Raoul Roy, le dernier des socialistes

roy

« Ce que nous vivons et ce que nous savons de science certaine maintenant, c’est que l’expérience démontre que toutes les nations aspirent à l’indépendance politique comme le plus précieux des biens, qu’aucune n’y a renoncé et n’a choisi librement de se soumettre à une autre nation. »

Pour le commun des mortels, socialisme rime avec gauchisme, donc libéralisation des mœurs et « droits de l’homme, » mais il n’en fut pas toujours ainsi. Les grands socialistes, tels Proudhon, Sorel et London ne se reconnaitraient pas dans l’incarnation moderne de la gauche qui a fait de la classe ouvrière son ennemie numéro un. Il en va de même pour Raoul Roy (1914 – 1996), militant nationaliste québécois, ou plutôt l’apôtre d’un « populisme anticolonialiste radical », pour employer ses termes, doublé d’un farouche promoteur du socialisme.

Né sur une ferme de la Beauce, région au sud de Québec, en 1914, Raoul Roy s’intéressa très jeune aux questions politiques de son temps, notamment au socialisme. Désargenté et ne pouvant poursuivre des études, celui-ci entra chez les Dominicains à l’âge de 17 ans, mais abandonna ses études un an plus tard et devint travailleur agricole l’été, bucheron l’hiver, renouant avec le mode de vie traditionnel canadien-français. Son réveil identitaire se fit en 1935 lors d’un court séjour à Montréal. A l’époque, cette ville n’était pas encore l’enfer multiculturel d’aujourd’hui, mais son « visage anglais » frappa Roy qui ne s’y reconnaissait pas.

Il se mit alors à s’intéresser au nationalisme notamment en lisant l’Action nationale, en entretenant une correspondance avec le chanoine nationaliste Lionel Groulx, mais également en se tournant vers les modèles de troisième voie européens, pour lesquels il développait un intérêt empreint de curiosité. Toutefois, le national-socialisme hitlérien et son principal défenseur canadien, Adrien Arcand, le rebutaient au plus haut point. Rien de plus étranger à ses yeux que ce racisme biologique. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Roy s’installa finalement dans la métropole où il travailla dans l’industrie lourde et se joignit au Parti ouvrier-progressiste, un parti de tendance communiste.

Évidemment, si le socialisme a changé au cours du dernier siècle, le communisme également. Roy contribuait au journal Combat en écrivant des articles s’opposant à l’immigration considérant l’importation de cheap labour étranger comme étant une forme moderne d’esclavage nuisant aux droits des travailleurs canadiens-français. Malgré son appartenance à ce parti, il rejetait de plus l’aspect internationaliste du communisme : la révolution ne pouvait être que nationale. En parallèle, il travailla à l’Union des marins canadiens, traduisant Searchlight, le journal de ce célèbre syndicat marin, en français.

En 1947, les nationalistes présents au sein du Parti ouvrier-progressiste (POP) se firent montrer la porte. L’internationalisme était maintenant non-négociable au sein du POP et les nationalistes n’y avaient donc plus leur place. S’en suivit une période relativement calme politiquement parlant pour Raoul Roy qui se consacra à un petit commerce durant une dizaine d’années, délaissant son implication politique.

Intéressé par le renouveau indépendantiste poussé par l’Alliance laurentienne du catholique Raymond Barbeau, il renoua avec la politique et souhaita, lui aussi, promouvoir l’indépendance, mais à la sauce socialiste. Il ne souhaitait pas que le nationalisme soit coopté par la droite et souhaitait lancer un courant nationaliste socialiste qui concurrencerait l’Alliance laurentienne. Il fonda donc en 1959 La Revue socialiste qui vécut environ six ans. En parallèle, il participa à la fondation de la Ligue de la main d’œuvre native du Québec, un groupe nationaliste s’opposant ouvertement à l’immigration.

Très critique de Marx qui approuvait explicitement l’impérialisme, le socialisme de Roy se voulait un socialisme décolonisateur visant, « en priorité, à l’émancipation de la communauté nationale de l’étranger dans le domaine politique et, ensuite, dans le domaine économique, en ménageant, dans ses premières étapes de développement, le capitalisme national. C’est un socialisme de reconstruction de la patrie, de restauration de la dignité collective et de protection des traditions culturelles nationales. Ses protagonistes favorisent l’union de toutes les classes anticolonialistes, car ils désirent obtenir des résultats tangibles et non entretenir un rêve de liberté jamais réalisé. »

Son modèle n’était non pas Lénine ou Mao, mais l’Égyptien Nasser.

Un an après le lancement de La Revue socialiste, il créa l’Action socialiste pour l’indépendance du Québec, groupe qui s’éteignit en 1963. Bien qu’éphémère ce groupuscule passa à l’histoire : plusieurs de ses membres rejoignirent le Front de libération du Québec (FLQ) créé cette même année[1], un fait qui n’échappa pas aux autorités canadiennes. Étant suspecté d’être un des instigateurs du FLQ, Roy dut quitter le pays pour séjourner en exil quelques mois en France.

À son retour, il continua de lutter pour l’indépendance, ou comme il le disait, pour la décolonisation. Pour lui, l’immigration représentait une « colonisation démographique ». Bien avant que la droite identitaire ne discute de ces enjeux, il dénonçait dans ses écrits le remplacement de peuple. « Actuellement, on ne peut pas prendre le métro ou l’autobus sans qu’on ne se sente pas chez nous. Qu’est-ce que ce sera dans vingt ans? C’est eux autres (les immigrants) qui ont des enfants, pas nous. Ici, dans tout le quartier, quand on voit un enfant sur la rue, on est tout surpris. » Cela résultait d’une volonté consciente des ennemis du peuple, « cette nouvelle classe (qui) est même après nous assassiner comme peuple. Oui, elle nous assassine tranquillement comme peuple. Bientôt, à Montréal, nous ne serons plus chez nous. » Force est de constater pour quiconque connaît la métropole, que cet avertissement fut prophétique.

