L’aurore de l’Occident

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Pour bien situer le cadre des propos qui vont suivre sur la naissance de l’Occident, il convient de récapituler ce qu’à plusieurs reprises nous avons eu l’occasion d’exposer en matière de « tradition ».

On notera que, comme l’exige toute étude exhaustive, nous sommes partis des principes généraux, définis en termes de doctrine et d’expérience intérieure — donc valables à priori— et que ce n’est que dans un deuxième temps que nous sommes passés à leur application sous des formes plus directement en rapport avec la réalité contingente: celle de l’histoire, des hommes et des races.

(Prémisses)

Lorsque, précédemment, nous avions posé le problème de l’immortalité (« UR » 1927, n°4 p.149), nous avions déjà dégagé ce point-clé: la constatation qu’il pouvait y avoir deux attitudes fondamentales et bien distinctes vis-à-vis des mêmes états spirituels d’une expérience non-corporelle : de cette expérience qui s’offre à celui qui, déjà de son vivant, a franchi « le seuil de Proserpine ». Nous qualifions de magique la première de ces attitudes et de gnostico-contemplative la seconde. Ajoutons que leur correspondent, dans le domaine particulier et opératif des écoles initiatiques et des Mystères, deux directions divergentes, deux « traditions » qui, de tout temps, ont coexisté.

L’occasion d’en dire davantage sur ce sujet s’est déjà présentée lorsque nous avons abordé les possibilités qui s’offrent à la femme vis-à-vis de l’initiation (« UR », 1928, n° 11-12, p. 349). Là, nous avions vu se confirmer la même idée consistant à distinguer deux types d’initiation: l’initiation solaire et l’initiation lunaire — types qui, selon nous, ne doivent pas être entendus comme les deux étapes d’un même processus, mais comme deux réalités en elles-mêmes et que l’on peut ramener aux deux attitudes que nous évoquions. Pour nous, initiation magique et initiation solaire ne sont qu’une seule et même chose. Et, dirions-nous, ce à quoi celle-ci tend, c’est à la constitution de nouveaux centres actifs et autonomes en face des différents « champs » d’influences supra-sensibles. Par contre, ce à quoi vise l’initiation lunaire, c’est à une identification, à un rapport de sympathie et de participation avec ce type, préexistant et dominant, d’influences.

Nous plaçant sur un plan plus extérieur, nous avons vu qu’à ces deux grandes directions correspondaient deux symboles: l’ Action et la Contemplation. Les deux « mystères » de l’initiation devenant ainsi les « clefs » de deux expressions (ou formulations) bien distinctes de la « tradition primordiale », c’est-à-dire de l’ensemble des enseignements et des symboles « non-humains » relatifs à la « réalité métaphysique ». Deux vérités, par conséquent, en découlent: l’une héroico-guerrière, l’autre ascético-brahmanique. Et, par conséquent aussi, deux castes qui s’opposent: celle, précisément, des guerriers et celle des prêtres. Et donc, enfin, deux mondes et deux cultures bien différenciés, correspondant aux deux lumières d’en-haut: l’Occident et l’Orient.

A la suite de quoi, tout en nous référant toujours strictement à ce qu’on appelle la constitution occulte » de l’homme, nous avons évoqué les diverses conditions auxquelles est soumise l’initiation chez un Occidental et chez un Oriental ( «KRUR » n° 1, p. 11); nous avons également tracé à grands traits la vision du monde propre à l’une et à l’autre culture (« UR » 1928 n° 11-12, pp. 321 et suiv.). Assumant ensuite sans détour l’esprit de la tradition occidentale en tant que « corps »  historique du symbole magique, nous avons commencé à énumérer les éléments nécessaires à sa compréhension au sein de « l’âge sombre » propre au monde moderne. Nous avons ensuite ébauché les conditions d’un retour à l’état spirituel, à la signification et aux droits de l’aristocratie (« KRUR » n° 2, p. 33); plus généralement, nous avons relié au symbole général d’une « Volonté de se porter en avant » (« KRUR », n° 1 pp. 1 et suiv.) la libération de ces valeurs occidentales que sont l’individualité, les sciences exactes et l’action nécessitante, du carcan propre à toute réalisation de type purement pratique et matérialiste (monde moderne).

(Tradition arctique et tradition atlantique)

Dans l’optique d’un retour aux sources primordiales, nous nous sommes référés aux grandes réalités et aux grands mouvements de peuples qui, en reculant les limites des temps dits « pré-historiques se dégagent des ténèbres d’un passé archaïque. C’est ainsi que nous avons évoqué la race et la tradition nordico-atlantiques — dont la connaissance résulté de nos travaux, mais qui est à l’heure actuelle en passe d’être confirmée par les recherches contemporaines (« UR » 1928 n° 11-12 p. 357). A travers les vicissitudes de cette culture de cosmico-symbolique véhiculée par la race blanche primordiale, lorsque, pour échapper au froid mortel descendant sur la zone arctique, cette race se mit en route vers le Sud puis, quittant les bords méridionaux de l’Atlantique, se dirigea vers I’Orient —à travers ces vicissitudes, donc, on peut reconstituer la genèse de ce qui — comme deux faits précis et sans appel, ou plutôt comme deux pôles de référence avant tout idéaux — apparut à une époque plus récente, historique cette fois, dans l’opposition déjà évoquée entre l’Orient et l’Occident.

A l’origine, les termes d’Orient et d’Occident s’appliquaient au Sud et au Nord.

La formulation unitaire du symbolisme cosmique, en fait, se référait à celle dont le véhicule central était la course du dieu Soleil pendant l’année et elle ne pouvait avoir tout naturellement qu’une origine arctique. D’un point de vue absolu, axial, la signification spirituelle du concept du « pôle » — dont le symbole coïncide, dans ce cas précis, à une réalité physique qui, simultanément, assume une valeur magique — réside dans le berceau arctique de la race à qui fut imparti le dépôt originel de la tradition métaphysico-solaire, race qui (selon de nombreuses légendes et sagas tant nordiques qu’atlantiques qui se sont conservées jusqu’à nous) fut fréquemment considérée comme d’origine « divine » et transcendante.

Historiquement, la différenciation de la tradition remonte à l’époque de la migration depuis la zone arctique (à l’ère paléolithique, sous le signe zodiacal des Gémeaux qui, justement, évoque l’idée de « deux »). Toujours selon les recherches effectuées par Herman Wirth, auxquelles nous nous sommes référés pour l’exposé de cet enseignement, on arrive à la conclusion, précisément, de l’existence à cette époque, toujours « pré-antique » quoique plus proche de nous, de deux formulations d’un « tronc » symbolique unique: l’une arctico-nordique, l’autre atlantique. L’une conservant le point de vue propre au berceau arctique; l’autre se développant par adaptation de la première à une nouvelle aire géographique — située dans la région atlantique et sud-atlantique —où se fixa ultérieurement le centre culturel de la race nordique.

