« Nous prendrons à droite le nationalisme sans le capitalisme auquel il est en général lié et à gauche le socialisme sans l’internationalisme marxiste qui est un leurre (…) Le national-socialisme devra être surtout un socialisme. » (Otto Strasser)
[Ci-contre : Otto Strasser à la tribune en 1930 pour annoncer son départ du NSDAP — “Les Socialistes quittent les NSDAP !” dira-t-il. Il suscitera l’enthousiasme de ses camarades et des hommes et des femmes qui jusque là hésitaient à rejoindre le Parti ayant trahi ses engagements selon eux]
À l’origine, la NSKD ne possédait pas de programme officiel. Otto Strasser avait publié, de sa propre initiative, ses 14 thèses sur le révolution allemande en 1929. L’année suivante, un de ses adjoints, le commandant Buchrücker écrivait un article en 15 points intitulé Principe programmatique des nationaux-socialistes révolutionnaires : L’ordre nouveau. La NSKD adopta comme programme une synthèse de ces deux textes, lors de son congrès des 25 et 26 octobre 1930.
Strasser et les siens faisait table rase de la république de Weimar. Le Reichstag serait remplacé par une chambre de six corporations (ouvriers, paysans, employés, fonctionnaires, industriels et profession libérales). Il considérait que le fédéralisme correspondait le mieux à l’esprit allemand. Dans son projet, les nouveaux cantons seraient administrés uniquement par des natifs du crû. Peu belliqueux, il hésitait entre l’instauration d’une petite armée professionnelle ou une milice de type suisse. En matière de politique étrangère, il souhaitait que les revendications territoriales fussent réglées par plébiscite. L’Allemagne n’augmenterait pas son espace vital par la guerre, mais bien par la colonisation et la mise en valeur des terres traditionnellement germaniques.
Il affirmait que le nationalisme était un élément dissolvant de l’impérialisme des puissances occidentales. L’affaiblissement de la France et de l’Angleterre impliquait le soutien à toutes les luttes de libération nationale dans leurs colonies et l’éclatement des États nations au profit des régions. En précurseur, Strasser préconisait d’ailleurs la création d’une ligue internationale des peuples opprimés.
L’Europe fédérale aurait été fondée sur les mêmes principes que l’Allemagne, elle aurait accepté la pluralité des mœurs et des coutumes en son sein. La suppression des barrières douanières et la pratique du libre échange économique et culturel aurait permis une autarcie à l’échelle européenne.
25 points ou 14 thèses ?
Otto Strasser reprochait à Hitler l’abandon du programme des 25 points, pourtant “immortalisés” au congrès de Bamberg, en 1926. Cependant, force est de constater que sur certains points son propre programme allait moins loin ou paraissait moins clair que les 25 points. Ainsi, dans sa thèse 9, Strasser écrit : « La révolution allemande proclame la propriété éminente de la Nation sur les fonds, le sol et les richesses du sous-sol dont les propriétaires ne sont que les feudataires de la Nation », alors que les 25 points exigeaient la nationalisation des entreprises appartenant à des trusts et la municipalisation des grands magasins. De même, la dixième thèse évoque « la participation de tous les producteurs allemands à la propriété, au gain, à la direction de l’économie nationale », tandis que le point 14 parlait plus clairement de « la participation aux bénéfices des entreprises ».
Strasser ne contestait pas l’existence de la propriété individuelle, mais il voulait que tous les Allemands y accédassent. Il proposait un partage de la propriété et des bénéfices des entreprises selon une clé de répartition qui accordait 49% aux capitalistes, 41% à l’État et 10% au personnel. Quant aux décisions, elles auraient été prises à part égale par les trois acteurs économiques.
Parallèlement, Strasser développait une conception agrarienne de la société qui n’est pas sans rappeler l’idéologie des Khmers rouges. Les besoins devaient être satisfaits autant que possible au niveau local. À terme, les banques disparaîtraient et les échanges seraient basés sur un système de troc. L’État détiendrait la propriété des terres qu’il affermerait par parcelles aux particuliers. Les grandes industries auraient été démantelées et remplacées par des petites et moyennes entreprises installées en dehors des grandes villes. Ainsi, le producteur et consommateur citadin retourneraient à la campagne où il (ré)apprendrait la frugalité et la vie en communauté
Un nationalisme exempt de racisme
Pour Strasser, la nation n’était pas fondée sur la race qui ne fournissait que sa matière première. Le peuple se constituait peu à peu par l’usage de la langue et la pratique de l’endogamie, il était formé par le vécu en commun, puis prenait conscience de sa singularité. Parvenue à ce stade, la nation allemande se reconnaissait des qualités spécifiques qu’elle déniait aux autres peuples. Par conséquent, il voulait interdire le mariage avec les étranger et… l’apprentissage des langues en dessous du niveau universitaire! Toutefois, la conception de Strasser excluait le racisme. À son son sens, il existait certes des différences entre les peuples, mais point de hiérarchie entre les races. Son nationalisme était un instrument de réorganisation de l’Europe et du monde sur des bases ethniques et linguistiques.
