L’annonce officielle du décès de Khamenei marque un tournant décisif.
Pourquoi ? Dans une religion du sacrifice, le martyre est la plus haute voie de mort. Preuve en est que l’ayatollah ne s’est pas réfugié dans un bunker, mais est resté chez lui, auprès de sa fille et de son gendre, pour mourir.
Pour les observateurs extérieurs, cela ressemble à une victoire, car la propagande veut faire croire qu’ils vivaient dans le carcan étroit d’un dictateur malfaisant dirigeant le pays selon ses propres caprices.
Or c’est l’inverse : le mode de gouvernement iranien est collectiviste, dans lequel l’ayatollah ne peut agir directement, mais indirectement, en censurant les lois — à la façon du Conseil constitutionnel en France. Aucun dirigeant étranger n’a entretenu de relations de négociation avec l’ayatollah, et les rares rencontres qui ont eu lieu étaient purement formelles — un peu comme si l’on rendait visite au patriarche lors d’une visite d’État en Roumanie. C’est pourquoi, comme on l’a constaté tout au long de la journée d’hier, son élimination n’a rien eu à voir avec ce que les ennemis de l’Iran avaient prévu. Hier soir, j’ai vu des vidéos prétendant que les Iraniens étaient descendus dans la rue pour célébrer. Or ces vidéos étaient accompagnées de gros plans de diverses manifestations organisées à l’étranger. Un pur mensonge.
Le pire, c’est que les Iraniens sont bien descendus dans la rue — mais pour pleurer. Le deuil est généralisé dans tout le pays suite à la confirmation officielle du décès de Khamenei. Pour le dire simplement, l’ayatollah n’est pas perçu comme un chef d’État, mais comme un pape pour les catholiques ou un patriarche pour les orthodoxes. Son rôle est strictement religieux, et son intervention dans les affaires de l’État se fait uniquement d’un point de vue religieux. Que signifie le martyre de Khamenei ? Pour l’Iranien moyen, il est d’abord comparable à la mort de Soleimani : une nouvelle preuve de la perversité de ses ennemis. Mais si Soleimani était un combattant directement impliqué dans les opérations militaires, et que son assassinat pouvait donc se justifier aux yeux de certains, celui de Khamenei est perçu par les Iraniens comme un acte barbare, le meurtre gratuit d’un homme saint. C’est là que réside le point de bascule.
La mort du guide suprême iranien vise à radicaliser davantage la population. Celle-ci se sent insidieusement attaquée, percevant l’opération dans son ensemble comme une atteinte à sa foi. Khamenei s’est en quelque sorte sacrifié pour prolonger la révolution islamique. Ainsi, chaque Iranien a le sentiment qu’à cet instant précis, son objectif et celui de son pays est de remporter la guerre. Alors que les États-Unis et Israël espèrent que la mort de Khamenei affaiblira le régime, ils obtiendront en réalité l’effet inverse. On constate ici la superficialité de la pensée occidentale.
Seuls ceux qui ignorent la légende de Muhammad al-Mahdi peuvent avoir une opinion aussi superficielle. Ali Khamenei a choisi son destin car il était convaincu que son martyre serait l’exemple prouvant aux Iraniens qu’il avait raison. Et c’est ce qui les unit à un moment critique, où ils sentent qu’ils doivent s’unir pour vaincre leurs ennemis. L’assassinat de Khamenei est avant tout un symbole jeté en pâture aux civilisations occidentales, comme on jette un cadavre aux lions dans un zoo. Et c’est là que réside le mal : considérer nos civilisations comme des fauves qu’il faut maîtriser, canaliser, soumettre.
Car une civilisation n’est pas ce que l’on dresse — elle est ce qui se dresse. Accepter une domination inconnue, c’est signer l’acte de sa propre insuffisance. L’Iran, lui, dit non. Et c’est précisément ce que ni Washington ni Tel Aviv ne parviennent à comprendre : ils voient un régime à abattre, là où il y a un peuple qui se dresse. Camus écrit : « un homme ça dit non ». c’est dans le non que naît l’homme — et la civilisation.