Dans le domaine ethno-anthropologique, à la lumière de ces recherches, on a été amené à considérer les nombreuses races préhistoriques, tant pré-asiatiques qu’eurasiatiques, que l’on avait jusque-là tenues pour originelles telles que la race d’Aurignac, celle de Cro-Magnon, celle des Mongoloides, etc. de même que celles, plus récentes, apparues sur le même continent (les races indo-européennes) — on a été amené, disions-nous, à les considérer comme les produits de dérivations réductibles à l’une ou l’autre de ces deux formes:

  1. «idiovariations » (i.e. variations sans mélanges) de la race nordique primordiale — à l’origine de l’« homo-europeus » et, d’une façon générale, des races du groupe sanguino-sériologique II.
  2. « mistovariations » (i.e. croisements) de cette même race blanche nordique (groupe sanguino-sériologique I), à la suite de mélanges avec une race noire du Sud, d’où tireraient leur origine les races asiatique, maure, égyptienne, sumérienne, etc.

A l’heure actuelle, une décomposition analytique en éléments correspondant rigoureusement à tout ceci peut être effectuée (y compris dans le domaine des symboles, des traditions, des religions et des cultures nés sur le continent eurasiatique) et dans laquelle on peut par conséquent relever deux composantes l’une qui descend en ligne directe de la pure tradition du Nord et l’autre qui exprime les transformations survenues au contact des puissances du Sud. Au niveau des symboles on trouve ici: Soleil et Lune, Ciel et Terre, Masculin et Féminin, Lumière et Chaleur.

Si maintenant nous nous plaçons à l’aube des temps historiques, et si nous posons que les symboles d’Occident et d’Orient ne se justifient pas seulement sur un plan purement géographique mais expriment deux traditions idéales, deux grands axes culturels possibles, nous connaîtrons alors quelles sont leur essence et leur origine en les ramenant aux deux grandes directions du Nord et du Sud, issues —par « idiovariation » ou « mistovariation » —— de la souche originelle et dont procèdent ces deux binômes: l’un nordico-occidental, l’autre méridional-oriental.

(L’âge des Mères)

Il nous appartient maintenant de nous pencher sur la rencontre et les vicissitudes de ces deux courants dans le cadre du bassin méditerranéen, aussi bien sur le plan du mythe que sur celui des événements historiques et culturels[1].

Ici, formulés en termes plus immédiats et plus dramatiques, on aura: Monde des Mères et Monde des Héros; Démétrisme et Uranisme; Gynécocratie et Imperium.

Si nous remontons jusqu’aux racines des cultures primordiales, nous trouvons, ici et là, dans les modalités mêmes de la vie sociale, des traces d’un stade archaïque asiatico-méridional qui s’expriment par le droit matriarcal, le culte de la Déesse, la gynécocratie (principe de la souveraineté féminine).

Dans le monde pré-hellénique (pélasgique), dans le monde étrusco-sabin, en Egypte, en Méditerranée orientale et en Asie Mineure, dans les traditions des Lyciens auxquels Hérodote s’intéressa, résonne encore l’écho — sous des formes diverses et d’une façon fragmentaire — d’un identique stade primordial qui porte le sceau d’une attitude spirituelle bien distincte.

Au centre de tout figure une Divinité féminine — la Grande Mère — dans le giron de laquelle naît toute vie: telle est la conception générale; procédant analogiquement de celle-ci, la simple femme terrestre se trouve investie d’une valeur sacrée d’un droit et d’un pouvoir. A ce stade, la force virile n’est pas une valeur: on la conçoit comme purement matérielle, comme fermeture, dureté, affirmation brutale. En raison du mystère de la génération, de sa capacité de sacrifice, de sa faculté de sensibilité et d’amour, inversement, la femme est sacrée », elle est supérieure à l’homme. Elle matérialise la loi de la Grande Mère, c’est le lieu de l’oracle, elle veille au respect des lois. Au sommet, voici les grandes déesses asiatiques de la Nature: soit sous l’aspect serein de Thémis et Pallas, soit sous celui de la force active et vengeresse de la norme enfreinte: Poina, Diké, les Erinnyes, Némésis. A la base, voici précisément le droit matriarcal, la prêtresse, la femme royale orientale.

La signification de tout ceci s’exprime à travers un cycle de mythes: de même que le principe solaire est figuré sous la forme d’un enfant tenu sur les genoux de la Grande Mère, de même Adonis occupe-t-il une position inférieure à celle d’Aphrodite, Virbio par rapport à Diane, Osiris par rapport à Isis, lacco par rapport à Déméter, Héraklès par rapport à Militte. En Crète, Zeus a pour mère la substance humide terrestre: le principe, c’est la femme lui — le Dieu — est quelque chose de créé et il est mortel: en Crète on en montre la tombe. A l’inverse, le principe féminin est immortel. De même que ce n’est pas la feuille qui donne naissance à la feuille, mais le tronc, de même l’homme — symbolisant la vie individuelle, ce qui est pour soi-même, ce qui est limité — ne peut se survivre: n’en subsiste, après la mort, que la matrice cosmique qui l’engendra et dont il tire sa propre substance: le féminin ἀρχή γενέσεως. Se dégageant des ténèbres du Chaos, c’est γαῖα, le principe féminin, qui apparaît: c’est sans époux qu’elle a conçu les « hautes montagnes » (οὔρεα μακρά) l’Océan, le Pont et ensuite son propre mâle. Beaucoup d’autres conceptions méditerranéennes sont des variations sur le même thème: primauté du principe nocturne sur le principe diurne, lequel, tirant son origine du giron du premier, est toujours lié à des symboles féminins; primauté des dieux obscurs, ou noirs, sur ceux lumineux (apparents), et de la main gauche sur la main droite; préséance, dans certains symbolismes archaïques (à laquelle est liée la conception lunaire, et non pas solaire, du temps), du signe de la Lune sur celui du Soleil; importance de l’élément humide; symbolisme et culte du serpent qui y sont liés, et ainsi de suite.

Par une analogie naturelle, la Mère, c’est la Terre. C’est ainsi qu’appartiennent au même cycle les Mystères et les cultes des religions chtonico-telluriques. L’occulte, sur lequel règnent les Mères c’est le souterrain: la Grande Mère est le « gremium matris terrae ». Selon cette conception, le principe mâle n’apparaît que sous la forme de la puissance tellurico-poséidonienne des eaux. De même qu’Osiris est le fleuve du Nil qui irrigue Isis sous la forme de la Terre d’Egypte, de même le noir Epafé, équivalent du Tagès étrusque, est la force génératrice qui est en travail dans la terre noire — et μέλαινα est l’attribut de γαῖα ; et le noir — suivant la tradition rapportée par Plutarque à ce sujet — est lié à tout ce qui porte l’empreinte du principe humide[2]. C’est de la mer que tire son origine le monde divin tout entier[3]. C’est ainsi qu’une limite phallico-tellurique borne la conception de la virilité et, comme telle, celle-ci est soumise à la loi sublunaire de la naissance et du déclin ( I et —), par opposition à l’éternité de la matrice qui reste égale à elle-même, comme la terre, et sur laquelle passe donc la succession sans fin des générations.

