QAnon, le conspirationnisme pour les nuls

jacob angeli chansley 20231111

QAnon, tout le monde en a entendu parler durant la campagne infructueuse pour la réélection de Donald Trump, mais qui sait ce qui se cache réellement derrière ce mot agité avec frénésie pour démoniser l’ex-Président des États-Unis et ses partisans ? Conspirationnisme délirant, réseau de résistants internétique, manœuvre de déstabilisation, qu’en est-il réellement ?

QAnon lutte contre la Cabal

Le 19 août 2020, lors d’une conférence de presse, Donald Trump a qualifié les militants de QAnon de « gens qui aiment leur pays ». Un journaliste lui faisant remarquer que ceux-ci le décrivaient comme luttant contre une clique de satanistes pédophiles, il a répondu « Est-ce que ce serait une mauvaise chose ? Si je peux aider à sauver le monde, je suis prêt à le faire. Et nous le faisons. » Il y a dans cet échange toute l’ambiguïté de l’affaire : la croyance en une conspiration totalement irrationnelle est en apparence validée par une personnalité reconnue.

Pourtant, nul ne peut nier, à moins d’être aliéné, que cette conspiration soit délirante. Qu’on en juge.

Pour les militants QAnoniste, une lutte eschatologique se déroule entre les « chapeaux blancs », c’est-à-dire les défenseurs (le Pentagone, Trump et quelques autres) de l’Amérique des rednecks, et les « chapeaux noirs », c’est-à-dire les représentants de la Cabal. Celle-ci aurait pris le pouvoir aux États-Unis après l’assassinat de John F. Kennedy et contrôlerait depuis lors l’État profond, à l’exception des forces armées. La Cabal aurait placé tous les présidents avant Trump, elle comprendrait tous les opposants politiques de Trump, de Barack Obama et sa femme Michelle — qui selon QAnon est un transgenre — au mouvement Black Lives Matter, en passant par Hillary Clinton, sans oublier des célébrités telles que Tom Hanks, Céline Dion et Beyoncé, ainsi que les incontournables George Soros et Bill Gates.

Comment les QAnonistes ont-ils été informés de tout cela ? Tout simplement en interprétant les nouvelles du jour à la lumière de messages cryptiques, appelés Qcrumbs (miettes de Q) ou Qdrops (gouttes de Q), envoyés sur les réseaux sociaux par un certain Q qui serait un officier des renseignements ou un haut fonctionnaire du gouvernement, chargé par Trump et le Pentagone d’alerter le monde sur ce qui est sur le point de se produire : « la Tempête », c’est-à-dire l’arrestation et l’exécution massive de tous les membres de la Cabal.

Ajoutons à ce qui précède que les QAnonistes sont convaincus que l’État profond retient prisonniers sous terre, dans le Dumb (acronyme de Deep underground military bases c’est-à-dire Bases militaires souterraines profondes), des millions d’enfants, après les avoir kidnappés, ou les avoir fait naître directement dans ces bases, pour les violer, les torturer et boire leur sang afin d’en extraire une substance à la fois psychotrope et rajeunissante : l’adrénochrome.

D’autres délires parallèles s’ajoutaient à cela dont la croyance en la présence de troupes chinoises secrètement cantonnées au Canada et prêtes à envahir les États-Unis pour soutenir la Cabal si Trump était réélu.

Les sources de QAnon

Les messages de Q sont apparus pour la première fois en 2017 sur le forum 4chan. Si au départ, n’était visé qu’un public américain, la conspiration s’est rapidement internationalisée, des sites relais sont apparus et le mouvement QAnon s’est répandu en Europe ainsi que, plus curieusement, en Extrême-Orient.

Une analyse lucide de ses thèmes montre que la plupart d’entre eux sont anciens, l’originalité de QAnon n’étant en fait que leur agrégation et leur diffusion très importante via internet.

Le mythe de l’enlèvement d’enfant pour les saigner et utiliser leur sang remonte au Moyen-Âge et participe de la vulgate du conspirationnisme antisémite. Celui de l’existence d’importantes sociétés secrètes sataniques aux États-Unis date des années 1980 période où le pays fut agité par la satanic panic, vague de révélations de viols d’enfants lors de rituels satanique obtenues par des psychologues grâce à des « méthodes permettant de retrouver les souvenirs occultés ». Quant à celui de l’adrénochrome il vient d’un livre de 1971 de Hunter S. Thompson, Fear and Loathing in Las Vegas où l’on peut lire que l’adrénochrome « ne s’achète pas », et qu’il ne peut être extrait que « de la glande surrénale d’un corps humain vivant ».

Le reste est à l’avenant et, pour un Européen cultivé, tout cela ressemble fort à une affaire Taxil à l’américaine.

