Où que nous soyons, nous, les émigrés russes, dispersés à travers le monde, nous devons nous rappeler que les autres peuples ne nous connaissent pas et ne nous comprennent pas, qu’ils ont peur de la Russie, ne lui sont pas favorables et sont prêts à se réjouir de toute faiblesse de celle-ci. Seule la petite Serbie a instinctivement montré de la sympathie pour la Russie, mais sans vraiment la connaître et la comprendre ; et seuls les États-Unis sont instinctivement enclins à préférer une Russie nationale unifiée comme un antipode inoffensif pour eux et comme un client important, loyal et solvable.
Dans les autres pays et parmi les autres peuples, nous sommes seuls, incompris et « impopulaires ». Ce n’est pas un phénomène nouveau. Il a sa propre histoire. M. V. Lomonossov et A. S. Pouchkine ont été les premiers à comprendre la spécificité de la Russie, sa différence par rapport à l’Europe, son « non-européanité ». F. M. Dostoïevski et N. Ya. Danilevski [1] ont été les premiers à comprendre que l’Europe ne nous connaît pas, ne nous comprend pas et ne nous aime pas. Depuis, de nombreuses années se sont écoulées, et nous avons dû en faire l’expérience et confirmer que tous ces grands Russes avaient vu juste et avaient raison.
L’Europe de l’Ouest ne nous connaît pas, d’abord parce que la langue russe lui est étrangère. Au IXe siècle, les Slaves vivaient au cœur même de l’Europe : de Kiel à Magdebourg et Halle, au-delà de l’Elbe, dans la « forêt de Bohême », en Carinthie, en Croatie et dans les Balkans. Les Germains les ont systématiquement conquis, ont massacré leurs classes supérieures et, en les « décapitant » ainsi, les ont soumis à une dénationalisation. L’Europe elle-même a repoussé le slavisme vers l’est et le sud. Et au sud, ils ont été soumis, mais pas dénationalisés, par le joug turc. C’est ainsi que la langue russe est devenue étrangère et « difficile » pour les Européens de l’Ouest. Et sans langue, un peuple est muet pour un autre (le « muet », nemets, étant ici l’« Allemand »).
L’Europe occidentale ne nous connaît pas, deuxièmement, parce qu’elle n’a pas besoin de la religiosité russe (orthodoxe). L’Europe a toujours été sous la domination de Rome — d’abord la Rome païenne, puis la catholique, qui a repris les principales traditions de la première. Mais dans l’histoire russe, ce n’est pas la tradition romaine qui a été adoptée, mais la tradition grecque. « La confession grecque, distincte de toutes les autres, nous donne un caractère national particulier » (Pouchkine [2]). Rome n’a jamais répondu à notre esprit ni à notre caractère. Sa volonté arrogante, autoritaire et cruelle a toujours rebuté la conscience et le cœur russes. Quant à la confession grecque, nous l’avons adoptée sans la déformer, d’une manière si particulière que l’on ne peut parler de son « caractère grec » que dans un sens conditionnel et historique.
L’Europe ne nous connaît pas, troisièmement, parce qu’elle est étrangère à la contemplation slavo-russe du monde, de la nature et de l’homme. L’humanité d’Europe occidentale est guidée par la volonté et le raisonnement. L’homme russe vit avant tout avec le cœur et l’imagination, et seulement ensuite avec la volonté et l’esprit. C’est pourquoi l’Européen moyen a honte de la sincérité, de la conscience et de la bonté comme s’il s’agissait de « bêtises » ; l’homme russe, au contraire, attend avant tout de son prochain de la bonté, de la conscience et de la sincérité. La conscience juridique européenne est formelle, rigide et égalitaire ; la russe est informelle, bienveillante et juste. L’Européen, éduqué par Rome, méprise secrètement les autres peuples (y compris européens) et désire régner sur eux ; en revanche, il exige à l’intérieur de l’État une « liberté » formelle et une « démocratie » formelle. L’homme russe a toujours apprécié la liberté naturelle de son espace, la liberté d’un mode de vie et d’un mode d’habitation sans État, ainsi que la liberté d’expression de son individualité intérieure : il s’est toujours « étonné » des autres peuples, vivait avec eux en bonne entente, et ne détestait que les envahisseurs oppresseurs ; il valorisait la liberté de l’esprit plus que la liberté juridique formelle — et si les autres peuples et tribus ne l’avaient pas dérangé ou empêché de vivre, il n’aurait pas pris les armes et n’aurait pas cherché à exercer un pouvoir sur eux.
