Le général Gajda et les fascistes tchèques

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Nous sommes le 22 janvier 1933, il est deux heures et demie du matin, et l’alerte est soudainement donnée dans la caserne de Brno-Židenice. Vingt-et-un hommes font irruption sur le site, prennent la garde par surprise et s’introduisent dans l’arsenal. « Il s’agit d’un coup d’État fasciste », crient les assaillants. Mais très vite, les troupes de la caserne reçoivent des renforts de l’extérieur. Une fusillade éclate, au cours de laquelle l’un des insurgés est tué. À part cela, on ne déplore que des blessures légères. Les assaillants prennent la fuite, mais la plupart sont arrêtés dans la nuit même. Seul leur commandant parvient à s’enfuir vers la Yougoslavie via Vienne. Le principal instigateur du « coup d’État de Židenice » est quant à lui rapidement arrêté à Prague. Il s’appelle Radola Gajda, ou Rudolf Gaidl, selon son nom d’origine.

Un aventurier ambitieux mais aussi un génial stratège, en tout cas une personnalité extrêmement controversée : c’est ainsi que les historiens décrivent Radola Gajda. Né à Kotor, en Dalmatie, il défendait l’idée panslave, très populaire à l’époque. Son père était originaire de Moravie, sa mère était croate. Pendant la Première Guerre mondiale, Gajda devint légionnaire tchécoslovaque. Mais cette histoire fut précédée d’un épisode curieux. Petr Koura historien à l’Université Charles de Prague relate :

« Après la défaite de l’armée serbe, Gajda s’enfuit en Russie. Il était alors déguisé en médecin et officier russe et muni de faux papiers. Une fois arrivé en Russie, il conserva cette identité. Il a ainsi pu intégrer la Légion tchécoslovaque en tant qu’officier sans avoir à justifier de la formation universitaire requise. Mais lorsque la vérité a été découverte par la suite, cela n’a pas été sanctionné comme une infraction grave. Gajda n’aurait donc pas agi de manière malhonnête. »

La raison de cette indulgence de la part du commandement de l’armée résidait sans doute dans les compétences militaires de Gajda. Le 2 juillet 1917, près de 3 500 légionnaires tchécoslovaques attaquèrent les troupes allemandes et austro-hongroises à Sboriw, près de Lviv, dans l’ouest de l’Ukraine. Ils s’emparèrent d’une grande quantité de munitions et firent plus de 3 000 prisonniers parmi les soldats des Empires centraux.

Il s’agit de la bataille la plus importante menée par les légionnaires tchécoslovaques pendant la Première Guerre mondiale. Radola Gajda commandait alors le premier bataillon.

« Les historiens militaires s’accordent à dire que Gajda possédait un grand talent militaire. Mais si ce talent a pu s’exprimer de manière aussi remarquable, c’est grâce à un certain hasard : les officiers russes qui étaient censés commander les légionnaires lors de la bataille de Sboriw étaient, semble-t-il, démoralisés et même ivres à l’époque. Deux Tchèques ont donc pris les rênes : Stanislav Čeček et Radola Gajda. Après la Première Guerre mondiale, alors que la bataille de Sboriw était devenue légendaire et que ses participants étaient célébrés, les deux commandants ont ensuite connu une carrière fulgurante au sein de l’armée tchécoslovaque. Gajda ne disposait toutefois ni de la formation médicale requise, ni d’une formation scolaire. Ce n’est qu’en 1921 qu’il passa son baccalauréat en Suisse, alors qu’il occupait déjà le grade de général », explique Petr Koura.

En 1920, à l’âge de 28 ans seulement, Gajda publia déjà ses mémoires. Il y mettait en avant les mérites du premier président tchécoslovaque, Tomáš G. Masaryk, mais politiquement, il se situait dans un autre camp. Il penchait pour le Parti national-démocrate, qui souhaitait imposer une alliance de tous les États slaves. Masaryk et le ministre des Affaires étrangères Edvard Beneš s’orientaient en revanche principalement vers la France. De plus, Gajda rejetait le bolchevisme et se lia donc d’amitié avec des émigrés russes à Prague.

