Santander Wallaby examine les points communs inattendus entre les patriotes allemands et turcs, ainsi que ce que cela pourrait signifier pour l’avenir de l’Eurasie.
La victoire de l’AfD en Saxe-Anhalt le 6 septembre a donné au Parti de la Patrie (Vatan Partisi) en Turquie une bonne raison de se réjouir. Selon les résultats provisoires, l’AfD a remporté 43,8 % des voix, ce qui rend absurde toute tentative de considérer ses partisans comme un simple phénomène passager. Le lendemain, Özgür Bursalı, secrétaire général du Vatan Partisi, a félicité l’AfD et a dénoncé les qualificatifs d’« extrême droite » utilisés à son égard, les qualifiant de propagande américaine. Sa réponse mérite d’être prise au sérieux. Un parti allemand de droite et un parti turc issu de la gauche peuvent reconnaître un intérêt commun lorsqu’ils souhaitent tous deux que leurs pays retrouvent leur liberté d’action. L’indépendance nationale jette les bases d’une telle coopération. L’Allemagne devrait être libre de défendre ses frontières, de préserver ses industries et de négocier avec la Russie ; la Turquie devrait être libre de développer son économie et de choisir ses partenaires sans attendre l’approbation de Washington. Ces objectifs peuvent se renforcer mutuellement. Ceux qui s’obstinent à diviser chaque différend en camps idéologiques préétablis doivent répondre à une question plus délicate : pourquoi les intérêts allemands et turcs devraient-ils rester subordonnés à une stratégie atlantique élaborée ailleurs ? Le soutien de Bursalı à l’AfD renvoie à une politique dans laquelle les États fondent leurs relations sur des intérêts concrets et le respect mutuel.
L’histoire politique de Doğu Perinçek, président du Parti de la Patrie en Turquie, aide à comprendre ce jugement.
Son mouvement est né des bouleversements turcs de 1968 et a traversé une phase maoïste, mais sa préoccupation constante a toujours été la capacité de la Turquie à se gouverner, à se défendre et à subvenir à ses propres besoins. Son eurasianisme lie la souveraineté nationale à la production : agriculture, industrie, recherche scientifique, transports et énergie. Dans des propositions publiées en 2022, il a plaidé en faveur d’une coopération énergétique avec la Russie et l’Iran, d’une augmentation des exportations, de liaisons de transport renforcées et d’une collaboration avec les pays asiatiques dans les domaines de la science et de l’enseignement supérieur. Il s’agissait là de propositions visant à mettre en place les moyens de l’indépendance. La valeur de cette perspective réside dans les questions qu’elle soulève. À qui appartient l’usine ? Qui fournit son carburant ? Qui contrôle le crédit, les transports et les technologies de défense ? Un drapeau n’a guère de force si le pays qu’il représente ne peut garantir l’emploi de sa population ni entretenir ses propres machines. Perinçek considère la dépendance comme une condition matérielle que la politique doit modifier. La faible part des voix obtenue par son parti ne permet pas de trancher sur le bien-fondé de cet argument. Les partis bénéficiant d’un large électorat peuvent rester prisonniers de priorités étrangères ; un petit parti peut identifier un besoin national avant que d’autres ne soient disposés à le formuler. Il faut reconnaître au Parti de la Patrie le mérite d’avoir fait de la coopération avec les puissances continentales un projet politique durable. L’attention qu’il porte à la Russie, à la Chine et à l’Iran confère au patriotisme turc une stratégie qui va au-delà des discours, des cérémonies et des querelles périodiques avec les ambassadeurs occidentaux.