Il s’agit ici d’une conception universelle, profondément ressentie par le monde méditerranéen archaïque. Si, d’une façon générale, elle n’est pas la plus antique, dans cette région précise, en raison de sa position méridionale, elle l’est. Une semblable conception, plutôt qu’asiatico-orientale comme le pensait Bachofen, doit être considérée en fait comme méridionale, comme exprimant la lumière du Sud: celle, atlantique, qui, sur sa route vers l’Orient, rencontra précisément d’abord le bassin méditerranéen et s’y établit, créant une culture dominante dont l’expression religieuse fut le culte des Grandes Déesses. Les recherches de Wirth confirment ce point: le berceau de la culture atlantique primordiale se révèle lié au terme Mo-uru qui signifie « Terre de la Mère » sur laquelle régnait (ou dont était la prêtresse) une « Dame Blanche ». Cette tradition s’est conservée dans les livres de l’Avestâ et on la retrouve dans les sagas irlandaises et bretonnes: la « Ville », ou l’« Île », ou la « Terre » engloutie (écho de la catastrophe de l’Atlantide) était habitée par une fille de Roi ou par une « Déesse ». La légende du Jardin des Hespérides, filles d’Atlante, (allusion suffisamment claire à l’Atlantide: le jardin — Hésiode, 274 -5 — était situé « par-delà le fleuve Océan ») a une exacte correspondance avec la saga de Mag Mell: dans l’une et l’autre, c’est à une femme qu’est imparti le don du fruit qui confère l’immortalité[4].

Il y a donc là quelque chose qui est antérieur aux formes démétrico-pélasgiques, isiaques, étrusques, phrygiennes ou punico-babyloniennes de la gynécocratie et du culte de la Mère: quelque chose qui vient de l’Est, originellement du moins; quel que chose qui exprime la tradition primordiale — devenue plus tard celle du Sud — de l’universalité, de l’unité et de la loi naturelle au travers des « mistovariations » du sang nordique originel (race nordico-atlantique).

(La constitution gynécocratique)

Là où la gynécocratie s’est constituée en système social de fait, le symbole est devenu réalité. Toutefois, selon la conception qui est la sienne, le stade gynécocratique en tant que régime social dépasse largement les formes du simple matriarcat. Dans la mesure où le principe mâle était ressenti, de ce point de vue, comme une limite, et le principe féminin maternel, au contraire, comme un symbole de l’universalité et de l’unité des origines — en fonction des rapports que les fils entretiennent naturellement vis-à-vis du principe maternel, la constitution gynécocratique se définit essentiellement par des rapports d’égalité et de fraternité, par une « sympathie » qui ignore les limites comme les différences, et qui embrasse tous les membres vivants dans le sein de la Mère cosmique.

Nous touchons là à la conception du communisme mystique de nombreuses sociétés de caractère « primitif »; κοινωνία μετ’ ίσότητος , communauté égalitaire dont le « jus primum » immédiat se justifie par la communauté d’origine. Mais par ailleurs et plus précisément, nous touchons à la signification d’une tradition pontificale et d’un Etat Sacerdotal, c’est-à-dire régi par une caste sacerdotale et selon des « vérités » propres à cette caste. L’Etat de type religieux est avant tout ecclésiastique, en opposition à celui de type guerrier aux nettes séparations entre classes et aux hiérarchies fermées — c’est une transposition de la conception gynécocratique, une matérialisation de la lumière du Sud. C’est avec le régime brahmanique hindou qu’il atteignit son apogée. Plus à l’Est, il rencontra un obstacle: la cosmocratie de la conception chinoise, qui pose l’Empereur comme centre du monde, et la « Voie du Ciel » (également liée chez Lao-Tseu au symbole de la Mère et de la Femme[5]) comme relevant du principe mâle. Ici apparaît l’autre vérité, la vérité du Nord[6]— qu’il convient maintenant de suivre à travers sa manifestation méditerranéenne: d’abord en Grèce puis à Rome.

 (Hétaïrisme – Amazonisme – Dionysisme)

Dans le monde des mythes, de la culture et des vicissitudes historiques des peuples méditerranéens, si l’on s’en tient à la période proprement « historique », on observe que des mouvements s’amorcent et que des faits apparaissent, indiquant le choc de deux conceptions opposées, la crise de la vieille vision du monde et la lutte qui l’oppose à une nouvelle, désireuse de prendre sa place.

Le premier de tels signes, pour reprendre les expressions de Bachofen, est l’altération du démétrisme en aphroditisme et en hétaïrisme. La gynécocratie démétrienne avait un caractère éminemment éthique: elle était basée sur la pureté maternelle, l’intégrité de la mère de famille, la virginité sacerdotale, qui faisaient de la femme le symbole et le réceptacle du principe sacré. Mais quand la Mère devient l’amante, quand le centre déplace davantage vers des couples divins, et que la femme royale assume la figure de l’hétaïre (comme à Babylone et en Syrie) et que passe au second plan la priorité du pur principe démétrien — celui qui, en tant que « Vierge du Monde », κόρη κόσμον ou comme γαῖα, génère sans époux et qui, sous des formes multiples, représente la puissance vengeresse des infractions et des sacrilèges — à ce moment-là, nous nous trouvons déjà en face d’un processus de dissolution. Et ce que l’on peut constater dans les mythes, on le constate aussi dans les coutumes. L’hétaïrisme passe de l’Orient en Grèce et se hisse même, çà et là, au rang de culte. L’antique vision chancelle: à la période dorienne succède la période corinthienne. Un sensualisme subtil pénètre la culture grecque ct l’imprègne d’esthétisme. La Grèce réagit: la Guerre de Troie a aussi une signification symbolique, celle du démétrisme pré-hellénique qui se défend contre le droit aphrodito-hétaïrique, lequel s’affirme avec le rapt d’Hélène conformément à la conception désormais souveraine en Asie mineure.

Un autre aspect de la décadence se reflète dans les traditions relatives aux amazones: traditions qui, à l’égal des traditions gynécocratiques et aphrodisiennes, ont un caractère universel et sont des manifestations liées à l’origine de presque tous les peuples. L’amazonisme, avec sa contrepartie: le culte des déesses guerrières du type d’Artémis est une tentative de restauration de l’antique droit matriarcal, bafoué soit par l’usurpation de l’homme, soit par l’abandon de la femme devenue hétaïre. Mais lorsque l’amazone se situe comme l’homme sur le même plan de la force matérielle, cela traduit précisément la perte de ce sens primordial et sacré de la féminité qui, seul, pouvait fonder l’autorité et le droit démétriens.

Déjà les ombres du crépuscule descendent. Elles sont aussi les lueurs d’un autre monde qui commence alors à se manifester. Des forces plus profondes se mettent en mouvement. Le frisson dionysiaque annonce un renversement des valeurs. Dans le phénomène dionysiaque, c’est désormais le principe viril qui vient au premier plan: mais il conserve encore la nature tellurique d’une force phallico-humide, toujours à la recherche d’une matière féminine réceptive dont il a besoin pour éveiller une vie. Dionysos combat l’amazonisme, mais il est toujours accompagné de figures féminines et des grandes mères de la nature: Déméter et Coré, Aphrodite et Hébé, Athéna et Artémis, Ariane-Aridela, Sémélé-Libera. Même sa propre virilité phallique est équivoque (voir à cet égard les accoutrements féminins des corybantes dionysiaques). Son extase agitée, où il est appelé « Liber » et έλευθεριος (« Libérateur »), est encore entachée de tellurisme. Elle est davantage le produit de la force humide féminine portée à son paroxysme. Pacuria Mima correspond à la μετρι πλούση, à la mère qui confère l’initiation: tout comme dans l’antique tradition gynécocratique[7].

