Constantin von Hoffmeister de Multipolar press interroge Christian Bouchet

600px alexandre douguine, christian bouchet et alain soral

Vous avez exploré les domaines nationalistes-révolutionnaires et métapolitiques. Comment décririez-vous la continuité interne de votre parcours intellectuel depuis les années 1970 jusqu’à aujourd’hui ?

Je tiens un journal intime depuis mes 11 ans. L’unité intellectuelle de celui-ci m’a toujours surprise. Mes idées sont restées les mêmes sur 60 ans. Bien sûr, elles se sont affinées, mais elles n’ont pas varié. Donc, elles viennent de mon âme, pas du monde ambiant. Il m’arrive parfois de m’exprimer en me référant à la pensée d’un autre, mais en faisant cela, j’ai en tête cette phrase de Sylvain Tesson : « Les citations ne sont pas des paravents derrière lesquels se réfugier. Elles sont la formulation d’une pensée qu’on a caressée un jour et que l’on reconnait, exprimée avec bonheur, sous la plume d’un autre. Les citations révèlent l’âme de celui qui les brandit. »

Comment votre formation en ethnologie a-t-elle influencé votre vision politique du monde, en particulier votre perception des différences civilisationnelles ?

Je pense que c’est le contraire qui s’est produit. C’est parce que j’avais conscience de ces différences civilisationnelles que je me suis intéressé à l’ethnologie. La lecture d’Herder m’a, à ce propos, beaucoup influencée.

Vous avez été à la fois militant, universitaire et éditeur. Lequel de ces rôles a le plus défini votre sens de la mission ?

Sans aucun doute l’édition. C’est là que j’ai été le plus utile.

Mon passé d’étudiant et d’enseignant, n’a pas apporté grand-chose aux nôtres. Militer, d’autres que moi pouvaient le faire, même si je n’ai jamais d’être un militant.

Pour être éditeur, il faut une volonté de transmette que bien peu ont, et que j’avais.

Je ne veux pas faire montre d’orgueil, mais je n’avais pas dirigé Ars magna, qui aurait fait traduire en français et publier Francis Parker Yockey, Ferenc Szalasi, Alexandre Douguine, Karl Otto Paetel, Ivan Ilyine, etc. ? Qui aurait entrepris de rééditer les œuvres complètes de Georges Valois ? Qui se serait charger de faire traduire et de publier la biographie d’Evola de Scarabelli et les miscellanées evoliennes les plus récentes ? Qui prévoirait de publier bientôt Rohan, Ustrialov, Ikki Kita ?

Il y a très peu d’éditeur « de droite radicale » en France et aucun n’a, comme moi, une politique d’édition claire et précise, sans soucis de faire de grosses ventes, ni de rentabiliser son investissement.

Par le biais de votre maison d’édition, Éditions Ars Magna, vous avez publié des textes d’auteurs aussi divers qu’Alexandre Douguine, Julius Evola, Guillaume Faye et Jean Thiriart. Selon vous, qu’est-ce qui unit ces auteurs si différents ?

Une volonté d’Empire, le rêve d’un État impérial allant de Galway à Vladivostok. Cela écrit, il y a entre eux beaucoup de divergences dans la manière de le réaliser et dans ce qu’il devrait être.

Le penseur communiste italien Antonio Gramsci estimait que le pouvoir politique se gagnait bien avant les élections, en façonnant la culture, la langue et la façon dont les gens perçoivent le monde. Selon cette vision, les livres, les idées et les médias peuvent être plus déterminants que les lois ou les partis. Considérez-vous l’édition comme une forme de guerre politique, un front métapolitique au sens gramscien du terme ?

Tout à fait. Mais plutôt l’édition mainstream qui s’adresse à tous et fait de gros tirages. Je ne suis, pour ma part, que dans une édition de niche dont les livres ne touchent pas les masses. Cela ne veut cependant pas dire qu’ils n’ont pas d’influence, mais celle-ci est plus indirecte : ils influencent les militants et les cadres politiques qui influenceront à leur tour les masses.

