Massimo Scaligero à propos de Julius Evola

J’ai rencontré Evola à une époque où presque tout le monde prenait ses distances avec lui. À travers La Torre, il était devenu le critique le plus virulent des idéaux culturels du régime. Alors même qu’un vide se creusait autour de lui, il continuait à attaquer sans relâche. Cela m’attirait, même si je ne comprenais pas encore son véritable objectif. Au printemps 1930, malgré les avertissements d’amis respectables, je suis allé lui rendre visite.

J’étais curieux de découvrir l’homme qu’Adriano Tilgher avait qualifié de « dialecticien le plus puissant d’Europe ». Evola était célèbre pour ses victoires dans les débats intellectuels à l’Association pour le progrès moral et religieux, où il battait systématiquement des professeurs et des intellectuels grâce à une dialectique incisive et un esprit ironique.

Lorsque je l’ai rencontré pour la première fois au 197, Corso Vittorio, il m’est apparu grand, calme, presque « bouddhique et olympien ». Comprenant que je n’étais venu avec aucune intention politique ou ésotérique, il m’accueillit chaleureusement. Cette sympathie devint la force qui nous lia pendant des années, au-delà de toute doctrine ou dialectique.

À l’époque, j’ignorais qu’Evola dirigeait un groupe ésotérique. J’avais moi-même suivi un chemin profondément personnel, entre le yoga et des penseurs occidentaux radicaux tels que Nietzsche et Stirner. Ce qui nous unissait immédiatement, c’était le thème des montagnes, de la solitude, du silence et de l’ascension intérieure.

L’importance d’Evola pour moi résidait dans la rencontre avec une forme vivante de pensée. Je sentais que toute la culture contemporaine était spirituellement morte, telle un immense cimetière. Grâce à la méditation, j’échappais à cette suffocation, mais chez Evola, j’ai rencontré une pensée encore capable de vie et de liberté. Plus que le contenu de ses écrits, ce qui m’a impressionné, c’est leur caractère de création entièrement personnelle : une œuvre d’art organique et éblouissante.

Notre affinité résidait essentiellement dans le contact avec un monde de forces. Pourtant, peu à peu, j’ai perçu l’origine de ces forces différemment de lui, ce qui m’a finalement éloigné de son chemin. La réalité est une ; les vérités sont multiples.

Le dialogue avec Evola a aiguisé mon besoin de distinguer les traditions et les valeurs. Il a façonné mes réflexions sur le karma, la réincarnation, l’alchimie, le Graal et le Logos en tant que Principe-Christ. J’ai compris le paganisme d’Evola comme une quête du Logos au-delà des formes religieuses ou politiques corrompues.

Evola était un « remède de fort effet », un remède de choc, représentant la force sans médiation. À travers lui, j’ai fait l’expérience d’un événement intérieur décisif : le sentiment de libération, héroïque et mythique plutôt que cognitif. Plus tard, j’ai compris que j’avais besoin d’un cheminement cognitif. L’enseignement d’Evola semblait cognitif, mais reposait fondamentalement sur le sentiment de force plutôt que sur la saisie directe de la réalité par le pouvoir de l’Idée.

On n’entre pas dans le magique par l’émotion ou la dialectique, mais par une puissance primordiale dans l’âme elle-même. Evola se méfiait de la pensée et de « la voie de la pensée », considérant la pensée comme liée à la sensibilité humaine plutôt qu’à la transcendance. Pourtant, on ne peut éviter de partir de la pensée et de la transformer en volonté vivante.

Pour Evola, l’idéal de l’individu absolu exprimait une volonté autosuffisante. Dans son yoga, la volonté éveillée devenait le courant de la Kundalini. Le pouvoir de sa persuasion résidait dans cette immédiateté de la volonté possédée. Il rejetait la médiation, parlant toujours d’un acte absolu déjà magique en soi.

Pourtant, l’insistance d’Evola sur l’invincibilité du Soi confirmait ma propre expérience. Poursuivi avec suffisamment de profondeur, le Soi doit rencontrer le Logos, sa propre source — ce qu’Evola lui-même ne reconnaissait pas. Je l’appréciais parce qu’il articulait, plus explicitement que quiconque avant lui, l’ascétisme du Soi.

