poursuivent le gouvernement israélien de Nétanyahou et des crimes de guerre commis par des GI’s en Afghanistan. La CPI aurait pu riposter et condamner à cinq ans d’internement les auteurs de ces sanctions. Elle ne le fait pas réagi en raison de l’omnipotence étatsunienne qui la surplombe. Otage pendant deux ans de la justice des États-Unis, le Français Frédéric Pierucci, ancien cadre supérieur d’Alstom, rappelle que le concept étatsunien d’extraterritorialité s’infiltre partout et ce depuis 1917 avec la loi sur le commerce avec l’ennemi (4).
Forts de ce droit extraterritorial, le 7 janvier 2026, les gardes-côtes étatsuniens, assistés de la Royal Navy et d’unités de l’US Navy, arraisonnent dans l’Atlantique Nord au large de l’Islande le pétrolier russe Le Marinera. Le Département du Trésor l’avait mis sous sanction en juin 2024, sous la présidence de Joe Biden, pour son soutien apporté au Hezbollah libanais et à l’unité Al-Qods des Gardiens de la Révolution iraniens. Vieille exigence des États-Unis, la fameuse « liberté de navigation » signifie en réalité la surveillance planétaire de la circulation maritime. Washington se justifie auprès de Moscou en évoquant un « navire suspect sans pavillon après avoir navigué sous un faux pavillon ». C’est aussi le quatrième bâtiment saisi depuis décembre 2025 et l’embargo naval sur les exportations de pétrole vénézuéliennes. Auparavant, Donald Trump avait annoncé son contrôle de l’espace aérien souverain du Venezuela.
Donald Trump se moque du droit international, vrai chiffon de papier tout juste bon pour des entités impuissantes et sans volonté. Son hostilité fondée à la CPI constitue une belle remise en question majeure de valeurs issues du procès de Nuremberg (1945 – 1946). Trump défend sans fard la suprématie mondiale des États-Unis, car son « America First » exprime la vision de placer les États-Unis à la tête du monde. Visionnaire, Thomas Molnar notait que « ceux qui évoquent l’“ isolationnisme ” de Washington se trompent, car une des variétés de cet isolationnisme est précisément la transformation de la planète jusqu’au point où l’Amérique ne pourra plus se sentir différente du reste du globe (5) ». L’« américanisation » du monde s’accentue, s’accélère et s’aggrave alors que les résistances nécessaires s’étiolent.
Georges Feltin-Tracol
Notes
1 : Hors les unités de police fédérale, d’État et du comté, les forces armées des États-Unis compteraient des effectifs d’environ un million neuf cents mille membres, combattants et civils.
2 : cf. Vincent Lapierre, Hugo Chavez. La Patrie au cœur, Kontre Kulture, 2016.
3 : cf. en particulier Norberto Ceresole, Caudillo, Ejército, Pueblo. La Venezuela del Comandante Chavez, Ediciones Al-Andalus, 1999, non traduit en français.
4 : cf. Frédéric Pierucci et Matthieu Aron, Le piège américain. L’otage de la plus grande entreprise de déstabilisation économique raconte, JC Lattès, 2019.
5 : Thomas Molnar, « L’américanologie », dans Actes du XXVe colloque national du GRECE, États-Unis : danger, GRECE, 1992.