En ce qui concernait les Juifs, il considérait qu’ils formaient bien un peuple à part entière, mais il fallait réduire leur influence sur l’État, l’économie et la culture. De 1932 à 1938, Strasser évolua vers un philosémitisme dicté par la raison. Adolf Hitler ayant brisé leur pouvoir, ils ne représentaient plus une menace. D’un point de vue éthique, il condamnait les actes de violence et les écrits racistes. Par ailleurs, il soutenait l’idée sioniste. Finalement, peu avant la guerre, il affirma même que les Juifs avaient gagné le droit de résider en Allemagne.
Une vision cyclique et déterministe de l’histoire
Influencé par Oswald Spengler, Strasser dénonçait la dictature des universaux, l’abstraction divinisée de la Raison et ses corollaires. Foncièrement vitaliste et organiciste, il la concevait comme une série de cycles, chaque civilisation naissait, croissait et mourait à l’instar des hommes. Sa vision cyclique de l’histoire induisait un profond déterminisme. Les sociétés connaissaient des époques dominées par l’individu et d’autres gouvernée par le collectif. La période qui allait de la Révolution française à la première Guerre mondiale avait vu le triomphe de l’individualisme, maintenant le balancier oscillait et nous revenions à une nouvelle ère communautaire. Aussi, les grands hommes n’étaient que des “aiguilleurs” ou des “éveilleurs” et les partis de masse (socialiste, communiste, national-socialiste) permettaient au peuple de recouvrer l’esprit völkisch occulté par 150 ans de rationalisme triomphant, mais ni les uns ni les autres ne pouvaient influer sur le cour inéluctable du destin. En ce sens, le NSKD était une école de cadres qui avaient compris le cours nouveau qu’empruntait l’histoire, leur mission consistait à conscientiser le peuple.
Nous reconnaissons dans la pensée de Strasser les influences de la révolution conservatrice et du socialisme. Jean-Pierre Faye le classait parmi les nationaux-bolcheviques, tandis que Dupeux récusait cette thèse. En effet, ses idées recèlent à la fois des éléments novateurs et des archaïsmes. Son refus du modernisme et sa vision quasi féodale de la société lui valut d’ailleurs les critiques justifiées des nationaux-bolcheviques comme Niekisch, Lass ou Paetel qui se gaussaient bien de son “Allemagne sans WC”. Néanmoins, dans d’autres domaines, il faisait figure de précurseur, ainsi en appelant à la constitution d’une ligue des peuples opprimés contre l’impérialisme. Sa pensée était à l’image de son temps, une transition entre l’ancien monde détruit par la première guerre industrielle et le nouveau qui restait à construire.
► Frédéric Kisters, Devenir n°21, été 2002.
♦ Sources :
- Karl Dietrich BRACHER, Hitler et la dictature allemande, Paris, 1995 (1ère éd. 1969)
- Louis DUPEUX, Stratégie communiste et dynamique conservatrice. Essai sur les différents sens de l’expression “national-bolchevisme” en Allemagne, sous la République de Weimar (1919-1933), Paris-Lille, 1976
- Jean-Pierre FAYE, Langages totalitaires, Paris, 1972
- Patrick MOREAU, “Socialisme” national contre hitlérisme : le cas Otto Strasser, dans La révolution conservatrice dans l’Allemagne de Weimar (dir. Louis DUPEUX, Paris, 1992, p. 377-389)
- Otto STRASSER, Hitler et moi, Paris, 1940
- Idem, L’aigle prussien sur l’Allemagne, New York / Montréal, 1941
- Idem, History in my time, Londres, 1941
- Idem, Mein Kampf, Frankfurt-am-Main, 1969
- Otto Strasser et Victor ALEXANDROV, Le Front noir contre Hitler, 1968
