Au début des années 1930, alors que la résistance coloniale et la ferveur nationaliste gagnaient toute la Syrie, Fakhri al Baroudi occupait une place centrale dans l’appareil du Bloc national à Damas, en tant qu’organisateur principal de la lutte contre le mandat français.
Né en 1889 dans une famille damascène influente, il n’était pas un aristocrate oisif, mais un personnage aux multiples talents : poète, journaliste, homme politique, vétéran de l’armée ottomane pendant la Grande Guerre et conseiller du roi Faisal Ier pendant la brève période d’indépendance de la Syrie entre les deux guerres. Il avait rejoint le Bloc national en 1928, peu après sa fondation lors de la Conférence de Beyrouth d’octobre 1927, insufflant une énergie organisationnelle qui avait transformé le Bloc d’un cercle de négociation élitiste en un mouvement ayant une véritable portée populaire.
S’appuyant sur ses relations avec des personnalités locales, des intellectuels et des réseaux d’étudiants centrés autour d’institutions telles que l’école préparatoire et le bureau Anbar, Baroudi fusionna l’autorité culturelle avec la mobilisation populaire, faisant sortir la politique nationaliste des salons pour l’amener sur les places publiques de Damas.
La force tactique de Baroudi résidait dans sa capacité à consolider la dynamique. En octobre 1934, il fut le fer de lance de la création du Bureau arabe de la publicité et de l’édition, une organisation qui finançait le Bloc et intégrait le message nationaliste dans la vie quotidienne.
Il ne s’agissait pas d’une protestation ponctuelle, mais d’un conditionnement politique soutenu, destiné à normaliser la participation nationaliste et à transformer un réseau d’initiés en une cause populaire. Sa résidence à Qanawat devint un centre révolutionnaire, attirant des écrivains, des intellectuels et des organisateurs dans un espace qui faisait le pont entre la production idéologique et l’action directe. Ces rassemblements renforcèrent la position du Bloc parmi les classes éduquées de Damas, tout en jetant les bases d’une mobilisation de masse lorsque la confrontation devint inévitable.
Son influence s’étendait bien au-delà des élites. Baroudi orchestra des grèves qui fermèrent les marchés et paralysèrent le commerce, démontrant la capacité du Bloc à perturber la gouvernance coloniale. Plus important encore, il encouragea la participation des jeunes par des moyens non conventionnels : clubs de football, représentations théâtrales et organisations scoutes telles que la troupe Umayyad, qu’il soutint afin d’inculquer la discipline et la ferveur patriotique. Aux côtés de l’éminent avocat Munir al Ajlani, Baroudi cofonda l’Organisation nationale de la jeunesse en 1929. Aligné sur le Bloc, ce groupe ciblait les étudiants universitaires et les sportifs urbains âgés de plus de dix-huit ans, se présentant comme le noyau d’une future force de combat syrienne.
La formation dispensée par d’anciens officiers ottomans et des vétérans de l’armée de Faisal combinait des exercices, des marches et un enseignement idéologique, non seulement pour dynamiser les participants, mais aussi pour leur inculquer l’obéissance, l’unité et la préparation à l’affrontement. En 1936, la Jeunesse nationale s’était développée et comptait des branches à Homs, Alep, Lattaquié et Tartous, avec environ 15 000 membres qui animaient les jours fériés, les élections et les manifestations anti-françaises tout en combattant les groupes rivaux.
Cette expansion était autant psychologique qu’organisationnelle, révélant comment une idéologie moderne pouvait imposer l’ordre dans les troubles urbains.
Le programme de Baroudi combinait des initiatives économiques et culturelles pour construire une base nationaliste résiliente. Il créa à Damas ce qui est souvent décrit comme le premier bureau de placement du monde arabe, offrant une assistance gratuite aux étudiants et aux professionnels afin de promouvoir l’autonomie et la productivité contre la logique du mandat. Il soutint également la création de la radio de Damas et de la télévision syrienne comme vecteurs de messages nationalistes et d’indépendance économique, contrant ainsi le contrôle du mandat sur l’information et les ressources.
La transformation de la Jeunesse nationale en Chemises d’acier (al-Qumsan al-Hadidiyya) le 10 janvier 1936, exactement quarante jours après la mort de l’icône nationaliste Ibrahim Hanano (le fondateur du Bloc national), marqua une escalade décisive.