(La tradition ouranienne – La Lumière du Nord)

Tout comme les songes expriment, d’une façon symbolique et dramatique, des impressions réelles, les mythes mettent en relief les mouvements profonds de la culture des peuples. Des significations nouvelles du culte, des figures nouvelles de dieux et de demi-dieux se frayent un chemin au travers de la réalité, désormais mêlée, des peuples gréco-méditerranéens. Que l’on pense à Thésée, à Jason, à Cadmos, à Hercule — mais surtout à l’Apollon de Delphes, le pur dieu solaire. Venu du Nord, le culte thrace et hyperboréen atteint le lieu même où avait régné le culte oriental et méridional de la Mère. Une lutte s’engage entre deux religions, deux conceptions du monde, entre des pouvoirs à la fois humains et divins.

Avec Apollon s’exprime la signification spirituelle et le droit transcendant de la virilité. Le principe masculin s’émancipe de la promiscuité tellurico-poséidonienne: ce n’est plus la force humide et sauvage de la génération, ce n’est plus le courant tourbillonnant dans les cavernes chthoniennes et pas davantage la « fureur » dionysiaque — ce n’est plus le principe solaire traversant les phases (phalliques, elles aussi) de la naissance et du déclin, de la montée et de la descente, et retournant à la « maison de la mère » ou « maison des profondeurs » aux « eaux » ou à la « terre mère » ou à la « force abyssale ». C’est au contraire le Soleil en tant qu’essence non-manifestée et immobile; en tant qu’immuable source de lumière; qui est par elle-même, par une pure autogénération, et dépourvue de tout désir de se mêler à la matière féminine et aux forces telluriques. Apollon est le symbole ouranien, celui de l’Homme transcendant qui est seul et s’oppose à la Mère. De même qu’Hercule fut appelé μισόγυνος, de même Apollon eut les attributs de άμήτωρ — « sans mère » — et de αύτοφυής—« né de lui-même »[8]. Le principe mâle révèle une melior spes, une région supérieure du cosmos: celle de « ceux qui sont », par opposition au monde inférieur des êtres qui deviennent, apparaissant et disparaissant en la Mère, dans l’υλη originel, Eau (ou Terre ou Serpent) dont tout procède. C’est la lumière, en tant que principe non-manifesté et non-généré, en lui-même immortel en tant qu’essence non-composée et identique. Les valeurs désormais s’y réfèrent: un âge prend fin et, sur ses décombres, un autre commence.

Et, à la base, ce n’est plus la Mère, alors, qui revêt un aspect sacré, mais le Père. Une nouvelle constitution, un nouveau droit, une nouvelle conception de la famille et de l’Etat s’établissent, en opposition à l’ancien ordre démétrico-sacerdotal. A la loi de dépendance religieuse et filiale vis-à-vis du tout et du lien immédiat de la nature génératrice, s’oppose l’individualisme: d’un côté, dans les abandons du Sud, adhésion aux origines de la vie — de l’autre, dépassement de celles-ci, libération des anciens liens de l’existence, vocation prométhéenne qui méprise la tranquillité et la lumière dans le giron générateur. C’est alors que naît vraiment l’Hellade historique: si le libre don et le mystère de la mère représentent la plus haute espérance du culte démétrico-pélasgique, l’Hellène au contraire, par l’idéal de la culture, se veut le libre artisan de son propre être, se veut le principe de sa propre vie et de sa propre forme. C’est par la lutte que les demi-dieux s’accomplissent et révèlent le symbole supérieur contenu dans la nature virile: par la lutte, ils s’élèvent au-dessus de la maternité à laquelle, en tant que fils, ils appartenaient; c’est par la lutte qu’ils se libèrent, se transcendent et deviennent immortels. Et voici que l’élément héroico-agonistique rejoint, en Grèce, puis ensuite à Rome, les doctrines initiatiques: Pindare comme Horace célèbrent la divinité des combattants couronnés par la victoire les Enagones et les Promaches deviennent des Dieux mystiques, conducteurs des âmes vers l’immortalité. Chaque Niké,dans la doctrine orphique, devient le symbole de la victoire de l’âme sur le corps. La figure de l’initié finit par s’identifier à celle du Héros— et Héros appelle-t-on celui qui a subi l’initiation, héros d’une lutte sanglante et sans répit: celui qui, dans les mythes, est l’expression d’une vie héroïque, se pose en modèle du βίος όρφικός tandis que, sur les représentations funéraires, Hercule, Thésée, les Dioscures, Achille, sont désignés comme des initiés orphiques: στρατός, militia, c’est le nom que reçoit la troupe des initiés, et μνασίστρατος celui que reçoit le hiérophante du Mystère.  La lumière, la victoire et l’initiation: telles sont, intimement mêlées, les idées qu’expriment en Grèce de très nombreuses figurations monumentales. Hélios, en tant que soleil levant, ou Aurore, c’est Niké, et il a pour attribut le char triomphal: or Niké c’est aussi Téleté, Mystis, et d’autres personnifications ou déités de la consécration des mystères.

C’est donc une période héroïque qui succède à une période hiératique: elle est la manifestation de la lumière du Nord qui se lève sur le monde désormais bouleversé et en crise des cultures atlantico-méditerranéennes archaïques. Elle a de la spiritualité une conception nouvelle. L’idée maîtresse, c’est précisément celle que déjà nous énoncions en évoquant l’initiation solaire et l’initiation lunaire. La source de l’immortalité ne réside plus dans les retrouvailles — de ce qui a connu la génération et qui, fatalement, connaîtra la corruption— avec la grande matrice, ou Déesse ou Mère, principe immuable de toute vie. L’immortalité devient au contraire une conquête: elle est l’attribut du principe viril, non pas dans la mesure où il retourne filialement à la substance originelle, mais dans la mesure où il se rend maître de sa propre vie: il s’agit de l’immortalité magique, celle de « ceux qui sont », ayant rompu tout lien, inaccessibles dans leur autosuffisance et dans leur pureté, à l’instar des natures fixes du monde ouranien, celui de la pure lumière immatérielle.

