La première chose que nous devons faire en discutant de l’organisation de l’État russe est de nous débarrasser de l’engouement pour les formules et slogans politiques. Laissons aux « démocrates croyants » la foi en la nécessité et le caractère salvifique de ce régime et libérons-nous pour une observation impartiale et une étude expérimentale. Et encore : donnons aux gens qui cherchent le succès auprès de la foule la liberté de critiquer les « aristocrates » ou même d’ignorer complètement l’idée d’aristocratie, comme étant prétendument « réactionnaire », « contre-révolutionnaire », « ancien-régime », etc. Quand nous pensons à la Russie à venir, nous devons être libres, totalement libres de la peur de déplaire à quelqu’un ou de recevoir une « condamnation », que ce soit des Européens de l’Ouest ou des locaux — radicaux de gauche ou de droite. Nous devons rendre des comptes à Dieu et à la Russie — par la vérité, et si cela déplaît à quelqu’un, tant pis pour lui.
On oppose généralement la « démocratie », en tant que gouvernement des gens « préférés » et élus par le peuple, à l’« aristocratie », en tant que gouvernement des gens « privilégiés de naissance ». C’est une erreur qu’il faut comprendre et rejeter. Elle est le fruit des passions politiques, de la démagogie et de l’endurcissement. Ce sont les meilleurs gens du pays qui devraient gouverner l’État, alors que le peuple choisit souvent non pas les meilleurs, mais les flatteurs qui lui plaisent et les démagogues sans scrupules qui réveillent ses passions. Le pays doit être gouverné par les meilleurs, qui viennent souvent des couches du peuple éduquées par l’État et cultivées sur plusieurs générations. La démocratie mérite reconnaissance et soutien uniquement dans la mesure où elle réalise une véritable aristocratie (c’est-à-dire qu’elle élève au sommet les meilleures personnes) ; et l’aristocratie ne dégénère pas et ne nuit pas à l’État précisément dans la mesure où elle est véritablement composée des meilleures forces du peuple.
Assurons-nous de cela.
« Aristos » signifie en grec « le meilleur ». Pas « le plus riche », pas « le plus noble », pas « le plus influent », pas « le plus astucieux et rusé », pas privilégié, pas le plus âgé. Mais précisément — le meilleur : un patriote sincère, ayant une pensée d’État, politiquement expérimenté, homme d’honneur et de responsabilité, sacrificiel, intelligent, volontaire, doué pour l’organisation, perspicace et instruit. On pourrait ajouter à cela d’autres qualités, par exemple courageux, cordial ; mais il est difficile de rejeter au moins une des qualités énumérées et de considérer comme « le meilleur » quelqu’un de cupide, corrompu, internationaliste, déshonoré, dépourvu de raison d’État et d’expérience, stupide et sans volonté, incapable d’organiser ou naïvement ignorant. Ce sont précisément les meilleurs qui doivent gouverner dans tous les États et sous tous les régimes. Tout régime est mauvais si les pires y gouvernent. Il est ridicule et contre-nature de dire : « nous exigeons la démocratie, même si elle permet à des imbéciles sans volonté, des ignorants corrompus, des incapables sans honneur et des rebuts sociaux similaires d’être élus, de se porter candidats et de gouverner ». Au contraire, il faut répondre à juste titre : « une démocratie incapable de distinguer les meilleurs ne se justifie pas ; elle ruine le peuple et l’État et doit tomber ». Il est insensé d’introduire la démocratie dans un pays pour détruire l’État et le peuple, comme cela a été fait en Russie en 1917. Et à quoi mène le gouvernement des pires personnes, les Russes le vivent déjà depuis trente-deux ans… Une école sévère !
On pourrait appeler notre exigence un axiome politique (c’est-à-dire une vérité évidente) : les meilleurs doivent gouverner. Pour reconnaître ces personnes dans la vie, on peut se tromper, on peut être d’accord ou pas d’accord avec leur évaluation, mais la tâche de les identifier est indiscutable et fondamentale. On pourrait l’exprimer sous forme de slogan : la voie est ouverte aux patriotes honnêtes et intelligents ! Faites-leur place — peu importe à quelle catégorie sociale, classe ou parti ils appartiennent ou non ! Ce qui compte, c’est la qualité de la personne : sa valeur politique et sa volonté politique ; et l’origine, la profession, l’appartenance de classe ou de parti n’ont pas d’importance. Ce qui compte, c’est la puissance morale et intellectuelle, pas les ancêtres ; ce qui compte, c’est sa fidélité à la patrie, l’orientation essentielle de sa volonté, pas sa carte de parti. L’appartenance à un parti (toute forme d’appartenance !) ne certifie pas les qualités d’une personne, elle les remplace ou les cache seulement. Et la qualité d’une personne passe avant tout et est la plus précieuse.
C’est pourquoi toutes les élections doivent avoir à l’esprit un objectif unique, principal et nécessaire : sélectionner les meilleurs fils du peuple et leur confier les affaires politiques. Il est stupide et aveugle de se laisser séduire par des démagogues qui, sous prétexte d’une étiquette partisane, défendent avec fureur les intérêts d’une certaine classe, d’un ordre, d’une minorité nationale, d’une circonscription territoriale ou tout simplement — les leurs !
