L’actualité de la « Pensée nationale » de Stanis Ruinas à l’ère du turbocapitalisme

il pensiero nazionale 1947

Dans cette Italie « normalisée » par les pouvoirs financiers, cela fait sensation de découvrir qu’il existe encore des communistes. Les vrais : laids, méchants et violents. Les communistes qui, fidèles à leur tradition, ont mis en pratique la philosophie du parti armé. Et peu importe s’ils ont désormais les cheveux blancs et qu’ils détonnent en chantant « L’Internationale » aux obsèques de Gallinari. L’étonnement des modérés va de pair avec les plaintes indignées, lorsque les journaux ont découvert avec horreur que les funérailles de Pino Rauti regorgeaient de fascistes pas vraiment politiquement corrects.

Fascistes et brigadistes, Rauti et Gallinari. Difficile d’imaginer deux réalités aussi différentes l’une de l’autre, presque antithétiques. Et pourtant, il fut un temps, bien plus tragique et violent qu’aujourd’hui, où ces deux mondes se parlaient, cherchaient des ententes et des points de contact. C’étaient les années de la guerre civile, des périodes d’affrontements fratricides et de violences réciproques qui n’ont jamais vraiment cicatrisé. Alors que sur Radio Londres, on entendait des voix italiennes incitant le peuple à abandonner le fascisme moribond, à déserter, à rejoindre les rangs des partisans ; de l’autre côté, certains lançaient un appel au prolétariat et à la classe ouvrière, les invitant à se rallier au drapeau de la RSI, dans une optique anti-anglaise et anticapitaliste. « L’ennemi commun, c’est le capitalisme ; et le capitalisme est la pire des dictatures. Churchill et Roosevelt ne sont pas des dictateurs au sens courant du terme ; mais le système qu’ils représentent, le capitalisme, voire le supercapitalisme, est la plus oppressante et la plus monstrueuse des dictatures. »

Ce sont les paroles de Stanis Ruinas, dont on commémore aujourd’hui le vingt-neuvième anniversaire de la disparition, survenue à Rome, dans l’indifférence générale, le 21 janvier 1984. Ce journaliste et intellectuel sarde (de son vrai nom Giovanni Antonio De Rosas) animera, après la guerre, l’un des parcours politiques les plus originaux et atypiques menés par un groupe, non négligeable, de jeunes issus de l’expérience de la RSI. On les appelait « fascistes-communistes », ou encore « commun-fascistes », « chemises noires de Togliatti » et « fascistes rouges ». Aujourd’hui, pour reprendre le néologisme heureux qui a donné son titre au roman d’Antonio Pennacchi, on dirait « fasciocomunistes ».

Une poignée d’intellectuels, de journalistes et de militants s’est rassemblée autour du bimensuel Pensiero Nazionale, qui en est venu à soutenir le PCI et à encourager l’entrée de nombreux anciens fascistes dans les rangs communistes, trouvant le soutien (et même des financements) de certains dirigeants éminents du parti de Togliatti, tels que Pajetta, Longo et le futur secrétaire Enrico Berlinguer. Au milieu des années 1950, l’expérience pro-communiste étant épuisée, la rédaction de Pensiero Nazionale se rapprocha des idées d’Enrico Mattei en matière de politique économique, énergétique et étrangère et, sur le plan culturel, s’ouvrit à tout ce qui constituait une rupture avec le conformisme de l’Italie démocrate-chrétienne, ainsi qu’avec l’orthodoxie communiste la plus obtuse.

Mais revenons un peu en arrière pour mieux comprendre le parcours de Stanis Ruinas. Né à Usini, dans la province de Sassari, en 1899, Giovanni Antonio De Rosas grandit imprégné des idéaux mazziniens et est donc républicain, antibourgeois et anticapitaliste. Il commence à collaborer à des journaux et à diverses publications sous le pseudonyme de Stanis Ruinas, épousant d’emblée les idées du fascisme « sansepolcriste », c’est-à-dire socialiste, antimonarchiste et opposé à l’ingérence du Vatican. Au cours des vingt années du régime, il collabore à L’Impero, Il Popolo d’Italia, Il Resto del Carlino et dirige le Popolo Apuano ainsi que le Corriere Emiliano. À l’époque où Mussolini jouissait d’un soutien maximal, ses idées intransigeantes lui valurent de tomber quelque peu en disgrâce aux yeux du régime : Ruinas fut suspendu puis radié du PNF « pour indiscipline et manque de loyauté » et placé sous surveillance spéciale, jusqu’à la réconciliation intervenue à la veille de la Seconde Guerre mondiale grâce à son ouvrage Viaggio per le città di Mussolini, publié en 1939.

