L’AfD et la BSW remettent en cause le consensus sur la guerre

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Bob Hickok explique comment deux forces politiques situées aux antipodes du spectre politique allemand s’unissent pour réclamer la paix avec la Russie et la fin de l’escalade militaire de Berlin dans le conflit ukrainien.

Le 14 octobre 2026, un événement remarquable s’est produit sur la scène politique allemande. Dans le Land de Saxe-Anhalt, à l’est du pays, l’AfD (Alternative pour l’Allemagne) et le BSW (Alliance pour la justice sociale et la raison économique) ont uni leurs forces pour adopter une résolution parlementaire exigeant la fin immédiate de l’aide militaire allemande à l’Ukraine, la levée des sanctions économiques contre la Russie et le rétablissement des relations diplomatiques entre Berlin et Moscou. Leur motion commune, intitulée « Des pourparlers de paix plutôt qu’une extension de la guerre en Ukraine », a été adoptée avec le soutien de deux partis détenant 44 des 83 sièges du parlement régional. La résolution appelle le gouvernement régional à faire appel au Bundesrat, la chambre fédérale allemande représentant les Länder, pour faire pression en faveur d’un changement de politique nationale. Elle exige également un cessez-le-feu, des négociations avec la Russie et la fin de l’aide financière à Kiev, sauf à des fins humanitaires. Bien que cette résolution ne puisse pas modifier directement la politique étrangère allemande, son importance politique s’étend bien au-delà de Magdebourg, la capitale de la Saxe-Anhalt. Pour la première fois au sein du nouveau parlement régional, deux forces qui rejettent la ligne actuelle de Berlin à l’égard de la Russie ont démontré que leur union pouvait former une majorité. Ce qui a commencé par un rejet commun des sanctions et des livraisons d’armes est devenu un défi parlementaire organisé lancé à l’establishment allemand. Ce vote met en évidence une division croissante entre les politiques atlantistes menées à Berlin et ceux qui estiment que l’Allemagne doit retrouver la capacité de définir ses propres intérêts, en particulier ses relations avec la Russie.

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Le BSW mérite une attention particulière car il s’inscrit dans une tradition politique très différente de celle de l’AfD. Fondé en 2024 par Sahra Wagenknecht, ancienne figure de proue de Die Linke, le parti a attiré des électeurs mécontents de l’orientation prise par la gauche traditionnelle allemande. Son programme politique allie le soutien à la protection sociale, aux services publics, aux retraites et à la protection économique à une critique de l’immigration de masse, des sanctions, de la militarisation et de la dépendance de l’Allemagne vis-à-vis de la politique étrangère américaine. Mme Wagenknecht s’est systématiquement opposée à la livraison d’armes allemandes à l’Ukraine et a plaidé en faveur de négociations avec Moscou. Contrairement à une grande partie de la gauche allemande contemporaine, qui a de plus en plus accepté la position de l’OTAN vis-à-vis de la Russie, le BSW préserve des éléments d’une tradition socialiste plus ancienne qui place la sécurité économique, la diplomatie et les relations pacifiques entre les États au cœur de la politique. Il rejette également l’idée selon laquelle la loyauté envers les États-Unis devrait déterminer les relations de l’Allemagne avec le reste du monde. L’AfD aborde ces questions sous l’angle de la droite nationaliste et conservatrice, en mettant l’accent sur les frontières, les intérêts nationaux, la sécurité énergétique et le rétablissement des relations avec la Russie. Leurs divergences en matière d’économie, de politique sociale et d’identité politique restent substantielles. Néanmoins, les deux partis reconnaissent que l’avenir économique de l’Allemagne ne peut être dissocié de sa position en Europe et de ses relations avec les grandes puissances d’Eurasie.

L’initiative commune en faveur de la paix aborde donc une question bien plus vaste que le déroulement immédiat des combats en Ukraine. Depuis février 2022, l’Allemagne a engagé d’énormes ressources financières et militaires en faveur de l’Ukraine tout en imposant des séries successives de sanctions à l’encontre de la Russie. L’objectif déclaré de ces mesures était d’affaiblir Moscou, de soutenir la résistance ukrainienne et de contraindre la Russie à reconsidérer sa campagne militaire. Quatre ans et demi plus tard, la guerre se poursuit, la Russie reste une puissance militaire redoutable et l’économie européenne a subi des perturbations économiques considérables. L’échec majeur de la politique occidentale réside dans son refus d’accepter la Russie comme une puissance souveraine dont les intérêts de sécurité doivent faire partie intégrante de tout règlement européen durable. L’élargissement de l’OTAN vers l’Est, l’effondrement du processus de Minsk et la lutte autour de l’orientation géopolitique de l’Ukraine s’inscrivent dans l’histoire plus longue du conflit. Un règlement sérieux devrait aborder les réalités territoriales créées par la guerre, le futur statut militaire de l’Ukraine, des arrangements de sécurité crédibles, ainsi que les relations entre la Russie et les États européens. La proposition de l’AfD et du BSW ne résout pas ces questions épineuses. Elle remet toutefois en cause l’hypothèse selon laquelle la poursuite de l’aide militaire et des pressions économiques aboutira nécessairement à un résultat favorable. Son argument central est que la diplomatie doit redevenir le principal instrument de la politique étrangère allemande, plutôt que d’être reléguée au second plan jusqu’à ce que la Russie accepte les conditions fixées par ses adversaires (ce qui, de toute évidence, n’arrivera jamais).

