L’université comme laboratoire politique : le cas des GUF

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Les Gruppi Universitari Fascisti (GUF) sont officiellement créés en 1927, dans le cadre du processus de fascisation des organisations de jeunesse et d’étudiants lancé après les leggi fascistissime (lois fascistes) de 1925-1926. Leur fonction n’est pas de représenter les étudiants, ni de constituer un simple organe de propagande du régime, mais d’organiser politiquement la jeunesse universitaire dans le cadre d’une stratégie à long terme visant à former les futures classes dirigeantes. L’université, lieu traditionnellement réfractaire à un encadrement total, devient ainsi un espace d’intervention du fascisme.

La naissance des GUF en tant que structure de formation politique

Les GUF ne sont pas nés comme une association spontanée ni comme un simple instrument de propagande. Dès leur origine, ils ont été conçus comme une structure de formation politique, avec une fonction distincte de celle des organisations de jeunesse de masse. Leur position institutionnelle le démontre : ils dépendent du Parti national fasciste, mais opèrent au sein des universités ; ils sont officiellement ouverts à tous les étudiants, mais organisés selon des critères de sélection informels ; ils encouragent le débat, mais le canalisent dans des cadres idéologiques précis. Cette ambiguïté n’est pas un défaut du système, mais sa condition de fonctionnement. Au cours des années 1930, en particulier après la nomination de Giuseppe Bottai au poste de ministre de l’Éducation nationale en 1936, le rôle des GUF est renforcé. Bottai considère explicitement l’université comme un pivot stratégique pour la construction de l’État fasciste. Entre 1936 et 1939, Bottai insiste à plusieurs reprises sur la nécessité de soustraire l’université à l’intellectualisme abstrait et de la ramener à une fonction de responsabilité politique et étatique, rejetant l’idée de l’université comme un espace séparé de la vie de l’État. La conception fasciste de la jeunesse universitaire repose donc sur un postulat clair : l’étudiant n’est pas un sujet à représenter, mais une ressource à former et à discipliner. Les GUF ne sont pas créés pour défendre les intérêts des étudiants, ni pour servir de médiateurs entre l’université et l’État. Au contraire, ils sont conçus pour transformer l’université en un environnement actif, dans lequel l’étudiant intériorise un rôle politique et social.

L’« esprit grégaire » de la jeunesse universitaire

Cette approche se reflète clairement dans l’organisation interne des GUF. À côté d’une base formellement large d’adhérents, qui coïncide souvent avec l’ensemble des étudiants régulièrement inscrits, se développe un noyau restreint de militants actifs, sélectionnés par leur participation continue aux activités culturelles, à la presse universitaire et aux organes dirigeants locaux et nationaux. C’est dans cet espace entre adhésion formelle et participation effective que les GUF remplissent leur fonction principale : socialiser les masses étudiantes, mais en même temps former des cadres, en les habituant précocement à la gestion du débat, à l’exercice de la direction et à la prise de responsabilités organisationnelles. La presse des GUF joue un rôle central dans ce processus. Des revues telles que Libro e moschetto, Università fascista et les nombreuses publications locales – on compte plus d’une centaine de revues créées entre 1926 et 1944 – ne fonctionnent pas comme de simples bulletins de propagande, mais comme de véritables centres de formation politique. Écrire dans ces journaux signifie apprendre un langage, se confronter à des thèmes imposés par le haut, se confronter à une dialectique interne qui récompense la capacité d’argumentation plutôt que la fidélité passive. L’activité rédactionnelle devient ainsi un instrument de sélection informel : ceux qui démontrent leur maîtrise du lexique politique et leur capacité à s’insérer dans le cadre idéologique du régime sont progressivement valorisés ; ceux qui restent en marge sont absorbés dans la masse silencieuse des inscrits.

La mobilisation permanente des jeunes

C’est dans ce système que s’inscrit la création des Littoriali della cultura e dell’arte, lancés en 1934 et progressivement développés au cours des années 1930. Présentés officiellement comme des concours culturels entre universitaires, les Littoriali remplissent une fonction bien plus complexe.