L’organisation devint une milice armée et disciplinée opérant sous l’égide politique du Bloc, conçue pour réprimer les rivaux et faire respecter l’autorité nationaliste. S’inspirant explicitement des formations fascistes européennes telles que les Chemises noires italiennes et les Chemises brunes allemandes, les Chemises d’acier projetaient une image d’ordre, de force et d’inévitabilité. Ils adoptèrent des structures de commandement hiérarchiques, organisèrent des rassemblements de masse (haflat) et menèrent des exercices publics sous la direction d’anciens officiers ottomans, transformant l’espace civique en un spectacle militarisé destiné à mobiliser la jeunesse et à intimider l’opposition. Cette évolution n’avait rien d’anormal. Elle reflétait une époque où le fascisme avait démontré comment la politique de masse pouvait être instrumentalisée, la jeunesse modelée en instruments de contrôle et la vie publique transformée en un théâtre d’autorité et de menace.
Les nationalistes syriens présentaient ces pratiques sous le couvert d’une rhétorique anticolonialiste, mais les méthodes elles-mêmes étaient directement héritées des précédents fascistes. Il ne s’agissait pas d’une imitation superficielle, mais d’une appropriation délibérée de techniques organisationnelles conçues pour convertir un ressentiment diffus en une force disciplinée. Le langage visuel des Chemises d’acier fusionnait la discipline militaire et le symbolisme local. Les membres effendiyya de la classe moyenne portaient des tuniques, des pantalons et des casques coloniaux gris acier rappelant les forces de l’époque de Faisal, évoquant la brève indépendance de la Syrie après la guerre.
Les recrues issues de la classe ouvrière de la brigade Hanano revêtaient des abayas rouges, des sharwals noirs et des manches brodées inspirées des traditions qabaday. Leur emblème, un poing serré tenant une torche, symbolisait le réveil et la défiance.
Les marches à travers Damas et Alep servaient à la fois à affirmer leur pouvoir et à revendiquer leur légitimité historique, présentant les Chemises d’acier comme les héritiers de l’armée dissoute de Faisal.
À Alep, où ils opéraient en tant que Garde nationale, les Chemises d’acier aspiraient à créer un nouveau type de nationaliste : discipliné, éduqué, physiquement capable et idéologiquement engagé. Dans la pratique, leurs méthodes étaient coercitives. Ils appliquaient les directives du Bloc en intimidant les commerçants pendant les grèves, en levant des fonds, en patrouillant dans les quartiers commerciaux et en sanctionnant les dissidents de la classe moyenne, tout en endoctrinant à la fois leurs membres et les passants.
Baroudi lui-même a souligné le potentiel révolutionnaire de la jeunesse dans un discours prononcé dans un camp des Chemises d’acier à al-Zabadani, comparant explicitement leur mobilisation aux forces qui ont propulsé Mussolini et Hitler au pouvoir.
Des dirigeants tels que Naseeb al Bakri et Saif al Din al Mamun ont mis l’accent sur l’obéissance absolue, présentant la discipline et l’unité comme des conditions préalables à la survie nationale. Les camps, les défilés et les rassemblements ressemblaient beaucoup aux formations fascistes européennes de jeunesse, notamment l’accent mis par les Jeunesses hitlériennes sur la condition physique et le modelage idéologique, adaptés à un cadre nationaliste panarabe. Ces similitudes manifestes ont suscité de la méfiance et de la résistance, aboutissant à des affrontements violents tels que celui du 12 octobre 1936 au marché dominical d’Alep (Suq al Ahad), où les Chemises d’acier affrontèrent les Badges blancs chrétiens.
Au départ, les autorités françaises toléraient les milices nationalistes dans la mesure où elles fragmentaient l’opposition et préservaient l’ordre. Cette tolérance prit fin lorsque ces forces menacèrent directementl’autorité du mandat. En 1939, les Français interdirent les Chemises d’acier, confisquèrent leurs armes et effacèrent leur présence officielle. La dissolution de l’organisation n’effaça pas son influence. Ses tactiques et son esthétique sont réapparues dans des mouvements ultérieurs, notamment le Parti social national syrien, qui a également mobilisé la jeunesse à travers un spectacle autoritaire et l’idéologie de la Grande Syrie, souvent accompagnée d’un antisémitisme explicite.