De tout cela est née une profonde différence entre la culture occidentale et la culture russo-orientale. Chez nous, toute la culture est différente, elle nous est propre ; et cela parce que nous avons une approche spirituelle différente, particulière. Chez nous, les églises sont complètement différentes, le culte est différent, la bonté est différente, le courage est différent, la vie familiale est différente ; notre littérature est complètement différente, la musique, le théâtre, la peinture, la danse sont différents ; la science n’est pas la même, la médecine n’est pas la même, la justice n’est pas la même, notre attitude face au crime n’est pas la même, le sentiment du rang n’est pas le même, notre rapport à nos héros, génies et tsars n’est pas le même. Pourtant, notre âme est ouverte à la culture occidentale : nous la voyons, l’étudions, la connaissons et, s’il y a quelque chose à apprendre, nous apprenons d’elle ; nous maîtrisons ses langues et apprécions l’art de ses meilleurs artistes ; nous avons le don de l’empathie et de la métamorphose.
Les Européens n’ont pas ce don. Ils ne comprennent que ce qui leur ressemble, mais même alors, ils déforment tout à leur manière. Pour eux, le Russe est étranger, dérangeant, inconnu, bizarre, peu attrayant. Leur cœur mort est mort pour nous aussi. Ils nous regardent fièrement de haut et considèrent notre culture soit comme insignifiante, soit comme une sorte de grand et mystérieux « malentendu »…
Et en trente ans de révolution, rien n’a changé à cet égard. Ainsi, à la mi-août 1948, s’est déroulé en Suisse le congrès du dénommé mouvement « œcuménique des Eglises », au cours duquel douze des plus éminents théologiens et pasteurs suisses (de l’Église réformée) ont été élus pour participer à un congrès « mondial » similaire à Amsterdam. Et alors ? Le congrès a été dominé par une sympathie « fraternelle » envers le marxisme, l’Église soviétique et le soviétisme, et par une attitude froide, méprisante et indifférente envers la Russie nationale, son Église et sa culture. La question de la culture russe, de sa spiritualité et de son caractère religieux unique n’a même pas été posée : elle était considérée comme inexistante. Pour eux, le marxisme est « le leur », il est européen, acceptable ; et le communiste soviétique leur est plus proche et compréhensible que Séraphim de Sarov, Souvorov, Pierre le Grand, Pouchkine, Tchaïkovski et Mendeleïev.
La même chose s’est produite ensuite au congrès « mondial » à Amsterdam, où on a préparé un monstrueux mélange de christianisme et de communisme.
Ainsi, l’Europe de l’Ouest ne connaît pas la Russie. Mais l’inconnu est toujours un peu effrayant. Et la Russie, par sa population, son territoire et ses richesses naturelles, est immense. Un inconnu immense est toujours perçu comme un danger réel. Surtout après que la Russie ait montré à l’Europe, aux XVIIIe et XIXe siècles, la bravoure de ses soldats et le génie de ses commandants historiques. Depuis Pierre le Grand, l’Europe redoutait la Russie ; avec Saltykov (Kunersdorf), Souvorov et Alexandre Ier, l’Europe a peur de la Russie. « Et si cette masse menaçante venant de l’est avançait vers l’ouest ? » Les deux dernières guerres mondiales ont renforcé cette peur. La politique mondiale de la révolution communiste l’ont transformée en une inquiétude constante.
Mais la peur humilie l’homme ; c’est pourquoi il la dissimule derrière le mépris et la haine. L’ignorance, imprégnée de peur, de mépris et de haine, se livre au fantasme, à la médisance et à l’invention. En vérité, nous avons vu des Allemands et des Autrichiens prisonniers, revenus en Europe des camps russes, rêvant de la Russie et du peuple russe. Mais la majorité européenne et surtout ses ministres démocratiques se nourrissent de l’ignorance, ont peur de la Russie et rêvent sans cesse de l’affaiblir.