Ici et là, parmi les diverses cultures « mixtes », des oppositions du même type se manifestent. C’est ainsi qu’on retrouve les deux voies de la tradition hindoue: l’une est celle des dieux (deva-yâ-na) et elle est orientée vers le Nord, l’autre, qui se tourne vers le Sud, est la voie lunaire — dite aussi « voie des ancêtres » (pitri-yâna) — : c’est celle, féminine, du retour aux souches originelles, aux forces suprapersonnelles de la lignée où les simples formes individuelles trouvent le principe immuable de leur vie contingente. Quant aux autres, ceux de la voie nordique, « ils partent pour ne plus revenir »: au-delà de la région solaire, au-delà de celle des éclairs, ils séjournent à d’incommensurables distances (état ouranien).[9]

(La naissance de Rome)

Les remous des événements historiques obéissent à des significations transcendantes. Les cultures et les migrations des peuples sont les formes sous lesquelles agissent et luttent les forces d’en haut. La Grèce qui, fidèle à sa tradition antérieure, avait réagi contre le droit hétaïrique d’Asie par la Guerre de Troie, oppose alors à l’Asie sa nouvelle culture: c’est l’entreprise d’Alexandre, la tentative impériale macédonienne. Mais cette même culture est loin de présenter les caractéristiques d’une pure réalisation de la tradition solaire. Au cœur de l’idéal grec de la culture, de son individualisme et des ses thèmes héroïques et ouraniens, s’inscrivent encore, tenaces, l’aphroditisme et le sensualisme, le dionysisme et l’esthétisme, l’accent mystico-nostalgique des « retours » orphiques, la conception démétrico-pythagoricienne de la nature et de la loi naturelle. L’empire d’Alexandre s’écroule: il n’a pas réussi à vaincre le vieux monde. Le flambeau de la tradition nordique s’éteint. Il se rallume en terre italique. Et c’est alors le miracle de la naissance et de l’affirmation de Rome.

On ne peut pas comprendre la signification de Rome si l’on ne distingue pas la nette hétérogénéité entre ce qui constitue sa véritable tradition — grâce à laquelle Rome devint le centre de la tradition nordico-occidentale — et les traditions archaïques propres aux peuples italiques parmi lesquels Rome elle-même naquit. A cet égard Bachofen a recueilli de nombreuses données qui confirment le rattachement de ces ultimes traditions avec celle, générale, de la gynécocratie asiatico-méridionale. La légende étrusque de Tanaquil met en lumière le type de la femme royale orientale. Les cultes prénestins ont une évidente analogie avec ceux, égyptiens, de la Mère. Les premiers mythes de Rome sont riches de figures féminines. Mater Matuta, Lune, Diane d’Ephèse, Egérie, la déesse Fortune — dont le culte fut introduit par Servius Tullius qui s’en disait le fils, conformément à une signification (dans laquelle il n’y a nulle contradiction avec celle de l’autre tradition) qui faisait de lui le partisan de la « liberté » — un spurium conçu au cours d’une de ces fêtes hétaïriques qui, comme en Asie, célébraient le retour des hommes à la Mère devant laquelle tous se sentaient réciproquement égaux et libres. Du reste, les traditions de Tarpéia, des rapports entre Hercule et Larencie, entre Flore et Mars-Hercule et tous les éléments des fêtes aphrodisiennes populaires sont également d’origine sabine: or, précisément, ils se rattachent aux formes du culte méridional. Enée vainquit en Italie le descendant d’un draconteum genus — mais sa propre origine orientale est un symbole: c’est pourquoi Virgile y fait remonter l’origine de la vieille lignée flaminienne. Ce qui, à Rome, survécut en tant que dignité et autorité matronales n’est pas romain mais, ici encore, exprime une antique phase pré-romaine: celle, universelle, de la gynécocratie démétrienne, du droit et des pouvoirs de la mère et de la femme en tant que symbole le plus proche de l’ἀρχή γενέσεως.

Si les plus récentes recherches sur les Etrusques sont parvenues à tenir pour certain (en ce qui concerne tout particulièrement leur culture) un dualisme cosmique, il s’agit — au-delà du monde tellurique de la fertilité et des mères — d’un monde uranique de divinités masculines dont Tima est le chef: toutefois ces divinités elles-aussi — contrairement à celles des traditions nordico-solaires — ne possèdent aucune véritable autonomie: elles sont comme des ombres sur lesquelles règne une puissance occulte primordiale et sans nom qui pèse sur tout et qui soumet tout aux mêmes normes de vie. C’est ainsi que l’uranisme étrusque, eu égard à cette conception fataliste, ne représente en définitive qu’une variante de la même conception tellurico-démétrienne dont l’idée maîtresse est précisément que tous les êtres sont subordonnés à un principe ultime qui, comme le giron de la terre, fuit la lumière, et dont les lois possèdent un droit souverain sur tous ceux qui, en étant issus, sont soumis au devenir[10].

Vis-à-vis de tout cela — comme de ses propres racines ainsi prisonnières de l’esprit de l’antique vision méridionale — Rome prit ses distances, manifestant par là une conception nouvelle, irréductible à l’ancienne, contre laquelle elle réagit soit en la détruisant, soit en la soumettant. En Rome va s’incarner l’esprit d’Apollon de Delphes l’idée de la virilité héroïque, dominatrice, immortelle — et le pur droit patriarcal. Son histoire politique a, simultanément, une valeur symbolique.

Que l’on pense à la singulière et inexplicable violence avec laquelle Rome détruisit les grands centres étrusques et effaça quasiment de la carte toute trace de la tradition la plus antique: disparue, AIbe; disparue, Tarquinia; disparus les centres Lucumoniens. Ce sont ses racines mêmes qu’elle extirpa, ayant pris conscience que sa propre existence en dépendait, que c’était la condition nécessaire à l’accomplissement de sa propre mission. Rome se dresse alors et la voilà qui s’élance à la conquête du monde méridional. Et ce sont les guerres puniques: Occident et Orient, tradition du Nord et tradition du Sud s’y affrontent. Que représente, en comparaison, l’entreprise d’Alexandre? Que représentent Marathon, Salamine et Platée? Avec la destruction de Carthage, la ville d’Astarté-Ta-nit, Rome effectue la translation de la tradition méditerranéenne: d’Est en Ouest, du mystère tellurique au mystère ouranien, du monde des mères au monde des pères. Sa formation interne donne un relief supplémentaire à cette signification: la lutte symbolique que ses légions menaient contre le vieux monde faisait simultanément rage à l’intérieur de sa propre culture. La loi romaine des armes triomphatrices renferme la signification d’une victoire sur la nécessité matérielle et triomphe de l’esprit fataliste étrusque comme de tout abandon contemplatif. Une conception virile et spirituelle de l’Etat s’affirme, radicalement opposée à toute forme hiératico-démétrienne: et elle s’épanouit en une éthique inflexible, en une expression juridique rigoureuse qui s’expriment dans tous les domaines et sous tous les climats, renforçant l’intime force d’âme et délimitant le cadre général de l’existence d’une façon totalement indépendante des contingences religieuses. Contre les influences dionyso-aphrodisiennes, Rome réagit par la proscription des Bacchanales et la méfiance envers les Mystères d’origine asiatique, ne tolérant les cultes exotiques (où subsistait le principe gynécocratique de la Mère) que dans la stricte mesure où aucune influence ne s’exerçait sur un mode de vie virilement ordonné et intégralement conçu sous les signes d’une tradition guerrière: l’Aigle et le Faisceau— qui, avec sa hache, reprend rigoureusement le symbole de la tradition nordique primordiale. La destruction des Livres de Numa Pompilius comme la mise au ban des Pythagoriciens eux-mêmes ont des raisons profondes et ne sont nullement fortuites ou contingentes: ici un plan précis est en œuvre. Ce sont à nouveau les deux traditions qui s’affrontent. Tout comme les traces étrusques et le régime primitif démocratico-républicain de la Rome des Rois, le pythagorisme à son tour (avec son mélange de physique et de métaphysique, son esprit mathématico-lunaire, son sens de la nature et de l’harmonie et que l’on peut considérer comme un avatar de la vision isiaco-démétrienne) entrera violemment en conflit avec le principe opposé agissant désormais en tant qu’« esprit » de la romanité.