Alors que la multipolarité décrit un monde façonné par plusieurs grands centres de pouvoir, l’eurasisme avance une idée civilisationnelle plus spécifique : celle selon laquelle la Russie, l’Asie centrale, certaines parties de l’Europe, et parfois l’Iran et d’autres cultures voisines, forment un espace géopolitique et culturel distinct, qui n’est ni occidental-atlantique ni purement asiatique. Cette vision considère que le cœur du monde ne se trouve pas à Washington ou à Bruxelles, mais dans une vaste masse continentale s’étendant des Carpates à l’Altaï et de l’Arctique aux zones culturelles persanisantes et turques. Quelle a été votre expérience en traduisant et en présentant la pensée eurasienne au public français ? La culture politique française s’est-elle montrée réceptive ou réticente ?

Pour le grand public ainsi que pour les intellectuels de la droite classique, l’idée est totalement folle. Par contre, elle a évoqué un écho certain dans la courant nationaliste Grand européen car on y retrouve beaucoup de points communs avec les thèses de Niekisch, de Yockey, de Faye et de Thiriart, ce dernier n’avait-il pas, durant un temps, émis l’idée qu’Istanbul devait devenir la capitale de « la plus Grande Europe »…

Quelle est aujourd’hui la mission principale de votre maison d’édition Ars Magna : archiver, éveiller ou convertir ?

Les trois, simultanément !

Dans vos écrits récents, vous semblez affirmer un horizon culturel catholique pour l’Europe. Considérez-vous le catholicisme comme la tradition européenne authentique ou simplement comme une expression parmi d’autres ?

Dans sa forme qui suit l’ordo antiquor, c’est sans aucun doute la tradition authentique de l’Europe occidentale. Du moins d’une partie de celle-ci. Je discerne des traces de tradition dans certains courants anglicans résistants au monde moderne et à l’évolution de leur Église. Pour ce qui est du protestantisme, je ne sais pas. Mon grand-père maternel était luthérien mais je connais très mal le protestantisme contemporain et j’ignore s’il peut exister des parcelles de tradition dans ses formes les moins contaminées par le monde moderne.

Je crois qu’à chaque espace géographique et à chaque peuple se rattache une tradition particulière. Je suis catholique de tradition parce que je vis en France, vivrais-je en Russie, sans doute serais-je orthodoxe vieux-croyant, chiite si j’étais iranien, soufi si j’étais maghrébin, shivaïte si j’étais indien… Tout ceci fait que je suis très hostile à toute conversion et à tout prosélytisme.

Les penseurs traditionalistes René Guénon et Julius Evola ont soutenu que la modernité représente la phase finale d’une longue dégénérescence civilisationnelle : une éclipse de l’initiation, de la royauté sacrée, de la connaissance métaphysique et de la relation verticale entre l’humanité et le divin. Selon eux, l’Occident a troqué un ordre spirituel intégral contre le pouvoir technologique, la culture de masse et des conceptions purement matérielles de la vie. De votre point de vue, que reste-t-il du sacré dans l’Occident contemporain ?

En Occident, il n’en reste que des traces, dans les rites populaires, dans les monastères.

Comment interprétez-vous la fascination actuelle des jeunes nationalistes pour le renouveau païen et la pensée magique ? S’agit-il d’un symptôme ou d’une solution ?

Je ne perçois pas, en France, de « fascination des jeunes nationalistes pour le renouveau païen et la pensée magique ». Il y a eu une petite vogue du néopaganisme, il y a quelques dizaines d’années, mais cela n’a pas touché grand monde et n’a pas duré. Ce ne fut pas véritablement un phénomène religieux, au mieux ce fut du reconstructionnisme, du reenactment comme disent les anglo-saxons, au pire de la parodie.

S’il y a un courant dominant dans la jeunesse « de droite » française c’est bien le retour à une pratique du catholicisme dans une version identitaire.

Vous avez promu l’idée que les nationalistes européens et les forces islamiques traditionnelles pourraient avoir des ennemis plus profonds dans la modernité libérale mondiale qu’ils n’en ont entre eux. Concrètement, à quoi ressemblerait un axe euro-islamique, et comment l’Europe et le monde islamique pourraient-ils établir une coopération tout en préservant pleinement leurs identités spirituelles et civilisationnelles distinctes ?