La carrière de Radola Gajda atteint son apogée en 1926 : le général fut chargé de diriger l’état-major général. Son opposition politique à Masaryk était déjà bien connue à l’époque. Plus tard, on a supposé que le président de la République n’avait nommé son adversaire à la tête de l’état-major que pour le « garder à l’œil ». Quoi qu’il en soit, Gajda ne resta que huit mois à son nouveau poste. Il fut ensuite non seulement démis de ses fonctions, mais également rétrogradé : de général à simple soldat. Selon l’historien Koura :

« Il faut ici replacer les événements dans leur contexte international. En mai 1926, un coup d’État de droite eut lieu en Pologne, au cours duquel le général Józef Piłsudski s’empara du pouvoir. On craignait qu’un tel événement ne soit également possible en Tchécoslovaquie et que Gajda, avec son caractère aventurier et ses convictions d’extrême droite et fortement antibolcheviques, ne devienne le « Piłsudski » local. Masaryk redoutait nettement plus ce danger qu’un éventuel renversement communiste. C’est pourquoi il décida d’étouffer dans l’œuf ce possible coup d’État de droite. Aujourd’hui, la plupart des historiens estiment que les accusations portées contre Gajda étaient inventées et fausses.»

Le général suspendu ne se laissa toutefois pas écarter aussi facilement. En 1927, il fonde la « Communauté nationale fasciste » et devient député de ce parti.

En 1933 a lieu la tentative de coup d’État mentionnée à Brno, en Moravie du Sud, dans laquelle Gajda joua effectivement un rôle en coulisses. Il était censé prendre la tête de la révolte et détrôner Masaryk de son poste de président de la Républiquet. L’objectif était d’abolir la démocratie parlementaire et de fonder un État corporatif sur le modèle de l’Italie fasciste. Mais il fut arrêté, puis relâché peu après ; cependant, suite aux protestations de Masaryk, il fut traduit en justice et condamné à six mois de prison. L’opinion publique était divisée : les uns le considèraient comme un homme dangereux, les autres comme un martyr injustement persécuté. Ses partisans se multipliaient à mesure que la Seconde Guerre mondiale approche.

« En 1938, alors qu’Hitler menaçait la Tchécoslovaquie de guerre en raison de la crise dite des Sudètes, Gajda s’engagea fermement pour la défense de l’État. « Lorsqu’il s’agit du destin du peuple, chaque arbre, chaque souche, chaque rigole et chaque canal doit tirer », écrivit alors Gajda dans un article de son journal. Il s’adressa même à son grand ennemi politique, le président Edvard Beneš, et se mit lui-même ainsi que ses compétences militaires à sa disposition. Cette offre fut toutefois rejetée. Gajda était cependant sincère dans sa volonté : après les accords de Munich de septembre 1938, il rendit deux hautes distinctions françaises en signe de protestation contre l’approbation par la France des revendications d’Hitler sur les Sudètes », explique Koura.

Au lendemain de la cession des Sudètes à l’Allemagne, une grande partie de la population tchécoslovaque se montra désillusionnée. La « Première » République de Masaryk fut vivement critiquée, l’antisémitisme prit de l’ampleur. Le gouvernement envisageait même de mettre en place certains éléments corporatistes dans l’économie. Les fascistes avaient soudainement le vent en poupe, et le nouveau président de la République, Emil Hácha, rendit même son grade de général à Gajda. Le 15 mars 1939, cependant, la Wehrmacht allemande entra dans Prague, et Hitler fit proclamer le « Protectorat de Bohême-Moravie ». Radola Gajda fonda alors le « Comité national Saint-Venceslas », mais celui-ci n’eut qu’une existence éphémère. Selon Koura :

« Gajda supposait que les occupants mettraient en place de nouvelles structures politiques dans le protectorat. Mais ceux-ci optèrent pour la continuité, laissant ainsi le gouvernement pragois en place continuer à exercer ses fonctions de manière formelle. Gajda mit fin à son comité et ne s’engagea plus politiquement pendant l’occupation. Il était certes ambitieux, mais une collaboration avec les nazis était probablement hors de question pour lui. Peut-être avait-il même compris, en tant que soldat, que les Allemands ne pouvaient pas gagner la guerre. »

Immédiatement après la guerre, Radola Gajda fut arrêté pour collaboration. En avril 1947, il fut traduit en justice pour « propagation du fascisme et du nazisme », délits pour lesquels le procureur requit la prison à perpétuité mais il ne fut condamné qu’à deux ans de prison. Mais comme il avait déjà purgé sa peine pendant sa détention préventive, il fut immédiatement remis en liberté. Ce jugement équivalait de toute façon pratiquement à un acquittement, car les collaborateurs étaient généralement condamnés à de longues peines de prison, voire à la peine de mort. Il était néanmoins déjà brisé et mourut le 15 avril 1948, à l’âge de 56 ans seulement. Sa mort survint d’ailleurs quelques semaines seulement après que les communistes eussent pris le pouvoir dans le pays.

 

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