Dans la guerre contre les forces «plutocratiques» et «trustistes» britanniques et américaines, et plus encore avec la naissance de la République sociale italienne, Stanis Ruinas voit enfin s’incarner le fascisme des origines et la possibilité de mener à bien cette révolution pour laquelle il s’est toujours battu. La socialisation et la recherche d’un accord avec les antifascistes pour empêcher la guerre civile deviennent les pivots autour desquels s’articule son action journalistique et politique. Mais l’évolution de la situation, avec la RSI aux mains des Allemands et de toute façon soumise à mille compromis, va décevoir ses attentes ; même si Ruinas rejettera toujours l’accusation selon laquelle le fascisme républicain aurait été l’expression extrême de la réaction capitaliste. Au contraire, après la guerre, il renverra cette accusation contre les communistes italiens, coupables de collusion avec la bourgeoisie pour avoir choisi de participer au gouvernement Bonomi et d’avoir accepté l’alliance avec l’Angleterre et les États-Unis. «Au risque de passer pour un naïf – écrira-t-il –, j’avoue ne pas comprendre comment des hommes qui se proclament révolutionnaires, socialistes, communistes, anarchistes, et qui, pour leurs idéaux, ont subi la prison et l’exil, peuvent applaudir l’Angleterre ploutocratique et l’Amérique des trusts, qui, au nom de la démocratie et de la liberté démocratique, dévastent l’Europe».

En mai 1945, Ruinas fut arrêté pendant un mois et jugé, puis acquitté. Il se retrouva à nouveau en prison cinq ans plus tard et y resta quarante jours, avant d’être acquitté faute de preuves. L’accusation ? « Incitation à la révolte armée contre les pouvoirs en place ». Dans certains articles, en effet, il avait invité le PCI à se venger par la force de son éviction du gouvernement De Gasperi et, chose tout à fait incroyable, à prendre les armes aux côtés des anciens militants de Salò.

La revue Pensiero Nazionale est fondée en 1947 et, même si son tirage restera toujours limité (pas plus de 15 000 exemplaires), elle parvient néanmoins à être présente dans tous les chefs-lieux de province et à animer le débat politique. Au début des années 1950, les groupes rattachés à ce bimensuel se constituent en mouvement politique, rassemblant environ 20 000 adhérents ; mais cette initiative ne donne pas de résultats significatifs, notamment parce que le PCI fait obstacle à la naissance d’un parti indépendant de la Gauche nationale, qui aurait pourtant dû être un allié et un partenaire proche. Par la suite, comme indiqué, Ruinas et ses collaborateurs (parmi lesquels figurent le linguiste Tullio De Mauro, l’ancienne diva des années 40 Elsa De Giorgi, les peintres Giulio Turcato et Tonino Caputo, l’écrivain et critique de cinéma Alessandro Damiani, de jeunes anciens combattants de la Decima Mas, tels que Lando Dell’Amico, Giampaolo Testa et Alvise Gigante) se rapprochent des positions de Mattei et, dans les années soixante, adoptent des positions pro-arabes, tiers-mondistes et favorables à une collaboration plus étroite avec les pays de l’autre rive de la Méditerranée.

Avec le MSI, qui rassemble une grande partie des « anciens camarades » de Stanis Ruinas, le journaliste sarde entretiendra toujours une relation conflictuelle. Le directeur de Pensiero Nazionale considère que le chapitre des vingt années de fascisme est clos, rejette les positions nostalgiques et « fustige » le parti néofasciste, qu’il qualifie de mouvement conservateur et atlantiste, utilisé par la DC pour mettre la jeunesse au pas dans une optique anticommuniste. Dans sa polémique contre les dirigeants du MSI (en particulier Michelini, puis Almirante), Ruinas épargne toutefois les militants les plus jeunes et de bonne foi, parmi lesquels ne manquent d’ailleurs pas ceux qui partagent en grande partie les idées de Pensiero Nazionale et des « fascistes rouges ». On peut citer Giorgio Pini, Roberto Mieville, Beppe Niccolai, Giano Accame… Et par la suite, l’aile rautienne et des expériences éditoriales telles que La voce della fogna et Linea.

Le bimensuel de Ruinas continue de paraître jusqu’en 1977, date à laquelle, désormais réduit à sa plus simple expression, il cesse de paraître. Son directeur, personnage volcanique, décède sept ans plus tard, le 21 janvier 1984. Ces dernières années, son parcours politique original, ainsi que celui des « fasciocomunisti », a été redécouvert grâce à d’importants ouvrages historiques tels que Fascisti rossi de Paolo Buchignani (Mondadori) et La sinistra fascista de Giuseppe Parlato (Il Mulino). Il existe actuellement un petit mouvement qui se nomme « Sinistra Nazionale » et s’inspire en partie des idées de Stanis Ruinas, tout comme le quotidien Rinascita, dirigé par Ugo Gaudenzi.

Giorgio Ballario

Article publié en janvier 2013 dans Barbadillo.it

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