Guido De Giorgio : le fascisme sacré

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À la périphérie de l’idéologie fasciste prit forme un courant doctrinal particulier, qu’on ne peut pas rattacher strictement à la Troisième théorie politique, pour la raison qu’il rejete le paradigme même de la politique moderne et ses présupposés : matérialisme, atomisme, individualisme, philosophie de la matière, de la réceptrice, de la chôra. Il s’agit de la philosophie du traditionalisme, dont les fondements furent posés par le philosophe français René Guénon, lequel, du reste, demeurait lui-même à distance de toutes les théories politiques de la Modernité, voyant en elles la pure antithèse de ce qui, à ses yeux, constituait la compréhension idéale ou normale du Politique, uniquement possible au-delà de la Modernité, dans le domaine de la Tradition. En Italie, les disciples de Guénon furent les philosophes Guido De Giorgio et Julius Evola, qui toutefois adoptèrent à l’égard du fascisme une autre attitude, s’efforçant de le transformer, d’une théorie politique de la Modernité, en quelque chose d’autre, en quelque chose de sacré. De ce point de vue, ils étaient proches de certains représentants de la Révolution conservatrice allemande, dont les principales figures étaient en étroite relation avec Evola. Le traditionalisme, tout comme certains courants de la Révolution conservatrice, relève moins de la Troisième théorie politique qu’il n’anticipe la quatrième théorie politique[1].

Le disciple italien de Guénon, Guido De Giorgio, discerna dans le fascisme de Mussolini, et en particulier dans son appel à la Rome antique, dans son rejet du libéralisme et du communisme comme deux versions de la Modernité, la possibilité de réaliser un projet de restauration de la Tradition. Il comprenait que la Troisième voie comportait elle aussi des éléments de la Modernité, mais il estimait que cette idéologie portait en elle un potentiel lui permettant d’évoluer en quelque chose d’autre. C’est, du reste, ce que pensèrent pendant un certain temps Heidegger et Evola. De Giorgio élabora les grandes lignes d’un fascisme alternatif, qu’il appela lui-même « fascisme sacré ». Mais un tel « fascisme sacré », qui nie le nationalisme, le matérialisme, les diverses formes de racisme et le colonialisme, ne pouvait déjà plus être rattaché à la Troisième théorie politique, représentant quelque chose qui en dépasse les limites. En réalité, De Giorgio entend par « fascisme sacré » non pas la doctrine politique ni le régime de Mussolini, mais la Tradition romaine elle-même, qu’il retrace de l’Antiquité jusqu’à nos jours.

De Giorgio interprète le fascisme en partant du symbole du faisceau des licteurs, composé de douze verges et d’une hache bipenne[2]. Pour lui, le « fascisme » est ce que symbolise cet objet sacré, c’est-à-dire ce qui est métaphysiquement lié au faisceau. L’unique lien qui unit les douze verges du faisceau licteur, et l’unique puissance, fulgurante comme l’éclair, scellée dans la hache bipenne : telle est le plus haut emblème de la Tradition, puisqu’elle représente le courant vertical : l’ascension et la victoire[3]. Par conséquent, la « fascisation » n’est pas la diffusion du fascisme politique, mais le fait de tourner le regard spirituel vers le Logos latin, vers l’essence même de Rome comme point d’éternité dans le flot du temps. De Giorgio écrit :

« Un retour à la tradition romaine implique une ‟fascisation” de l’Europe et du monde, un retour intégral à l’esprit de vérité qui par son nom, son symbole et sa réalité est Rome. Rome est le sacré, l’invincible, le sommet indomptable au-delà de tout égoïsme et de toute ambition humaine ou populiste, dans la véritable lumière du plan divin auquel appartient Rome. Tel est le but ultime de la tradition romaine, l’exaltation du pouvoir de Rome dans le contexte de la Tradition, seule en mesure d’accorder vérité, justice et grandeur à l’Occident. La restauration que nous appelons de nos vœux, en prenant pour fil conducteur l’inspiration et l’idéal de Dante, est un retour à l’esprit de Rome, non pas une simple répétition du passé, ce qui, entre autres choses, est impossible, puisque rien de transitoire ne se répète, mais une adhésion directe aux fondements éternels de la vérité contenus dans les Écritures et les symboles anciens. Cette entreprise colossale de fascisation implique un effort inhumain que les hommes de bonne volonté doivent fournir s’il veulent sauver l’Occident du désastre, non pas tant matériel et externe, qui en soi ne nous affecte pas particulièrement, mais plus profond, intérieur et spirituel : un désastre de la vie spirituelle, un effondrement de la vérité, qui se désintègre déjà dans la déchéance tumultueuse des impulsions, des aspirations, des erreurs, des égoïsmes comme on en a jamais vu dans l’histoire du monde. »[4]