Pendant un temps, j’ai cru avoir trouvé le maître que je cherchais. Pourtant, précisément parce que je suivais la « voie du Soi », je ne pouvais plus suivre son chemin. Evola était une individualité immensément puissante, mais sa force pouvait devenir dangereuse pour des disciples dépourvus d’autonomie intérieure. Ce qui en lui était force pouvait devenir dépendance chez les autres.

Ma relation avec lui différait de celle de la plupart de ses disciples. J’étais allé le voir sans avoir lu ses livres. Nos conversations tournaient autour des montagnes, de l’anticonformisme, du courage et de la résistance à la pseudo-culture. Parfois, j’organisais même des amis romains un peu rustres pour l’accompagner lorsqu’il craignait des agressions physiques lors de litiges juridiques.

Il m’a un jour prêté Le Golem de Meyrink, espérant sans doute établir un lien ésotérique, mais je n’y ai trouvé que peu d’intérêt et le lui ai discrètement rendu sans l’avoir lu. Ce n’est que plus tard que j’ai étudié sérieusement tant Meyrink qu’Evola.

Ce qui a véritablement clarifié ma voie, c’est ma rencontre avec des disciples de Rudolf Steiner liés à la revue Ur, en particulier Colazza, et finalement Steiner lui-même, que j’ai reconnu intérieurement comme un maître de la nouvelle ère. Evola respectait profondément Colazza, le considérant comme un expérimentateur extraordinaire dans la pratique occulte.

Colazza critiquait Evola principalement pour avoir écrit des livres. « L’un de nous ne devrait pas écrire de livres », m’a-t-il dit un jour. « Les livres lient l’auteur à sa pensée actuelle et empêchent l’ouverture à l’inconnu. » Il y a du vrai là-dedans, mais le sacrifice d’Evola à travers l’écriture avait également un sens : compromettre son propre chemin pour éveiller les autres.

Evola n’a jamais véritablement agi en tant que « maître ». Il était un éveilleur et un guide, mais lorsque je cherchais des conseils pratiques, il m’orientait vers d’autres, tels que Colazza (Steiner) ou Bonabitacola (Myriam – Kremmez).

Ce qui reste énigmatique, c’est la relation d’Evola avec la Tradition. Les formes traditionnelles en lui dissimulent une impulsion profondément antitraditionnelle. Il a utilisé la Tradition comme une arme contre le monde moderne, mais a finalement construit un cosmos spirituel entièrement personnel. Il semblait prôner un retour à la Tradition tout en recherchant en réalité quelque chose qui la dépassait, voire qui s’y opposait.

Guénon est resté à l’intérieur de la Tradition ; Evola en est constamment sorti tout en continuant à l’invoquer. De l’idéalisme magique au tantra, de Nietzsche à l’alchimie et au Graal, tout chez Evola était subordonné à une vision intensément personnelle et à une puissante volonté de liberté.

Evola a rendu son monde réel par la force de la pensée. C’est ce qui pourrait véritablement aider un chercheur — non pas un disciple aveugle, mais la conquête de la Lumière elle-même. Une pensée faible est une erreur ; une pensée puissante devient vérité car elle coïncide avec la réalité. Pourtant, seule une personne libre peut véritablement le reconnaître.

Quiconque s’accroche à Evola uniquement pour une exaltation émotionnelle ou une dépendance mystique trahit son enseignement. C’est pourquoi Evola est un remède dangereux mais puissant : seuls ceux qui possèdent déjà une discipline intérieure peuvent l’utiliser correctement.

Le cœur vivant de l’œuvre d’Evola est l’idée de libération. Mais la libération exige une pure reconnaissance de soi et une conscience de soi éveillée. Sa personnalité était une synthèse de sa propre individualité et d’inspirations supra-individuelles agissant à travers lui.

Pour devenir véritablement créatif au sens ésotérique, il faut dissocier la voie d’Evola de ses manifestations politiques et sociales. Les désastres les plus graves découlent toujours du mélange du sacré et du profane.

En fin de compte, la destinée spirituelle d’Evola dépend de sa capacité à rester intérieurement indépendant de ses propres écrits et doctrines — à éviter de s’identifier à l’image mythifiée créée par ses disciples.

Retour en haut