Complot contre complot

Malgré toutes ses tares apparentes, il faut convenir que le monde politique américain n’est pas composé d’imbéciles, il est comme en Europe le lieu où agissent des êtres humains prêts à faire feu de tout bois au bénéfice de leur carrière. Alors pourquoi Donald Trump, qui a relayé à plusieurs reprises des Tweets de QAnon et certains cadres du Parti républicain, dont plusieurs de ses élus, ont-ils donné l’impression d’accorder du crédit aux thèses délirantes du qanonisme ? Tous simplement, sans doute, car, bien que n’y croyant absolument pas, ils avaient perçu l’aspect extrêmement mobilisateur de ce complot pour une partie de leur électorat, le moins éduqué et le moins politique.

Ce faisant, ils ne faisaient que reprendre, en l’inversant, un « complotisme mobilisateur » dont on ne s’est guère moqué en Occident, car il était démocrate, de gauche et bien-pensant, celui du Russiagate c’est-à-dire la croyance que ce serait Vladimir Poutine qui aurait organisé la victoire de Donald Trump.

Tout ceci a très bien été analysé par Edouard Husson (qu’on ne peut accuser d’extrémisme ou de conspirationnisme puisqu’il a été vice-chancelier des universités de Paris et collaborateur de Valérie Pécresse au ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche) dans un article paru sur le site Atlantico. Pour lui, ce qui caractérise la vie politique américaine, c’est le développement parallèle de deux systèmes de pensée conspirationnistes : « D’un côté, les Démocrates ont cru jusqu’à l’absurde au rôle de Poutine dans l’élection de Donald Trump en 2016. De l’autre, un certain nombre d’électeurs républicains de la mouvance QAnon mettent au cœur de leur analyse l’affrontement entre Trump et le Deep State. Comme les obsessions conspirationnistes des Démocrates sont le fait de personnes appartenant aux classes supérieures, on ne les décrit pas comme telles. En revanche, on ne cesse de pointer du doigt le conspirationnisme de droite, issu de la classe moyenne, jusqu’à en faire le tout du trumpisme. Dans les deux cas les réseaux sociaux servent de miroir déformant : ils donnent une importance qu’ils n’ont pas aux partisans du Russiagate comme aux gens de QAnon. » Et il enfonce le clou en écrivant qu’on assiste à « la chasse aux sorcières d’un réseau de conspirationnistes riches et distingués contre les partisans de Donald Trump, sous prétexte de combattre un réseau de conspirationnistes ploucs et sans le sou ».

Et si QAnon avait été un complot anti-Trump

Le même Edouard Husson lève un lièvre d’importance : et si tout ceci n’avait pas été, en fait, qu’une manœuvre du « complexe digitalo-financier » (comprendre les Gafa + les grandes banques) pour contrer Trump et les principaux cadres du Parti républicain ?

À y bien réfléchir, la thèse est assez séduisante. Le « complexe digitalo-financier » a bien été le grand manipulateur de cette élection : les médias ont choisi de ne pas parler de la corruption du clan Biden, les moteurs de recherche et réseaux sociaux ont mis leurs algorithmes au service de la campagne démocrate, puis, après l’élection, quand Trump a parlé de fraudes, les réseaux sociaux ont affiché des messages d’avertissements tandis que les grandes chaînes de télévision cessaient de retransmettre ses discours. Enfin le compte twitter de Trump et la chaîne You Tube de Steve Bannon ont été fermés, tandis que Parler était banni d’Amazon et que des « conservateurs articulés » comme Tom Fitton ou Robert Barnes voyaient soudain le nombre de leurs followers « fondre » d’un coup. Curieusement, dans le même temps Twitter et Facebook ne s’en prenaient que d’une manière très symbolique aux partisans de QAnon : les Démocrates ayant trop besoin d’eux comme faire-valoir de leurs thèses sur « Trump le fasciste ».

En résumé, il y a fort à parier que QAnon après avoir débuté comme le délire d’un internet warrior allumé (voire comme une plaisanterie ainsi que l’avancent certains) soit devenu une arme dans les mains des Démocrates et du « complexe digitalo-financier » d’abord pour ridiculiser Trump et son électorat et pour aveugler derrière des thèses conspirationnistes aberrantes tous les discours structurés et rationnels des Républicains, puis pour permettre de censurer Donald Trump lui-même.

Appendice

 Un odiniste a-t-il pris d’assaut le Capitole ?

Le 6 janvier 2021, alors qu’une foule d’électeurs de Donald Trump furieux qu’on leur ait volé leur victoire envahissait à Washington le Capitole, les images d’un manifestant, torse nu et coiffé d’une dépouille de bison, tournaient en boucle sur les chaines de télévision.

De doctes spécialistes de la bête immonde expliquaient alors qu’un odiniste avait pris parti à l’assaut du Congrès, étalant ainsi leur ignorance des références politiques américaines. En effet, le fameux QAnon Shaman, qui était accompagné par quelques autres manifestants vêtus comme lui de peaux de bêtes, ne faisait par son accoutrement que faire référence à un des premiers épisodes de la révolution américaine : la Boston Tea Party dont les participants révolutionnaires s’étaient déguisés en Amérindiens.

Article rédigé pour Réfléchir et agir en juin 2021

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