Ils représentent un espace de confrontation contrôlé, dans lequel le conflit intellectuel n’est pas supprimé, mais régulé et rendu productif. Les thèmes assignés – de l’État corporatif au rôle de l’intellectuel, de la relation entre l’individu et la collectivité à la fonction impériale de l’Italie – permettent l’émergence de positions différenciées, mais organiques à un périmètre idéologique tracé par le discours fasciste. La dissidence, lorsqu’elle se manifeste, prend la forme d’une compétition interprétative, et non d’une contestation de l’ordre politique. C’est dans ce contexte qu’il faut lire l’insistance fréquente, dans la presse fasciste, sur la critique de l’intellectualisme et du « conformisme bourgeois ». L’universitaire fasciste est présenté comme une figure appelée à rompre avec la tradition académique du XIXe siècle, accusée d’abstraction et d’autoréférentialité. Cependant, cette critique ne produit pas une simple « rupture avec le système », mais active un mécanisme de mobilisation permanente, là où le caractère et le style du jeune fasciste sont appelés à corriger les défauts de l’administration du pouvoir. L’antibourgeoisie des GUF n’est jamais « anti-système » au sens où on l’entend aujourd’hui : elle canalise l’inquiétude générationnelle vers un projet de renouveau interne, en évitant qu’elle ne se traduise par un intellectualisme stérile. En ce sens, la polémique contre le « vieux professeur » ou contre la culture livresque ne vise pas à démocratiser l’université, mais à redéfinir sa fonction dans un sens révolutionnaire.

Les GUF et la fonction pédagogique

La relation entre les GUF et le monde du travail confirme encore cette approche. À partir de la seconde moitié des années 1930, avec l’intensification de la restructuration corporative de l’État, des initiatives visant à rapprocher les étudiants universitaires des ouvriers sont encouragées, notamment à travers les Littoriali del lavoro et les cours de formation politique. Dans ce cas également, l’objectif n’est pas une simple intégration égalitaire, mais la construction d’une hiérarchie fonctionnelle. L’étudiant est formé pour devenir un futur dirigeant, technicien ou fonctionnaire, appelé à interpréter et à guider les besoins du travail national. Le conflit social n’est pas nié, mais il n’est pas non plus interprété à travers le prisme marxiste de la lutte des classes, il est plutôt reformulé comme un problème éducatif et organisationnel. Cette fonction pédagogique venue d’en haut permet de mieux comprendre la nature des GUF en tant qu’instrument d’hégémonie. Ils n’opèrent pas par la répression ou l’imposition autoritaire, mais par la production d’un consensus qualifié au sein d’un segment stratégique de la population. Le « contrôle » ne s’exerce pas sur le contenu, mais sur les formes de participation. Le jeune universitaire est encouragé à discuter, à écrire, à rivaliser, à condition qu’il intériorise l’idée que la politique n’est pas un terrain de représentation ou de revendication, mais de prise de responsabilités et de fonctions au sein de l’État.

Construire des dispositifs de pouvoir durables

Entre 1927 et 1943, les GUF peuvent être considérés comme une tentative cohérente d’intervenir sur la question de la continuité des élites. L’université devient le lieu où le fascisme expérimente un modèle de formation politique qui ne se limite pas à l’adhésion idéologique, mais vise à structurer des dispositifs durables : comportements, rôles, modes de participation. Ce n’est pas un hasard si de nombreux cadres formés dans ce contexte parviennent à se repositionner après la guerre, souvent en dépolitisant rétrospectivement leur expérience, mais en conservant leur capital relationnel et symbolique. Dans cette perspective, les GUF ne peuvent être réduits ni à un simple appareil de propagande ni à un espace de dissidence latente. Ils doivent être compris comme une structure d’organisation de la jeunesse universitaire fondée sur l’idée que la formation politique est un processus actif, guidé et sélectif. Leur expérience montre que lorsque l’université est traversée par un projet politique explicite, elle devient un champ de conflit structuré mais productif ; lorsqu’elle se proclame neutre, comme c’est le cas aujourd’hui, elle finit par être colonisée par un sens commun qui se présente comme naturel mais qui est néanmoins le produit d’une hégémonie dominante. La parabole des GUF rappelle enfin que l’hégémonie ne s’impose pas seulement par des interdictions et des censures, mais surtout par la construction de parcours, d’incitations et de hiérarchies internes qui orientent les pratiques avant même les idées.

Sergio Filacchioni

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