A l’extérieur se déroulent d’autres événements historiques symboliques. Après Carthage tombe Jérusalem, le saint siège du temple de Jéhovah. Il s’agit d’un tournant de l’histoire spirituelle de l’Occident, d’une autre phase du grand plan: une fois de plus, Rome abat la puissance du Sud, sous la forme de l’orientalisme sémitico-mosaïque des fils de la « loi » et de la « tradition ». Avec Cléopâtre, l’Orient à nouveau relève la tête: elle est l’hétaïre royale asiatique de l’aphroditisme isiaque déclinant; elle aussi est vaincue. Si César incarne le type même du héros nordico-occidental, l’empire d’Auguste réalise la conception guerrière et anti-gynécocratique de l’Etat, incarnation du pur principe solaire qui, en tant que gloire triomphale, culmine dans la personne de l’empereur et s’articule en des rapports fortement individualisés, en une dignité de classe, en la puissance du droit. A travers la Rome impériale, le principe solaire constitue un de ses « corps » universels. La « pax augusta et profunda » régnant d’un bout à l’autre du monde alors connu a, pratiquement, la signification d’un reflet sur la terre du monde ouranien.

(La syncope de la tradition occidentale. Le christianisme)

C’est à ce moment précis que, définitivement, le développement visible de la tradition occidentale s’est interrompu.

Rome, qui s’était émancipée des antiques traditions étrusco-sabines et qui avait, repoussé l’esprit orphico-pythagoricien, subit, alors l’invasion de cultes exotiques et asiatiques plus composites et plus hybrides qui s’insinuent avec succès dans le monde impérial. Voici que réapparaissent les symboles de la Mère, d’Isis, de Cybèle, des divinités mystico-hiératiques du Sud sous des formes plus illégitimes, très éloignées désormais de la clarté démétrienne primordiale, se liguant pour corrompre les mœurs et pour désagréger l’intime « virtus » romaine. A quoi bon le drame du Golgotha, l’exécution du « Roi des Juifs »? L’antique monde surgit à la rescousse: c’est le triomphe du christianisme, l’asiatisation du monde gréco-romain. Nous rejoignons ici ce que nous avons déjà dit à propos de cette religion par opposition au pur esprit occidental ( « UR » 1928, n° 11-12).

Nous nous contenterons donc d’ajouter quelques considérations qui montreront en quoi le christianisme appartient à une variante orphico-dionysiaque de la conception tellurique. En premier lieu, il se développe sur le tronc de la tradition juive, qui exprime la loi de la terre. Car, si le principe de l’autorité paternelle y est bien mis en évidence, cette tradition demeure, en profondeur, fidèle au concept déjà explicité à propos de la doctrine hindoue de la « voie des ancêtres »: l’Israélite sent qu’il participe d’une entité collective qui est la souche du sang, la matière originelle de la race d’Abraham: sa conception de la virilité ne dépasse pas le stade phallico-matériel. Sa signification la plus profonde demeure celle qui apparaît dans la doctrine cabbalistique, celle des « pères » tirant leur origine des « mères »[11]. Quant au christianisme, avec son mythe du Dieu qui naît d’une vierge, il n’est rien d’autre qu’une variante de l’antique idée gynécocratique, celle où l’on voit engendrer sans époux: le culte de la « Mère de Dieu » ou « Mère Céleste » — qui, dans le christianisme, figure au premier plan — reprend cette idée et rejoint ainsi le symbole atlantico-méridional de la « femme primordiale » qui, dans le mysticisme tardif d’un Boehme, deviendra l’obscure « Divinité » dans le giron de laquelle « Dieu » prend forme.

La structure même du symbole christique en tant que mort et résurrection ne va pas au-delà de la formulation tellurico-dionysiaque de l’idée solaire — celle qui renferme la contingence de la vie et de la mort, de la naissance et du déclin — par opposition avec la pureté impassible et non sujette au changement des natures lumineuses ouraniennes auxquelles, au contraire, se référait le mode de l’essence divine, le principe de la virilité transcendante dans la tradition païenne.

Mais c’est surtout à travers sa morale que l’esprit asiatico-méridional du christianisme apparaît sans équivoque. Qu’il y ait un Dieu, et non une Déesse, devant lequel tous les hommes sont égaux, cela importe peu: cet égalitarisme appartient à la conception du droit naturel, au rapport quant à l’origine, et non quant à ce que chaque être, en s’en éloignant, conquiert par lui-même. Les principes de fraternité, d’amour, d’universalisme collectivisant, de communisme mystique (« l’Eglise », la « communion des Saints ») si caractéristiques du christianisme — et en grande partie repris à son compte par le catholicisme — sont précisément ceux de l’antique constitution « matronale », lesquels refleurissent justement, à une époque plus récente, dans les célébrations dédiées à la Mère.

Manifestations de la virulence de l’autre tradition, ces principes sont l’antithèse de la conception héroïco-guerrière, nordique, virile et solaire de l’Etat.

C’est pour cette raison que la victoire du christianisme sur Rome, bien loin d’être la prémisse  —  comme veut le faire accroire une superstition répandue — d’une nouvelle étape du développement de la tradition romano-occidentale, constitua au contraire une interruption brutale de ce développement que l’ultime grande manifestation de la tradition solaire — le mithraïsme — ne réussit pas à relancer. Ce fut alors que se répandit ce mysticisme morbide qui déjà, vis-à-vis de l’idéal homérique de la religion (avec son classique monde des dieux et sa clarté transparente) dans la plupart des formulations orphico-dionysiaques, représentait une déviation et une perversion de l’esprit hellénique; que se répandit aussi cette sotériologie équivoque, tellurique et angoissée que la haute tenue du patriciat romain, que le style sobre des juristes, des conducteurs d’hommes et des philosophes païens avaient, de tout temps, tenue pour suspecte et digne de méfiance. L’avènement du christianisme replacer le centre: du principe masculin au principe féminin; du principe ouranien au principe tellurique; du principe magico-guerrier au principe ascético-religieux, de l’intellectualité pure et de la puissance au sentiment; de la constitution impériale à la communauté gynécocratique des « frères ». La haine même des galiléens pour toute forme, virile et autosuffisante, de la « virtus » romano-païenne, est un écho de l’antique voix, de l’antique incapacité de donner au symbole masculin une valeur spirituelle qui, seule, peut transcender toute dépendance vis-à-vis de la mère, toute loi d’origine et de nature, toute nostalgie d’un état où tous les êtres sont égaux en tant que fils de la même mère — et vers lequel, au contraire et une fois de plus, s’élance l’ardent désir chrétien.