Nikolaï Trubetskoï, linguiste russe et l’un des fondateurs de l’eurasisme, a dénoncé l’habitude intellectuelle qui fait paraître naturelle une telle dépendance. Dans L’Europe et l’humanité, publié en 1920, il a fait valoir que la civilisation prétendument universelle de l’Europe était en réalité la culture d’un groupe particulier de peuples présentée comme la norme de toute l’humanité. Une société qui accepterait cette norme apprendrait à juger sa propre histoire, ses coutumes et ses réalisations à travers le regard des étrangers. Piotr Savitsky, géographe et économiste russe, a donné à la pensée eurasienne un fondement géographique et économique. Son concept de mestorazvitie, un espace commun de développement, reliait l’histoire des peuples à leur territoire et à leurs relations avec les sociétés voisines. Il concevait la Russie-Eurasie comme un tout historique dont la géographie, l’économie et les cultures s’étaient développées conjointement. Ces penseurs s’intéressaient principalement au caractère distinct de la Russie-Eurasie. Appliqués de manière plus générale, leurs arguments aident à expliquer pourquoi des patriotes allemands et turcs peuvent trouver un terrain d’entente tout en préservant leurs traditions nationales distinctes. Chaque pays possède une histoire et un ancrage géographique à partir desquels il doit agir. La géographie ne peut pas régler tous les différends politiques, mais elle impose des coûts aux politiques qui ne tiennent pas compte d’elle. Une usine allemande, un gisement de gaz russe et un port turc offrent des raisons concrètes de coopérer. L’indépendance politique gagne en crédibilité lorsque le commerce, les infrastructures et la production lui fournissent une base matérielle. Les gouvernements qui négligent ces liens risquent de réduire la souveraineté nationale à un slogan creux tout en sapant la puissance économique nécessaire pour la soutenir.
Alexandre Dougine transpose cet argument dans la lutte pour l’ordre mondial. Sa « quatrième théorie politique » conteste l’affirmation selon laquelle le libéralisme aurait acquis le droit de définir l’humanité en vainquant ses rivaux modernes. Il rejette également un simple retour au communisme ou au fascisme, recherchant une politique dans laquelle différentes civilisations puissent s’appuyer sur leurs propres convictions et expériences historiques. Dans sa conception de la multipolarité, les principaux centres de pouvoir sont des civilisations capables d’agir en leur propre nom : la Russie, la Chine, l’Inde et d’autres grandes communautés culturelles et politiques. Il admet également que l’Europe et l’Amérique du Nord puissent former des centres distincts. Cette possibilité revêt une importance particulière pour l’Allemagne. L’Europe pourrait retrouver le pouvoir de conclure des accords, de garantir ses approvisionnements et de trancher les questions de guerre et de paix en fonction de ses propres intérêts. Un pôle européen aurait des raisons de négocier avec la Russie et le monde islamique tout en préservant son identité propre. Vu sous cet angle, le soutien du Parti de la Patrie à l’AfD ouvre la voie à une compréhension continentale plus large. Leurs différences en matière de religion, de doctrine sociale et d’histoire nationale ne doivent pas nécessairement empêcher la conclusion d’accords sur le commerce et la sécurité. La promesse la plus utile de la multipolarité est que la coopération peut reposer sur la pérennité de peuples et de civilisations distincts. Une amitié se renforce lorsque chaque partie sait ce qu’elle défend et accepte que son partenaire ait lui aussi quelque chose à défendre.
Le programme publié par l’AfD donne à cet argument une base pratique solide. Son manifeste pour 2025 décrit explicitement la transition vers un monde multipolaire et appelle l’Europe à devenir un pôle de pouvoir doté d’une autonomie stratégique. Il propose de renforcer les relations avec l’Union économique eurasienne, de relancer les échanges commerciaux avec la Russie, de mettre fin aux sanctions économiques à l’encontre de la Russie et de réparer le gazoduc Nord Stream. La Turquie est désignée comme un partenaire stratégique et économique important, tandis que la coopération avec la Chine doit être évaluée à l’aune des intérêts allemands. Le programme maintient l’adhésion à l’OTAN dans l’attente d’une alliance militaire européenne indépendante et se félicite de la coopération avec l’administration Trump, tout en reconnaissant que les intérêts américains et allemands divergent de plus en plus. Ce terrain d’entente est suffisant pour justifier l’approche de M. Bursalı. Une politique étrangère allemande fondée sur ces engagements pourrait soutenir l’industrie, réduire la pression en faveur d’une confrontation permanente et offrir à Berlin un choix plus large de partenaires. Cela exige de faire preuve de cohérence, que la pression américaine émane d’un président ami ou d’un président hostile. Le devoir de Trump consiste désormais à défendre les intérêts sionistes. Celui de l’AfD est de défendre ceux de l’Allemagne. Les relations avec Israël doivent être évaluées selon le même principe, la paix et la sécurité allemandes primant sur un alignement automatique.
