Nous sommes nés pour faire de ces valeurs une réalité

Alexandre Douguine

Alexandre Douguine a expliqué aux sénateurs la substance idéologique du décret présidentiel

En Russie, depuis 2022, il existe une idéologie d’État bien définie, même si elle est qualifiée de « vision du monde » en raison des exigences de la Constitution, et son essence réside dans le décret présidentiel sur la protection des valeurs traditionnelles. C’est ce qu’a déclaré le 31 mars aux sénateurs le philosophe Alexandre Douguine, invité au Conseil de la Fédération en tant qu’expert. Seulement, l’État a oublié de faire connaître à la population cet ensemble d’idées expliquant pourquoi le peuple « souffre » et « périclite », a déploré M. Douguine.

Alexandre Douguine a expliqué aux sénateurs autour de quoi la société russe doit s’unir pour vaincre ses ennemis

L’intervention d’Alexandre Douguine lors de la réunion de la commission du Conseil de la Fédération chargée de la politique sociale a été annoncée dans le cadre de la rubrique « L’heure de l’expert ». Il a été présenté aux sénateurs en tant que directeur de l’École supérieure de politique Ivan Ilyine, fondée au sein de l’Université d’État de Russie pour les sciences humaines (RGSU) en 2023. Et le thème principal de son exposé a porté sur les valeurs traditionnelles russes.

« Ces valeurs constituent une véritable vision du monde, ce ne sont pas des fragments épars ni des slogans », a commencé M. Douguine. « Si nous n’avions pas d’article dans la Constitution interdisant l’idéologie, nous dirions que c’est cela notre idéologie. »

Selon M. Douguine, les dirigeants du pays discutent activement de ce qu’il convient de faire de l’article 13 de la Loi fondamentale : « Pour l’instant, nous en sommes restés à ne pas utiliser le terme « idéologie » — nous utilisons le terme « vision du monde ».

L’essence même de cette vision du monde, a expliqué l’orateur, est résumée dans le décret présidentiel n° 809 « Sur l’approbation des principes de la politique d’État visant à préserver et à renforcer les valeurs spirituelles et morales traditionnelles russes », signé en 2022.

Toute idée prend tout son sens lorsqu’elle a une antithèse, mais l’opposition entre différentes périodes de l’histoire russe est inadmissible, a souligné Alexandre Douguine. Or, l’Occident s’est immédiatement imposé comme l’antithèse : le philosophe a découvert que la différence fondamentale entre la « société traditionnelle » russe et la « société contemporaine » occidentale (ou « société moderne ») réside, selon lui, dans la perception de l’histoire. La société traditionnelle la perçoit comme allant du haut vers le bas : du paradis vers l’enfer, du bien vers le mal. Une telle société s’efforce de préserver et de glorifier le passé et, par conséquent, se concentre sur la permanence des institutions existantes.

« Si quelque chose a existé, c’est que, très probablement, c’est une bonne chose », a expliqué M. Douguine à propos de ce principe. La société contemporaine, quant à elle, perçoit le monde comme évoluant de bas en haut : vers le progrès, l’innovation et la modernisation. « Il n’y a pas d’éternité — il y a le temps. Il n’y a pas de Dieu — il y a l’homme », a énuméré le philosophe en énonçant ces principes « modernes ».

En réfléchissant à l’opération militaire spéciale, a poursuivi Alexandre Douguine, les dirigeants russes devaient répondre aux questions suivantes : « Pour quoi mourons-nous ? Pour quoi souffrons-nous ? Contre qui combattons-nous et que défendons-nous ? ». C’est précisément le décret n° 809 qui a apporté les réponses à ces questions, et les 17 valeurs qui y sont énumérées sont devenues un nouveau paradigme. Mais l’État a «oublié» d’en parler à la société — et il faut désormais rattraper le retard, a déploré l’orateur.

Parmi les politiciens, les universitaires et les personnalités publiques avec lesquels les discussions ont permis de façonner le concept qu’il présente, Alexandre Douguine a cité Alexandre Kharitchev, chef du service présidentiel chargé du suivi et de l’analyse des processus sociaux. Ce dernier, en janvier, lors d’un exposé au forum de l’association « Znanie », avait lui aussi qualifié M. Douguine de « philosophe très populaire et véritablement remarquable » (voir « Kommersant » du 24 janvier). Mais sur l’interprétation de certains détails, les deux penseurs ont légèrement divergé.

Ainsi, M. Kharitchev a présenté en janvier un diagramme dans lequel les valeurs du décret n° 809 étaient classées en fonction de la prédisposition de la population russe et occidentale à leur égard. Par exemple, l’attachement des Russes au « collectivisme » et au « service de la patrie » a été évalué à 90 points sur 100, tandis que leur attachement à la « dignité » et aux « droits de l’homme » a été évalué à 40 points.

Or, M. Douguine, devant le Conseil de la Fédération, considérait toutes les valeurs de ce décret comme étant déjà incontestablement traditionnelles pour la culture russe — même si elles recoupaient verbalement les valeurs occidentales, elles l’emportaient inévitablement, selon l’interprétation du philosophe, sur le plan conceptuel. En particulier, il a opposé l’« humanisme athée » occidental, qui place l’homme au centre de l’univers, à la « véritable philanthropie » de la société traditionnelle, où l’on a coutume de protéger l’homme en tant que « création biblique ».

La différence de perception de l’État est tout aussi évidente pour le philosophe : si, en Russie, il s’agit d’une « chose sacrée » pour laquelle mourir est un devoir spirituel, alors, en Occident, « patriote » est un terme péjoratif.

Toutefois, a reconnu Alexandre Douguine, les citoyens pourraient pour l’instant avoir une objection « tout à fait compréhensible » à tous les arguments avancés : « De quoi parlez-vous ? Chez nous, dans la société, c’est tout le contraire. L’un fait carrière, l’autre vole des milliards. À la télévision, on ne voit que de la vermine et de la débauche… Tout le monde veut que ce soit comme en Occident. Le poisson cherche où l’eau est plus profonde, l’homme où elle est plus douce. » Mais la valeur, ce n’est « pas ce qui est, mais ce qui devrait être », a souligné le philosophe : « Nous ne sommes peut-être pas à la hauteur de cela. Mais nous devons l’être. Telle est la décision de notre société, de nos autorités, de notre président. »

Ce sont avant tout les représentants du pouvoir qui doivent commencer à « se conformer » ; Alexandre Douguine leur a proposé de répondre à la question de savoir lesquels d’entre eux répondent aux critères moraux imposés : « Eh bien, certains s’y conforment clairement. Et d’autres, au contraire, se demandent comment tout cela pourrait finir le plus vite possible. » Mais le philosophe a assuré à ces derniers que « cela » ne finirait jamais.

Stepan Melchakov.

Source : Kommersant.

 

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