Vainement descendent-ils du Nord, les Barbares, ces peuples d’ascendance septentrionale directe, porteurs de l’autre Lumière, quoique sous des formes plus brutales et matérialisées: eux-mêmes, au contact, en subissent les effets délétères: que l’on songe à Luther, à Calvin. Le rêve de Frédéric II fut l’ultime tentative pour reprendre le flambeau de la tradition occidentale que Rome avait reçu de la Grèce. Sa flamme désormais n’est plus entretenue que dans les organisations secrètes des traditions hermétiques et magiques: celles qui reconnaissent le symbole de l’enfant solaire, plus puissant que ce qui l’a engendré, possesseur de qui l’a engendré, autonome, incorporel et sans Roi[12].

(L’âge du matérialisme)

La chute de Rome, par conséquent, avec l’avènement de la tradition religieuse du christianisme,a mis un terme au devenir de l’Occident. De même que, dans la formation du corps, entrent d’abord en action des forces invisibles qui finissent ensuite par se manifester directement sur la vie de l’âme — de même, donc, le grandiose organisme que l’empire avait élaboré à partir de ce que la vie a de plus immédiat, à travers un droit, une constitution guerrière et une vision claire et affirmative, se devait-il de manifester avec une limpidité supérieure — apparue uniquement au travers d’éclairs sporadiques — la puissance profonde et occulte de la tradition du Nord qui avait permis sa réalisation. C’est là où cette tradition devait apparaître comme une « force spirituelle » que, contre toute attente, le christianisme s’inséra brutalement. De sorte que l’Occident devint une créature hybride, corporellement païenne et idéalement chrétienne, y compris sous la forme la plus ultime du monde moderne: le « corps » païen rendit inopérant l’esprit chrétien en l’empêchant de réaliser l’idéal guelfe visant à constituer d’une façon positive l’Occident en un Etat de type sacerdotal et pontifical tandis que, réciproquement, l’esprit chrétien ôta son âme au corps païen en l’empêchant d’exprimer du fond de lui-même les formes héroïco-solaires de la pure spiritualité nordico-occidentale. Tel est le véritable sens de la crise européenne, de son angoisse, de son agitation, de sa matérialisation. Le matérialisme de la culture occidentale est un phénomène d’engorgement, de déviation pathologique dû à un phénomène d’inhibition: en Occident, le développement purement matériel et laïc, aussi bien dans le domaine politique que dans le domaine culturel ou scientifique, est une conséquence du coup d’arrêt porté au développement de la tradition occidentale lorsque, après Rome, elle se vit barrer la voie vers le haut par le christianisme. De sorte qu’il ne lui resta plus qu’à se tourner vers l’ordre matériel dont elle s’était rendu maîtresse et qui restait fidèle à son esprit — ce qui, poussé à l’extrême, donna lieu à de monstrueuses hypertrophies.

C’est cela le secret de l’Occident, de ses prodigieuses réalisations matérielles. De même qu’au niveau individuel, selon la psychanalyse, l’inhibition paralyse la sublimation et transforme en causes de maladie les énergies repoussées dans le subconscient — de même tenons-nous pour la cause de la « maladie matérialiste » de l’Occident cette domination tenace d’une spiritualité antioccidentale.

Faire sauter ce verrou, détruire cette obstruction pathogène profondément enracinée dans le cœuret l’esprit des hommes: telle est la voie de la guérison et de la libération. Les puissances enchaînées dans le monde « ahrimanique », métallique, barbare — en cela tellement occidental — de l’âge moderne, pourront alors passer à un niveau supérieur et générer des formes de lumière et de gloire spirituelle: en se transfigurant, elles exprimeront par des actes l’âme de l’Occident; ce sera le fait d’une époque que, dès maintenant, nous qualifions de « magique ».

(Vers la naissance de l’Occident)

Ces lignes schématiques suffisent pour rassembler ce que nous avons examiné jusqu’ici et pour définir sans ambiguïté le sens de notre « défense de l’Occident »: tout particulièrement en ce qui concerne notre article introductif sur la « Volonté d’aller de l’avant » et notre appel à un retour à la romanité.

Ce « retour » signifie revendiquer un héritage mais en voulant le dépasser, il signifie un recommencement en même temps qu’un bond en avant.

Ce sur quoi, tout particulièrement, il ne faut pas se méprendre, c’est sur la signification d’un tel héritage, qui ne peut apparaître clairement qu’à celui qui a compris le sens de la lutte menée par Rome contre les traditions qui la précédèrent, qui se cramponnèrent à sa culture d’origine et qui à nouveau l’emportèrent à l’époque du Bas-Empire. Nous voulons parler des divers cultes démétrico-méridionaux et dionyso-pythagoriciens; des éléments insaisissables qui expriment l’« occulte » fatalisme étrusque; des résidus d’une gynécocratie et d’un esprit ésotérico-sacerdotal plus ou moins larvés.

C’est contre tout cela que, pour pouvoir prendre son vol et remplir sa mission occidentale, Rome dut lutter. La tradition qui est vraiment la sienne se déploie à l’air libre, sous la lumière du soleil, à l’égal de celle du monde dorien et homérique[13]. Et telle est sa propre réalité sur le plan historique: vigoureusement profilée, virile, héroïque et fuyant toute forme de « mystère ». Son symbole le plus élevé, c’est l’empire; son melior spes s’exprime à travers le culte de l’Empereur en tant que figure d’homme-dieu — fonction masculine dominatrice des forces de ce monde.

Dans l’héritage de Rome, ces significations sont partiellement prisonnières du monde physique, elles se sont comme pétrifiées à travers une splendide réalité politico-juridique. Elles attendent toujours d’être ramenées dans le monde invisible, c’est-à-dire d’engloutir de nouveau les ombres des origines afin de fermer définitivement notre monde aux forces du Sud. C’est en cela que consiste, pour nous, la Magie: c’est la Naissance De L’occident. En faisant coïncider la fin des temps historiques avec la tradition nordique primordiale — froide lumière transcendante qui ne vacille pas, non encore dénaturée en états religieux et en « libérations » démétrico-contemplatives au sens atlantico-méridional — notre conception de l’Occident c’est, selon une expression déjà utilisée, une « voIonté de se porter en avant », une orientation vers l’avenir[14].

Pour l’affirmer, une grande énergie s’impose. Répétons-le une fois encore, l’unique point ferme, c’est l’esprit dont procèdent les formes du titanisme mécanico-pratique de l’Occident moderne. Mais autour de lui, ce n’est que soif ardente, fébrilité, désagrégation, agitation, évasion.