Cela fait déjà cent cinquante ans que l’Europe occidentale a peur de la Russie. Aucun service rendu par la Russie à la cause européenne (la guerre de Sept Ans, la lutte contre Napoléon, le sauvetage de la Prusse entre 1805 et 1815, le sauvetage de l’Autriche en 1849, le sauvetage de la France en 1875, la pacifisme d’Alexandre III, les conférences de La Haye, le combat sacrificiel contre l’Allemagne de 1914 à 1917) ne pèse assez lourd face à cette peur ; aucune noblesse et aucun désintéressement des souverains russes n’ont dissipé cette malveillance européenne. Et quand l’Europe a vu que la Russie était devenue la victime de la révolution bolchevique, elle a décidé que c’était la victoire de la civilisation européenne, que la nouvelle « démocratie » allait démanteler et affaiblir la Russie, qu’on pouvait cesser d’en avoir peur et que le communisme soviétique signifiait « progrès » et « apaisement » pour l’Europe. Quel aveuglement ! Quelle erreur !
Voilà d’où vient cette attitude fondamentale de l’Europe envers la Russie : la Russie est un mystère, une « vacuité » à moitié barbare ; elle doit être « évangélisée » ou convertie au catholicisme, « colonisée » (au sens littéral) et civilisée ; si nécessaire, on peut et on doit l’utiliser pour le commerce et pour des objectifs et intrigues en Europe occidentale ; et d’ailleurs il faut l’affaiblir de toutes les manières possibles. Comment ?
L’impliquer dans un moment désavantageux dans une guerre ruineuse pour elle ; lui refuser l’accès aux mers libres ; si possible, la morceler en petits États ; si possible, réduire sa population (par exemple, en soutenant le bolchevisme avec son terrorisme — la politique des Allemands de 1917 à 1939) ; si possible, y provoquer des révolutions et des guerres civiles (comme en Chine) ; puis introduire en Russie les coulisses internationales, imposer avec insistance au peuple russe des formes de république, de démocratie et de fédéralisme d’Europe occidentale qui lui sont insupportables, l’isoler politiquement et diplomatiquement, et dénoncer sans cesse son prétendu « impérialisme », son prétendu « esprit réactionnaire », sa « non-culture » et son « agressivité ».
Nous devons comprendre tout cela, nous en assurer et ne jamais l’oublier. Pas pour répondre à l’hostilité par la haine, mais pour prévoir correctement les événements et ne pas céder aux illusions sentimentales si propres à l’âme russe.
Nous avons besoin de lucidité et de vigilance.
Dans le monde, il y a des peuples, des États, des gouvernements, des centres ecclésiastiques, des organisations en coulisses et des individus hostiles à la Russie, surtout à la Russie orthodoxe, et encore plus à la Russie impériale et indivise. Tout comme il existe des « anglophobes », des « germanophobes » ou des « japonophobes », le monde regorge de « russophobes », ennemis de la Russie nationale, qui espèrent retirer toutes sortes de succès de son effondrement, de son humiliation et de son affaiblissement. Il faut y réfléchir et en prendre pleinement conscience.
C’est pourquoi, quelle que soit notre interlocuteur, quelle que soit la personne à qui nous nous adressons, nous devons l’évaluer avec vigilance et lucidité à l’aune de ses sympathies et de ses intentions envers la Russie nationale unie, et ne pas attendre du conquérant qu’il nous sauve, du démembreur qu’il nous aide, du séducteur religieux de la compassion et de la compréhension, du destructeur de la bienveillance, et du calomniateur la vérité.
La politique est l’art de reconnaître et de neutraliser l’ennemi. Bien sûr, elle ne se réduit pas à cela. Mais celui qui n’en est pas capable ferait mieux de ne pas s’impliquer dans la politique.
Nos tâches, 1956. [Écrit le 28 septembre 1948.]
[1] Nikolaï Yakovlevitch Danilevski (1822–1885), publiciste et sociologue russe, idéologue du panslavisme. Dans son livre La Russie et l’Europe (1869), il a proposé la théorie des « types culturels et historiques », qui se développent comme des organismes biologiques, considérant le « type slave » comme qualitativement nouveau. (note de l’éditeur russe)
[2] Alexandre S. Pouchkine, Notes sur l’histoire russe du XVIIIe siècle // Recueil polygraphe de ses œuvres, vol. 10, tome VIII, Moscou 1978, pp. 92–93. (note de l’éditeur russe)