Guido De Giorgio considère Dante comme le plus éminent représentant du « fascisme sacré. Il l’exprime en ces termes:

« Chez Dante, l’Orient et l’Occident s’équilibrent dans un centre unique qui, en substance, est la Tradition primordiale, c’est-à-dire l’universalité unifiée et souverainement réalisée de la Tradition. Au Moyen Âge, il existait des contacts étroits entre l’Orient et l’Occident, et en cette période fastueuse, comme jamais auparavant, les éléments des différentes traditions se complétaient mutuellement, se transmettant oralement de maître à disciple, et de disciple à disciple. Dante apparut à la fin de cette époque, alors que les dominicains et les franciscains, bien que considérablement dégénérés et en désaccord les uns avec les autres, représentaient encore deux voies, celle des chérubins et celle des séraphins — la réalisation du Divin, toutes deux anthropocentriques, mais différentes dans leur nature et leurs méthodes[5]. »

Or, c’est précisément Dante qui sut les unir, les « fasciser », sans les mélanger. Et il faut préciser que, lorsque nous utilisons le terme « fasciser », nous n’entendons rien qui ressemble au syncrétisme ou au mélange :

« Dans le sens de la Tradition, ‟fasciser” signifie donner à chaque voie, à chaque élément sa propre direction, son propre centre, son propre axe, sans permettre leur fusion. C’est là que se trouve la nouveauté de la fixité que la Tradition incarne. »[6]

Et plus loin :

« Chez Dante, la ‟fascisation” atteint son apogée, l’Orient et l’Occident, la Rome antique et la Rome nouvelle, le temporel et l’éternel, la terre et le ciel, l’homme et Dieu, tout est accentué, combiné, uni dans une verticalité suprême, incarnée par Rome. C’est cela, le fascisme sacré, le triomphe authentique de la justice et de la vérité dans l’homme et dans le monde ; et le fait qu’il y aura des désaccords, des combats, des obstacles — tout cela est sans importance, car tout cela se déroule au sein de la société traditionnelle, où tout est maintenu par l’équilibre suprême assuré par les gardiens des clés (clavigero) et les porteurs des faisceaux (fascigero), le Royaume (regnum) et l’Empire (imperum), unis pour toujours à Rome. »[7]

Alexandre Douguine.

[1] Alexandre Douguine, La Quatrième théorie politique, Ars Magna.

[2] Les faisceaux des licteurs sont un ancien symbole des Étrusques.

[3] Guido de Giorgio, La Tradizione romana, Rome: Edizioni Mediterranee, 1989, p. 317.

[4] Guido de Giorgio, La Tradizione romana, p. 45.

[5] De Giorgio fait référence au chant 11 (versets 37-43) du Paradis de Dante, où il évoque une vision de saint Dominique et saint François d’Assise, fondateurs des deux principaux ordres monastiques en Europe, les Dominicains et les Franciscains : « L’un d’eux fut d’une ardeur tout à fait séraphique ; la sagesse de l’autre a paru sur la terre un éclat qui venait du chœur des chérubins. Je dirai de l’un seul, car en parlant de lui, quel qu’il soit, on a fait de tous les deux l’éloge, puisque de leurs efforts la fin était la même. » Dante Alighieri, La Divine Comédie, 1321, version numérique. Dante associe les Franciscains à la figure du séraphin et les Dominicains à celle du chérubin. De plus, Dante précise que les deux voies, celle du séraphin et celle du chérubin, mènent au même but. De Giorgio s’appuie sur cette théorie selon laquelle les deux ordres monastiques représentent deux voies parallèles vers la réalisation spirituelle, qui doivent être reliés par un « faisceau sacré ».

[6] Guido de Giorgio, La Tradizione Romana, p. 316–317.

[7] Guido de Giorgio, La Tradizione Romana, p. 317.

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