Comme si nous assistions à un retour du Bas-Empire, on voit s’insinuer en Europe les mille et une bizarres variantes du « péril spiritualiste ». L’agitation bolchévico-communiste est, sous une forme desséchée et vile, une incarnation moderne du principe de l’antique société gynécocratique. Sous d’autres formes, on retrouve hétaïrisme et amazonisme ici encore: c’est la désagrégation de la famille, le sensualisme moderne, l’obsession et la convoitise de la femme — et c’est sa banalisation, sa virilisation, la lutte pour son « émancipation », pour ses « droits », pour l’exercice de toutes les prérogatives de l’homme, sport compris (Russie et Amérique): aujourd’hui l’hétaïre et l’amazone ont supplanté à nouveau la mère. Il n’est pas difficile d’y reconnaître le masque de Dionysos avec sa philosophie du « devenir », de « l’élan vital », de « l’actualité pure », que les mille voix du romantisme contemporain célèbrent sans retenue. De sorte qu’aujourd’hui revit exactement la même culture dissolvante que nous avons vue se manifester dans l’antique monde méditerranéen.

Mais la référence à un souvenir récent de la pureté démétrienne fait ici défaut: les rapports vivants avec la Grande Mère des choses n’existent plus: elle est éteinte, la lumière calme et solennelle de l’archaïque religion du Sud — celle que même l’Orient, aujourd’hui, ne connaît plus. Et l’on voudrait peut-être comparer à quelque chose d’approchant les petites croyances des Européens, les petites hystéries mystico-dévotionnelles de leurs âmes en déroute totalement coupées de la réalité? Leurs petits dogmes mort-nés qu’ils ont ensuite momifiés en une pseudo-tradition?

En réalité, les ponts sont coupés. C’est « chute » que s’appelle maintenant l’aventure où l’Occident se débat et il faut chercher la force qui lui permettra de s’ouvrir une voie puisque l’autre, désormais — celle du « retour » — est bouchée. C’est là qu’est peut être la plus haute griserie offerte à l’homme moderne, l’apex de sa vocation héroïque. Il est seul et le monde qui est le sien est épouvantablement saturé de forces telluriques enchaînées malgré elles par de magiques équilibres. S’il reste fidèle au symbole de l’antique lumière du Nord, il découvrira le secret et le pouvoir de la transformation, ce sera l’aurore de l’Occident. S’il ne le trouve pas, ce sera son crépuscule. C’est pourquoi, pour conclure, nous voudrions citer ces mots de Joseph de Maistre évoqués par Guénon à la fin de son « Roi du Monde » :

« Il faut nous tenir prêts pour un événement immense dans l’ordre divin, vers lequel nous marchons avec une allure accélérée qui doit frapper tous les observateurs. De redoutables oracles annoncent déjà que les temps sont arrivés ».

Julius Evola, (Ur & Krur (1929), tr. fr. G. Boulanger, Milano, Archè, 1985, pp. 55-97)

[1] Nous regardons comme essentielle l’opportunité qui nous est offerte aujourd’hui de voir les connaissances traditionnelles s’exprimer sous la même forme que la culture « laïque », et ceci pour deux raisons:

1)  afin que de telles connaissances puissent être également reconnues d’une façon indépendante;

2)  afin que s’établissent spontanément des points de contact en vue d’un éventuel passage du plan culturel existant à un plan supérieur.

De même que nous avons utilisé les recherches de Wirth (Der Aufgang der Menschheit, Iéna, 1928) pour les cultures primordiales pré-antiques, de même utiliserons-nous les recherches de J.J. Bachofen sur le dualisme uranico-tellurique méditerranéen (Die Sage von Tanaquil, Heidelberg 1870; Das Mutterrecht, Bâle 1897 ; Versuch übe Grübersymbolik der Alten, Bâle 1925). Nous nous référons à la réédition de C. Bernouilli sous le titre Urreligion und Antike Symbole, Reklam, Leipzig 1926, en 3 volumes.  Cf. tout particulièrement: vol. I pp. 63-64, 76-77, 80, 82, 98, 100, 106-107, 114-5, 118-9, 121, 123-127, 171-2, 182-224, 298, 313, 372, 417, 422-7, 462, 507; vol. II pp. 36, 49, 79, 100-103, 176, 360, 388-9, 496; etc.

[2] Plutarque, De Iside et Osiride, XVIII et XXX, 53.

[3] Cicéron, De Nat.  Deor., III, 16.

[4] La « pomme » est un symbole proche de l’œuf orphique, lié à la signification initiatique de la renaissance. Et, précisément, on retrouve fréquemment l’œuf orphique lié à des déesses, à des principes lunaires: Léda-Némésis, Hélène, Déméter, etc. (cf. Bachofen op. cit., V, I, p. 291).

[5] Lao-Tseu, Tao-te-King, c. 52, 61.

[6] En dehors de références idéales, on pourrait indiquer, selon Wirth, la vraisemblance de l’hypothèse de ramifications de la pure race nordique primordiale descendues en Asie centrale et orientale. Dans l’ouvrage cité, Wirth met en lumière la correspondance existant entre certains graphismes archaïques chinois et nord-américains qui remontent précisément à l’époque des premières migrations nordiques.

[7] Cf. Livius XXXIX, 13; Demosthène, De Cor., 259.

[8] Lactance, I, 7.

[9] Maitrâyana Upanishad, VI, 30: la voie du Nord passe par la porte du Soleil; celle du Sud, ou des ancêtres, se réfère à la lune, et c’est encore une expression de la « traversée de la terre-mère ».  Cf. également Brihadâranyaka-Upanishad, VI, II, 9-15.

[10] Rappelons l’inscription dédiée à Isis dans Diodore, I, 27: ὅσα ένώ ένομοθετησα, ούδείς αύτα δύναται λῦσαι: « Ce que j’érige en loi, nul ne peut le détruire ».

[11] Sepher Jetsirah, c. 11.

[12] Zosime, texte in Berthelot, Coll. des anc. Alch. Grecs, V. II p. 213.

[13] C’est ici le moment de préciser la portée des recherches engagées par P. Negri sur la tradition initiatique romaine ( «UR » 1928, 1-2, 3-4), dont l’objet est de redécouvrir, à travers les cultes romains, des éléments du symbolisme primordial. Toutefois ces éléments — que l’on peut retrouver, ailleurs, identiques quoique sous des formes différentes — ont, dans les traditions vivantes et historiques, le même signification que les lettres et les mots d’une langue: ils ne dépendent pas du libre choix des hommes et restent identiques, revêtant toutefois des valeurs très différentes en fonction des combinaisons — mobiles, animées et libres — du langage. Il s’agit par conséquent de recherches qui laissent en suspens la signification spécifique de la tradition et de la mission de Rome — dont nous avons, dans cet article, donné le sens en insistant sur ce qui différencie l’esprit romain de celui des antiques cultes préromains et méridionaux, pythagoriciens compris, liés à « l’Age de la Mère ».

[14] Signalons ce curieux passage de J. Boehme (Aurore, II, v. IX, 43): « Je vais vous dire un secret. Voici venu le temps où l’époux couronnera l’épouse. Mais où est la couronne? Vers le nord … Et d’où vient l’époux? Du centre, là où la chaleur crée la lumière et se porte vers le Nord … où la lumière devient resplendissante … Et ceux du Midi, que font-ils? Ils se sont endormis dans la chaleur mais ils se redresseront dans la tempête et nombreux alors en mourront de frayeur ».

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