Les penseurs turcs ont abordé ces questions à travers leurs propres débats sur la survie nationale et l’influence étrangère. Ziya Gökalp, le sociologue qui a contribué à façonner le nationalisme turc moderne, a distingué la culture nationale de la civilisation partagée par plusieurs nations. Il estimait que la Turquie pouvait adopter la science et la technologie occidentales tout en préservant sa langue, ses traditions morales et son identité nationale. Un peuple pouvait apprendre des autres tout en restant lui-même ; le savoir moderne pouvait renforcer la nation sans effacer son caractère. Attilâ İlhan, poète, romancier et essayiste politique, a par la suite établi un lien entre l’indépendance culturelle et l’indépendance économique et stratégique. S’inspirant de la lutte de Mustafa Kemal Atatürk contre la domination étrangère, il a fait valoir que la Turquie avait besoin d’une économie sous contrôle national si elle souhaitait mener une politique étrangère indépendante en Eurasie. Il a également appelé la Turquie et l’Iran à rejoindre un regroupement continental avec la Russie, la Chine et l’Inde, considérant la coopération entre ces puissances comme un moyen de résister à la pression occidentale. Il s’agissait là de positions distinctes : Gökalp cherchait à participer à la civilisation occidentale tout en préservant la culture turque, tandis qu’İlhan plaidait pour un tournant stratégique vers l’Eurasie. Lues conjointement, ces positions aident à expliquer l’attrait de l’insistance de Perinçek sur le fait que l’indépendance nationale doit s’accompagner d’une substance culturelle, économique et militaire. Un pays a besoin de confiance en sa propre histoire, des moyens de produire ce dont il a besoin et de la liberté de choisir ses partenaires. Ces préoccupations offrent aux patriotes allemands et turcs une base de coopération ancrée dans le respect de l’indépendance de chaque nation.
La décision de Bursalı d’inclure la BSW (Alliance Sahra Wagenknecht) dans son appel ouvre la voie à une autre possibilité : une coopération transcendant les clivages politiques internes en Allemagne sur les questions de paix, d’énergie et de souveraineté. Il a également encouragé la communauté turque d’Allemagne à s’impliquer dans la vie politique de l’AfD et de la BSW. Cet appel remet en cause la croyance commode selon laquelle l’ascendance détermine l’allégeance politique. Les citoyens doivent être libres de juger les partis à l’aune de leurs politiques, et la coopération politique doit être mise à l’épreuve par le biais d’un débat ouvert et d’accords publics. Le patriotisme gagne en force lorsqu’il définit des devoirs clairs sur le plan national et tisse des liens d’amitié utiles à l’étranger. Un gouvernement peut faire respecter ses lois et défendre sa culture nationale tout en recherchant de bonnes relations avec des pays dont les coutumes diffèrent des siennes. La tâche plus large consiste à donner à ce principe une forme durable : des accords commerciaux fiables, un approvisionnement énergétique sûr, des échanges scientifiques et un accord européen en matière de sécurité conclu par la voie de la négociation. La coopération entre patriotes doit être jugée à l’aune de ses résultats concrets dans les usines, les foyers et la vie publique. La progression électorale de l’AfD et la réponse du Parti de la Patrie méritent qu’on s’y attarde, car elles laissent entendre que certaines des anciennes divisions perdent leur pouvoir de dicter toutes les alliances. L’Allemagne et la Turquie peuvent contribuer à édifier un ordre eurasien où les relations sont régies par des accords, et où plusieurs pôles de pouvoir limitent les ambitions de chacun d’entre eux. Un continent capable de négocier son propre avenir n’a aucune raison de le consacrer à la mise en œuvre des projets d’autrui.
Source : Multipolar press.
