L’information est passée inaperçue au début de l’été. L’Afrique du Sud, la fameuse « nation « arc-en-ciel » », préfiguration d’un avenir mondial radieux, fait face à une flambée xénophobe inouïe. Pourtant, les chemises brunes ne défilent pas dans les rues du Cap ou de Pretoria. La vindicte populaire n’affecte pas pour l’instant les descendants européens, mais plutôt des populations africaines immigrées.
Le 30 juin dernier marquait le dernier jour de l’ultimatum posé par plusieurs groupes activistes favorables au départ immédiat des étrangers noirs. Ce jour-là, outre de nombreuses manifestations en maints points d’Afrique du Sud, bien des magasins ont gardé leurs rideaux baissés; les lignes de bus ont noté une faible fréquentation et tous remarquèrent l’étonnante absence d’embouteillages routiers. À Durban, plus de 11 000 Malawites se rassemblèrent aussitôt dans un parc de stationnement motorisé. La veille, l’un des leurs âgé de 29 ans venait d’être assassiné. Les intimidations verbales et les menaces physiques ne suscitent néanmoins qu’une réaction mitigée d’autorités, souvent dépassées sur le plan local par l’ampleur du mécontentement.
Les tensions entre Noirs d’Afrique du Sud et immigrés originaires d’autres États africains sont fréquentes. Les Asiatiques sont eux aussi visés par cette colère populaire difficilement contrôlable. En 2008, des violences similaires avaient provoqué une soixantaine de morts. Treize ans plus tard, en juillet 2021, on recensait jusqu’à 350 morts. La « Bête immonde » semble se complaire dans la patrie de feu « Madiba » Mandela…
Les données démographiques estiment à 5,1 %, soit plus de trois millions de personnes, le nombre d’étrangers africains présents légalement en Afrique du Sud. D’autres chiffres, plus ou moins officieux, indiquent au contraire un nombre élevé d’étrangers, légaux et clandestins, de dix à vingt millions ! L’attrait s’explique par le « mirage économique » sud-africain bâti par les Afrikaners et les Blancs anglophones, qui continue d’attirer bien des gens en quête d’espoir matériel. Or trois décennies de gouvernement ininterrompu de l’ANC (Congrès national africain) ont fortement mis à mal les structures économiques déjà affaiblies par des années de sanctions économiques occidentales pour cause d’apartheid.
La corruption endémique des gouvernants, la déliquescence accélérée des services publics et l’obsolescence des infrastructures industrielles et des transports alimentent le fort taux de chômage : 30 %. Il monte jusqu’à 60 % chez les 15 – 24 ans. La forte pression migratoire accroît – c’est inévitable ! – les tensions sociales. Dans les provinces de Gauteng et du Kwazulu – Natal, des individus hostiles aux étrangers filtrent l’entrée des malades et des enfants devant les écoles et les hôpitaux. Ils effectuent aussi dans les rues des contrôles d’identité aléatoires, interrogent en zoulou ou en xhosa et molestent leurs interlocuteurs s’ils ne répondent pas.
D’après les enquêtes d’opinion, plus de 40 % de Sud-Africains, en particulier les Noirs de la classe ouvrière et des milieux agricoles, ne cachent plus leur exaspération envers les étrangers. Cette hostilité manifeste déchire tout discours panafricaniste; elle se distingue aussi parfois de la leucophobie persistante qui heurte les propriétaires terriens boers – afrikaners.
Les États concernés rapatrient dans l’urgence le maximum de leurs concitoyens. Ces actes auraient en effet provoqué le départ de 25 000 à 160 000 étrangers. Des sources journalistiques font pour leur part état de 45 000 personnes rentrant dans la précipitation au Malawi, au Zimbabwe, au Mozambique, au Ghana et au Nigeria. Elles laissent affaires personnelles et locaux professionnelles derrière elles. Outrés, le Ghana et le Nigeria s’élèvent contre l’inaction du gouvernement sud-africain. Ils auraient l’intention de saisir des juridictions internationales. Ces départs n’éteignent pas la fronde populaire. Depuis le mois de juillet s’organisent tous les jeudis des manifestations contre l’immigration, et ce jusqu’aux élections municipales de novembre 2026. Y aurait-il donc des interférences politiques ?
Deux mouvements plus ou moins informels sont en pointe dans ce combat. Le premier se nomme « Operation Dudula », soit en zoulou « Opération Repousser ». Son porte-parole, Thami Madondo, collabore avec « March and March » – « Défiler encore et toujours » – dont la principale meneuse s’appelle Jacinta Ngobese – Zuma. Cette ancienne animatrice à la radio de 40 ans condamne le laxisme d’État et une violence quotidienne souvent hors de contrôle. Lors d’une précédente manifestation anti-immigration, elle n’a pas hésiter à brandir un gourdin devant les caméras pour montrer sa détermination.
Créé en 2024 à Durban, « March and March » dont le mot d’ordre est « Abahamba ! » qu’on peut traduire du zoulou par « Qu’ils dégagent ! », irrite l’ANC qui, depuis les élections législatives de 2024, doit partager le pouvoir avec son opposition incarnée par l’Alliance démocratique. Au début du mois d’août, Jacinta Ngobese – Zuma annonce la fondation d’une ONG, SA First Forum (« Forum Afrique du Sud d’abord ! ») et se rapproche dans la foulée d’une autre ONG, composée d’Afrikaners, l’AfriForum. Au risque de déplaire et de heurter les sympathisants de « March and March » et d’« Operation Dudula » ?
Les commentateurs politiques pensent que cette agitation serait soutenue en sous-main par Jacob Zuma. Président de l’Afrique du Sud de 2009 à 2018, cet ancien convive aux repas de Jeffrey Epstein traîne plusieurs enquêtes de corruption. Il quitte l’ANC en 2024 et fonde un nouveau parti politique, uMKhonto we Sizwe (MK ou « Lance de la nation » en zoulou). Il reprend sciemment le nom de la branche armée de l’ANC du temps de la lutte contre l’apartheid. Aux législatives de 2024, sa jeune formation arrive en troisième position avec 58 députés sur 400. Son irruption électorale freine un autre parti, scission elle aussi de l’ANC en 2013, réputé pour son radicalisme révolutionnaire marxiste anti-Blancs, les Combattants pour la liberté économique de Julius Malema (39 sièges, soit cinq de moins).
Ainsi l’Afrique du Sud connaît-elle des populismes guère évoqués par la médiacratie occidentale. Elle a en effet à cœur de ne pas briser des clichés éculés, ni de montrer l’incurie du gouvernement kleptocratique sud-africain. Par ailleurs, cet exemple de remigration incite le Kenya à expulser les marchands d’autres États africains limitrophes alors que le président kényan se proclame panafricaniste… Qu’attendent donc les vedettes de la musique anglo-saxonne pour organiser un triple concert simultané dans le but de recueillir des fonds pour tous ces déplacés chassés de l’Azanie, ce vrai paradis sur terre ?
Salutations flibustières !
Georges Feltin-Tracol
- « Chronique flibustière », n° 199, d’abord mise en ligne sur Synthèse nationale, le 24 septembre 2026.