L’Europe est face à un problème majeur qui est celui de la submersion migratoire. Pour des raisons politiques et géopolitiques, certains veulent que nous regardions ailleurs et que nous estimions que le seul problème est un problème religieux et qu’il porte un nom : l’islam. Cela a l’avantage de sous-entendre qu’une immigration non-musulmane serait donc acceptable et que nous avons les mêmes ennemis qu’une petite entité du Moyen Orient.

D’où, ma position constante qui est de dénoncer l’immigration et non pas la religion des immigrés.

Après cela, un axe militant est-il envisageable ? Si l’on parle du champ politique, il y a eu, de tout temps, une affinité et des relations entre les courants nationalistes européens et certaines organisations nationalistes grandes arabes comme le Baas, ou nationalistes locales comme la jamaryha libyenne le FPLP-CG en Palestine ou le Parti social nationaliste syrien.

Il y avait des visions politiques communes, un ennemi commun aussi. Mais la faiblesse institutionnelle des groupes nationalistes européen n’a pas permis que cela aille bien loin, et ensuite les groupes nationalistes arabes se sont effondrés.

Si l’on parle du champ traditionnel, il est logique qu’un traditionaliste se reconnaisse dans les courants traditionalistes des autres peuples, donc dans le soufisme ou dans certaines formes de chiisme pour ce qui est de l’islam. Il est logique de même qu’il considère que l’ennemi est le monde moderne et non pas une autre tradition. Là aussi, il y a eu des contacts, mais là encore cela n’a pas été bien loin.

Pour conclure, je ne pense pas du tout qu’il puisse y avoir un axe euro-islamique. Au mieux, on pourrait espérer que l’Europe ait une politique arabe et musulmane autonome et ne soit pas totalement inféodés aux intérêts de l’entité sioniste.

L’islam et les musulmans en eux-mêmes ne sont pas nos ennemis. Si l’on en revient au problème de l’immigration, les immigrés doivent être remigrés, non pas parce qu’ils sont musulmans mais parce qu’ils ne sont pas « des nôtres » et ce quelle que soit leur religion.

Comment définissez-vous l’espace civilisationnel eurasien sur le plan géographique, spirituel et politique ?

Comme l’Empire de la Terre allant de Galway à Vladivostok et ayant Moscou, en tant que Troisième Rome, pour capitale. Comme un État structuré selon la tripartition fonctionnelle des indo-européens. Comme un grand espace archéofuturiste.

À vos yeux, quelle est l’illusion la plus dangereuse qui soutient aujourd’hui la domination unipolaire occidentale ?

Que l’Europe occidentale a besoin du « grand frère » américain pour assurer sa défense et que l’entité sioniste a les mêmes ennemis que nous.

Pouvez-vous développer votre concept d’« ethno-différentialisme » et expliquer en quoi il contraste à la fois avec le racisme et l’universalisme libéral ?

Il y a en réalité deux racismes. Celui à qui on donne habituellement ce nom et qui est un racisme d’exclusion, de domination, voire d’extermination. L’autre est le racisme universaliste, libéral ou non. C’est un racisme de négation : on nie chez l’autre ce qui le fait différent et on rêve à un monde uniformisé où les cultures et les appartenances ne sont plus transmise mais sont des panoplies que l’on choisit et que l’on peut changer selon l’air du temps. Tout le monde y est pareil et les différences ne sont que marginales et changeantes. L’ethno-différentialisme s’inspire d’Herder et considère que toutes les cultures sont en soi respectables et doivent être préservées. Que l’identité est la chose la plus importante. C’est le refus d’un monde monochrome.

La multipolarité est-elle simplement une réalité géopolitique ou a-t-elle une signification métaphysique, celle d’une restauration de la pluralité contre la tour de Babel du mondialisme ?

Les deux, bien sûr. Il faut, à ce propos aussi, relire Herder.

Vous avez rejoint le Front National (aujourd’hui Rassemblement national) plus tard dans votre carrière. Comment évaluez-vous la tentative de Marine Le Pen de mainstreamer la politique nationaliste en France ?