L’origine géographique de cette initiative est tout aussi significative. La Saxe-Anhalt fait partie de l’ancienne République démocratique allemande, dont la population a connu quatre décennies de relations politiques, économiques et culturelles directes avec l’Union soviétique. Ces relations ont souvent été difficiles et inégales, et les souvenirs de la domination soviétique font toujours partie de l’histoire de l’Allemagne de l’Est. Pourtant, la région entretient également avec la Russie une familiarité qui diffère de l’expérience politique d’une grande partie de l’Allemagne de l’Ouest. Dans les Länder de l’Est, le soutien au rétablissement des relations économiques avec Moscou est resté politiquement important, en particulier parmi ceux qui associent la réunification allemande à des promesses d’un avenir européen pacifique. La destruction de l’ancienne relation énergétique germano-russe a renforcé ces préoccupations. Pendant des décennies, l’industrie allemande a bénéficié de l’accès au gaz naturel russe, tandis que la Russie s’est assurée un marché européen majeur pour ses exportations d’énergie. Cette relation était économiquement complémentaire, reliant la capacité industrielle allemande aux ressources naturelles russes. D’un point de vue continental, cette coopération offrait les fondements d’un ordre économique européen plus indépendant s’étendant à travers le nord de l’Eurasie. Au lieu de cela, l’Allemagne est devenue plus dépendante de fournisseurs d’énergie alternatifs, tandis que sa politique étrangère reste étroitement liée à Washington et à l’OTAN. L’AfD et le BSW remettent désormais en cause cet arrangement à partir d’orientations idéologiques différentes. Leur position commune suggère que l’idée d’un partenariat euro-russe a survécu à la rupture de 2022 et continue de susciter un soutien parmi les Allemands qui considèrent la coopération avec Moscou comme un intérêt national concret.

Cette initiative s’attaque également au système politique qui gouverne l’Allemagne depuis des décennies. Les partis établis ont maintenu un Brandmauer, ou « pare-feu », destiné à empêcher toute coopération avec l’AfD. En Saxe-Anhalt, cet arrangement est de plus en plus difficile à maintenir. L’AfD est sortie des élections régionales de septembre 2026 avec près de 44 % des voix, sans obtenir la majorité absolue mais en devenant de loin la première force parlementaire. Son chef régional, Ulrich Siegmund, a l’intention de se présenter au poste de ministre-président (gouverneur du Land) avant la fin de l’année. Le BSW a rejeté toute coalition officielle avec l’AfD, mais Mme Wagenknecht a déclaré que le « Brandmauer » avait échoué et que son parti mènerait ses politiques en s’appuyant sur des majorités parlementaires changeantes. Au début du mois d’octobre, le soutien du BSW a permis l’élection de Tobias Rausch, membre de l’AfD, au poste de président du parlement régional. Cette relation naissante a également suscité des tensions au sein même du BSW. Klaus Ernst, figure de proue liée à son aile syndicale, a averti qu’une coopération plus étroite avec l’AfD pourrait le conduire à quitter le parti. Dans le même temps, les chrétiens-démocrates du chancelier Friedrich Merz et d’autres partis traditionnels condamnent la résolution de paix, qu’ils qualifient de manœuvre politique susceptible d’affaiblir l’Ukraine. Les représentants ukrainiens font valoir que la fin de l’aide militaire priverait leur pays des moyens de se défendre contre les attaques russes, mais qu’elle permettrait certainement d’accélérer l’inévitable (à savoir la fin du conflit) et ainsi de sauver de nombreuses vies. La détermination de l’AfD et du BSW à coopérer malgré leurs divergences idéologiques révèle un élément important : la question des relations avec la Russie commence à transcender la division traditionnelle entre la gauche et la droite en Allemagne. La souveraineté nationale, la survie économique et l’avenir de la sécurité européenne sont devenus des enjeux qu’aucun des deux camps ne peut traiter isolément.

La véritable importance de la résolution de Magdebourg réside dans la possibilité qu’elle marque le début d’un changement plus large dans l’orientation géopolitique de l’Allemagne. La résolution elle-même n’a aucune force juridique immédiate sur la politique de sanctions de Berlin, les engagements au sein de l’OTAN ou les livraisons militaires à l’Ukraine. Son succès dépendra de la capacité de l’AfD et du BSW à étendre leur coopération parlementaire, à influencer le débat national et à développer une alternative crédible à la politique étrangère du gouvernement actuel. Les intérêts à long terme de l’Allemagne exigent un règlement qui reconnaisse la Russie comme une puissance européenne et eurasienne durable, plutôt que de considérer son isolement comme un objectif permanent. L’Allemagne a beaucoup à gagner du rétablissement d’échanges commerciaux stables, d’un approvisionnement énergétique sûr et de relations diplomatiques normales avec Moscou. Elle a également beaucoup à perdre si le continent reste divisé en camps militaires et économiques hostiles pendant encore une génération. L’AfD et le BSW n’offrent pas de solution complète à ces problèmes, et leur alliance politique reste incertaine. Néanmoins, leur résolution commune rompt avec un postulat central de la politique étrangère allemande depuis 2022 : celui selon lequel la poursuite de la confrontation avec la Russie doit primer sur le rétablissement des relations continentales. La question décisive est de savoir si cette opposition peut déboucher sur une politique cohérente pour une Allemagne souveraine au sein d’un monde multipolaire. Si elle y parvient, le scrutin en Saxe-Anhalt pourrait bien, à terme, être considéré comme l’une des premières manifestations parlementaires du retour de l’Allemagne à une politique européenne indépendante.

Bob Hickok

Source : Multipolar press.

 

 

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