« Je crois, concluait-il, que cette engeance qui nous gouverne dictatorialement sait qu’elle nous mène à notre mort comme peuple. »

L’aspect économique de l’immigration comptait également dans les réflexions de cet autodidacte. L’importation d’une main d’œuvre étrangère bon marché alors que le chômage était déjà élevé était perçu comme une magouille dans le but de faire baisser les salaires, réduire le poids des Canadiens-français et, à long terme, empêcher toute rébellion. Bien qu’à l’époque les économistes mainstream ne s’étaient pas encore penchés sur ces questions, les recherches modernes démontrent la vision clairvoyante de Roy sur la question.

S’il a continué à se proclamer socialiste, il n’a pas mâché ses mots pour dénoncer la gauche bien-pensante du Devoir et du Parti québécois. Les dérives sociétales, la libéralisation des mœurs, le marxisme, la défense des immigrants plutôt que des Canadiens-français étaient pour lui des aberrations. Sur ce dernier point, il affirmait que l’arrivée d’immigrants francophones n’aidait en rien la cause nationale et ne servait que les ploutocrates.

Sa définition de peuple s’éloignait donc de celle du Parti québécois, pour qui est Québécois quiconque se trouvant sur le territoire québécois. D’abord, il rejetait le terme Québécois en soi, terme employé par les Anglais lors de la conquête, et parlait de Francs-Canadiens. Dans cette optique, rien ne séparait les Acadiens, les Franco-Ontariens de nous.

Luc Potvin, son bras droit qui prit la relève de la direction de la revue L’Espoir abondait dans le même sens, dénonçant le fait que le principal parti souverainiste, le Parti québécois acceptait l’abandon « de notre véritable identité nationale ». « Ainsi est au bout du compte cautionné le refus de l’anticolonialisme, c’est-à-dire le choix que le PQ a fait de nier l’existence d’un ennemi colonial qui nous opprime depuis plus de deux siècles et qui entend maintenant, par le sabotage du mouvement indépendantiste et par l’immigration massive, nous écraser pour de bon. » L’histoire lui donna raison, et particulièrement le vol du référendum de 1995 par « l’argent et le vote ethnique », dixit le premier ministre de l’époque Jacques Parizeau.

Étonnamment pour cet homme se qualifiant de gauche, Potvin récusait le mythe de la Révolution tranquille, de la naissance ex nihilo du Québec, sorti d’un néant moyenâgeux entretenu par les élites cléricales. Le Québec pré-1960 n’avait pas à rougir de son histoire.

Le duo Roy et Potvin aurait été crucifié vivant par les wokes aujourd’hui : ils crachaient ouvertement sur toute repentance, méprisant la faiblesse consistant à s’excuser de tout et de rien.

Suite au premier référendum sur la souveraineté, celui de 1980, que Roy imputait non pas à un échec de l’indépendance, mais de la méthode péquiste, il fonda le Comité pour la résistance indépendantiste qui fut renommé SOS-Génocide, question de répondre directement à l’organisation SOS-Racisme.

Au fil des ans, Roy organisa des manifestations et continua à imprimer des pamphlets et de livres, qu’il imprimait lui-même pour être certain d’éviter la censure. Grâce à ses actions coups de poing et son ton polémique empreint de joual à la Pierre Falardeau, parfois carrément vitriolique, plus propre à le faire comprendre de l’ouvrier que de le faire accepter des universitaires, son mouvement fut souvent médiatisé et il parvint à donner des entrevues à de nombreux médias. Toutefois, son cercle de militants était restreint et composé des « purs et durs », les indépendantistes sans compromis en faveur d’une redistribution des richesses. En 1995, il tomba malade et mourut l’année suivante.

Rémi Tremblay

Sources :

Bataille, Yves. « Québec libre. Bilan et perspectives ». Rébellion, no 61, novembre-décembre 2013, p. 14 – 19.

Lapointe, Mathieu. « Entre nationalisme et socialisme : Raoul Roy et les origines d’un premier indépendantisme socialiste. » Revue d’histoire intellectuelle de l’Amérique française, vol. 8, n. 2, 2008, p. 281-322.

Ménard, Yves. « À propos de Raoul Roy ». La conscience nationale, no 3, été 2012, p. 2 – 9.

Roy, Raoul. Les Canadiens français et les indépendantistes américains, 1774-1783. Une occasion manquée, Éditions du Franc-Canada,  1977, 64 p.

Roy, Raoul. Les patriotes indomptables de La Durantaye. Excommuniés en 1775 pour refus de combattre dans l’armée britannique contre les indépendantistes américains, Éditions Parti pris, 1977, 62 p.

Roy, Raoul. Marxisme. Mépris des peuples colonisés?, Éditions du Franc-Canada, 1977, 130 p.

Roy, Raoul. Résistance indépendantiste 1788-1793: notes pour servir à l’histoire du Franc-Canada, Éditions québécoises, 1973, 304 p.

Roy, Raoul. René Lévesque, était-il un imposteur?  Ed. du Franc-Canada, 1985, 344 p.

Divers périodiques et entretiens

[1] Le Front de Libération du Québec, calqué sur les modèles irlandais et algérien, multiplia les attentats durant cette décennie, jusqu’à la Crise d’Octobre 1970, où suite à une prise d’otage qui tourna mal, le groupe fut discrédité et disloqué, ses derniers membres partant en exil vers Cuba ou l’Algérie.

Retour en haut