Henri IV disait : « Paris vaut bien une messe », Marine Le Pen pourrait dire : « Paris vaut bien une techouva ». La fin justifie les moyens. Marine Le Pen et les siens sont dans « la grande politique » qui n’a rien à voir avec ce avec quoi nous sommes en contact.

Je ne la critique pas aujourd’hui et je ne la critiquerai pas demain, pas plus que je ne critique Trump ou Meloni, car nous ne jouons pas dans la même cour.

Le nationalisme français a-t-il perdu son caractère révolutionnaire depuis les années 1980 ?

Non, car je pense qu’il ne l’a jamais eu sauf sur des marges extrêmement étroites. Le caractère révolutionnaire massif du nationalisme français est disparu dès la Première Guerre mondiale. Ensuite, il n’a été que marginal.

Pensez-vous qu’une France véritablement souveraine pourrait à nouveau exister dans le cadre de la structure actuelle de l’Union européenne ?

Non. Mais une France indépendante serait préférable à la France dans l’Europe que nous connaissons. L’Europe comme structure est à recréer et j’attends son Cavour.

Quel rôle voyez-vous pour les intellectuels dans la préparation d’une Europe post-libérale ?

Celui de veilleurs et celui d’éveilleurs.

Quel conseil donneriez-vous aux jeunes penseurs qui cherchent à trouver un équilibre entre tradition, révolution et réalisme dans un monde chaotique ?

De beaucoup prier, de rejoindre une structure traditionnelle s’ils en trouvent une – un tiers-ordre peut être ou une fraternité – à leur porté, de se retirer fréquemment au désert.

Vous considérez-vous avant tout comme un pont entre le politique et le spirituel ?

Je n’ai pas cette prétention. J’ai longtemps rêvé de rencontrer un ordre ou à défaut un nouveau Groupe d’Ur. Je n’ai pas eu la chance que ce rêve se réalise.

Est-ce que vous lisez ou étudiez aujourd’hui remet en question votre propre vision du monde ?

Non, absolument pas !

Après des décennies d’activisme, d’érudition et de controverse, quelle est, selon vous, l’idée essentielle qui mérite d’être défendue ?

Incontestablement, la fidélité aux siens, à ceux qui nous ont précédé et à ceux qui nous ont fait confiance. Il y a, a ce propos, une phrase de Robert Brasillach que j’ai fait mienne : « Que penseraient de moi les jeunes gens qui m’ont écouté et qui m’ont suivi, si je venais à me renier. »

Vous vous êtes rendu en République populaire de Donetsk. Qu’est-ce qui vous a motivé à faire ce voyage et qu’avez-vous observé sur le terrain en termes de dynamique culturelle, civilisationnelle et géopolitique ? Comment cette expérience s’inscrit-elle dans votre vision plus large d’un monde multipolaire où différentes entités civilisationnelles résistent à l’influence occidentale ?

Je me suis rendu en République populaire de Donetsk parce que j’y ai été invité et reconnu comme un influenceur qui lui était favorable. J’y ai vu un peuple debout, droit. J’y ai constaté une homogénéité ethnique et culturelle que l’Occident n’a plus.

La réorganisation de l’Ukraine, avec des frontières correspondant à quelque chose de réel devrait bénéficier à tous dans cette région du monde. A la Novorossia, bien sûr, mais aussi à la Roumanie, à la Pologne et à la Hongrie.

Dans son livre Archéofuturisme, le philosophe français de la Nouvelle Droite Guillaume Faye soutient que l’avenir appartient aux sociétés capables de concilier identité mythique et technoscience avancée, et que l’Europe devra faire face à un bouleversement catastrophique avant qu’une telle synthèse puisse émerger. Alors que nous nous enfonçons dans une crise systémique – économique, démographique, géopolitique –, envisagez-vous un avenir archéofuturiste pour l’Europe, et quelles forces ou institutions pourraient le concrétiser ?

L’avenir de l’Europe occidentale, si elle continue sur la pente qu’elle suit, risque de n’être absolument pas archéofuturiste mais résolument tiers mondiste.

Si une telle synthèse – tradition et technologie, mythe et pouvoir – ne se produit pas en Europe, qui façonnera l’avenir à sa place ?

La Chine, la Russie, l’Inde sans doute.

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