Tout d’abord, parce que les affaires de l’État recherchent un intérêt unique, commun et national, et non des désirs particuliers ; et le démagogue, qui attise les passions précisément en fonction de désirs particuliers, témoigne ouvertement de son incompétence politique : il est un falsificateur en politique ; il est semblable à un gitan qui vante un cheval de contrefaçon ; envers un peuple naïf et confiant, il agit comme un corrupteur d’enfants, construisant son bien-être sur la tromperie et le mensonge.
Deuxièmement, parce que sa démagogie même témoigne de son incapacité fondamentale : il attise les passions pour se mettre en avant et détruire les affaires de l’État, les transformant au mieux en affaire de désir personnel, et au pire en affaire de son intérêt personnel.
La Russie ne peut être sauvée qu’en mettant en avant les meilleures personnes, qui défendent non pas l’intérêt d’un parti ou d’une classe, mais l’intérêt de tout le peuple. Tout le monde devrait être d’accord là-dessus et se concentrer dessus. Il faut avant tout l’expliquer au Russe ordinaire. Pour cela, toutes les mesures doivent être prises, comme : libérer le peuple de tous les partis ; instaurer le vote par circonscription avec présentation de candidatures personnelles, connues de tous ; et surtout, créer un type particulier de coopération concurrente pour trouver et mettre en avant les meilleures personnes — une collaboration entre le centre gouvernemental et les électeurs. Cette proposition sera argumentée et exposée dans les prochains numéros de « Nos Tâches » [1].
Les élections démocratiques ne sont qu’un moyen conditionnel en forme d’arbre pour un objectif absolument certain (la sélection des meilleurs). Si un tel objectif et un tel moyen entrent en conflit, alors le moyen conditionnel doit céder à l’objectif absolu. L’exigence que les meilleurs dirigent concerne la nature même, l’idée même de l’État ; un régime dans lequel les pires accèdent au pouvoir est condamné à l’échec et s’effondrera tôt ou tard, avec plus ou moins de honte. Tout État est destiné à être une aristocratie dans notre sens du terme : qu’il soit monarchique, dictatorial ou démocratique ; et on pourrait dire avec certitude que si les États historiquement légitimes avaient été au sommet politique, ils auraient extrait les véritables meilleurs de tous les niveaux de la population ; et alors les révolutionnaires professionnels n’auraient rien à faire dans le monde.
C’est pourquoi la question des « élections nationales » (selon la formule en quatre points : suffrage universel, égal, direct et secret) est une question de moyen, et non de but suprême incontestable ou de dogme. Ce moyen peut être approprié dans un État à une époque et inapproprié dans un autre pays à une autre époque. Il est naïf de croire en ce moyen comme en une « panacée » politique. Tous les peuples ne sont pas toujours capables de choisir les meilleurs pour gouverner grâce à de telles élections. Il faut poser la question autrement : quel peuple et quand, dans quelle taille d’État, à quel niveau de religiosité, de moralité, de conscience juridique, d’éducation et de bien-être matériel, avec quel système électoral, en période de calme ou de turbulences — pourra réellement résoudre cette tâche avec succès ?
Demandons donc : sur quelles bases les partis démocratiques émigrés contemporains peuvent-ils penser que le peuple russe, après une époque de communisme totalement corrosive et spirituellement dévastatrice, corrompant toute conscience juridique, après l’établissement d’une pauvreté généralisée dans le pays (les carriéristes soviétiques enrichis ne comptent pas !), après trente-deux ans d’esclavage, après l’habitude de ne plus penser par lui-même, après une complète et ancienne ignorance en matière de politique, d’économie et de diplomatie, après l’ancrage d’une habitude de peur, de vol, de rapports et de survie par servilité, pourra réaliser des élections de ce genre ? S’ils ont de bonnes raisons, il ne faut pas les faire taire ; et s’ils n’en ont pas, mais au contraire des raisons contraires, à quoi sert ce bavardage programmatique irresponsable ?
La Russie a besoin d’un système électoral qui lui fournisse un moyen sûr de trouver et de mettre au pouvoir ses vrais meilleurs éléments. Dans ces élections, les meilleurs ne peuvent pas et ne doivent pas être membres du parti international, destructeurs évidents et bourreaux du peuple russe, les communistes « camouflés » ou transformés, les traîtres reconvertis, etc. Cela signifie que ces élections ne peuvent être ni universelles ni directes. Les meilleurs peuvent être trouvés seulement par ceux qui n’ont pas perdu l’honneur et la conscience, par ceux qui ont souffert, et non par ceux qui ont fait souffrir. Sinon, la Russie sera de nouveau livrée aux mains de la populace politique, qui passera de la populace rouge à la populace noire, afin de créer un nouveau totalitarisme, un nouveau bagne et une nouvelle décadence. Que Dieu nous en préserve !
[Ecrit le 3 juin 1949.]
[1] Rappelons que cette série d’articles, publiés sous pseudonyme entre 1948 et 1954, n’était au départ pas conçue pour composer un livre. C’est après la mort d’Ilyine (survenue en décembre 1954) que ses fidèles réunirent tous ces articles en deux volumes, publiés en russe à Paris en 1956 sous le titre de Nashi Zadachi (Nos tâches), et sous le véritable nom de l’auteur. D’autres éditions ont depuis lors vu le jour, en diverses langues. Ce livre, Nos tâches, est considéré comme l’un des ouvrages politiques les plus importants d’Ilyine, et sa lecture a même été recommandée par V. Poutine. (NDT)
