Un barde canadien hors de l’ordinaire

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De nos jours, le nom de Tom MacInnes n’évoque plus rien, même pour les amateurs de littérature, mais il y a un siècle, il comptait parmi les poètes les plus populaires au-delà du 49e parallèle. Écrivain original, il a été l’un des pionniers d’une véritable littérature canadienne anglaise. Pourquoi alors est-il tombé dans l’oubli ? Force est d’admettre qu’il est probable que ce soit le résultat d’une amnésie générale alimentée par un système éducatif qui a remplacé les classiques par des productions ethniques de faible valeur. Très peu de Canadiens sont capables de citer un auteur local du début du 20e siècle. C’est dire à quel point la culture canadienne a décliné.

Une autre raison pour laquelle la mémoire de MacInnes a été mise à l’index est sa position politiquement incorrecte, ses opinions n’étant pas si éloignées de celles de Jack London, un socialiste en faveur de l’exclusion des Asiatiques, ou de Rudyard Kipling, célèbre pour sa croyance en mission civilisatrice, le « fardeau de l’homme blanc », ou même de Joseph Conrad, l’impérialiste britannique d’origine polonaise. L’oubli entourant MacInnes lui a peut-être évité de voir ses livres brûlés par les hordes woke, mais ce grand poète mérite mieux que l’oubli.

Tom MacInnes est né dans une riche famille écossaise le 29 octobre 1867, l’année même de la signature de l’Acte de Confédération, qui fit du Canada un Dominion officiel. Il naît dans la petite ville de Dresden, en Ontario, et est baptisé Thomas Robert Edward McInnes. Ce n’est que bien plus tard dans sa vie qu’il sera connu sous le nom de Tom MacInnes, modifiant l’orthographe de son nom de famille pour des raisons inconnues.

Alors que Tom n’a que sept ans, son père, Thomas Robert McInnes, un médecin respecté qui a servi dans l’armée de l’Union, déménage la famille dans l’Ouest, en Colombie-Britannique, province entrée dans la Confédération trois ans plus tôt. En fait, comme le dit Tom, la famille est arrivée dans cette province encore sauvage en même temps que les premiers pionniers. À propos de ces derniers, Tom dira plus tard, pour exprimer son respect et son admiration, qu’« il y avait un certain sérieux et une dignité personnelle, même chez les plus ordinaires d’entre eux, qui étaient caractéristiques de tous nos pionniers jusqu’à la fin du siècle dernier ; un sérieux et une dignité renforcés par le fait d’avoir vécu tellement seul dans les forêts et au bord de la mer[1]. »

Thomas McInnes Senior devient rapidement un membre respecté de la société britanno-colombienne naissante, devenant maire de New Westminster en 1877 et député l’année suivante. Sa participation à la Grande Loge de la Colombie-Britannique a probablement contribué à son avancement. En 1881, il est nommé sénateur et, en 1897, lieutenant-gouverneur de la Colombie-Britannique, devenant ainsi le représentant de la reine du Royaume-Uni pour la province. Son ascension politique s’arrête brutalement lorsqu’il est démis de ses fonctions par le Premier ministre Wilfrid Laurier, fait rare au Canada. Si Tom prend un chemin différent de celui de son père, son jeune et unique frère William suivra les traces de son père, embrassant la politique et servant en tant que député provincial et ministre de l’Éducation.

Fils d’un homme aussi respecté, Tom grandit dans une certaine opulence, introduit dans les cercles les plus prestigieux de la Colombie-Britannique. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’il soit hostile à la société sauvage qui l’entoure. Comme il l’écrira plus tard, « New Westminster était unique en ce qu’elle possédait l’atmosphère authentique du début de l’Ouest américain, mêlée à l’atmosphère de l’Angleterre victorienne ». En effet, c’est un étrange mélange qu’il a expérimenté de première main, passant sa vie partagée entre le Catholic Brothers College de New Westminster, des salons prestigieux et l’arrière-pays sauvage où il a rencontré le cœur même de la vie de la Colombie-Britannique : bûcherons, autochtones, aventuriers, etc. Comme il le dit lui-même, il était à l’aise avec « les Européens chics et urbains du début de l’ère victorienne, avec les trappeurs, les mineurs et les pionniers canadiens, avec les bons Indiens à la vision et aux habitudes néolithiques, et avec les Chinois insaisissables et éternels. »

Mais ce sont les hommes qui ont choisi la vie rude de l’Ouest sauvage qui lui inspirent le plus grand respect. Non seulement Tom a grandi en lisant des livres d’aventures coloniales et des récits de courage comme ceux de Walter Scott, Samuel Coleridge, Rudyard Kipling, John Keats et leurs semblables, ce qui lui a permis de rêver à ces destins improbables, mais il s’est aussi passionné pour les histoires réelles du capitaine Jack, de Buffalo Bill, de Texas Jack, de Wild Bill, de White Beaver et surtout du capitaine Jack Crawford le Poète éclaireur, dont la vie était au moins aussi passionnante que les œuvres de fiction les plus imaginatives.

L’océan a le même impact sur lui et stimule son imagination. Il pouvait rester des heures sur la côte à observer les bateaux, les imaginant « bravant des mers inexplorées et des océans des plus inconnus ». Si les cheveux longs des aventuriers des plaines avaient sa préférence, les uniformes des « marins » venaient certainement en deuxième position dans son jeune imaginaire.

Le terrain de jeu de sa jeunesse était la nature sauvage canadienne, les forêts et les montagnes de la Colombie-Britannique, où il pouvait faire du canoë, de la pêche et de la randonnée. Toute sa vie, il retournera dans ce « lieu qui libère l’esprit », précédant ainsi le célèbre « recours à la forêt » d’Ernst Junger, repris par Dominique Venner.

Comme dans toute jeunesse du « bon vieux temps », il y avait une bonne part de magie dans ses croyances. Il avait écouté tous les contes et légendes sur la côte ouest de la Colombie-Britannique et plus particulièrement sur Nootka. Ceux-ci variaient selon les sources, qu’elles soient britanniques, indiennes ou chinoises. Il avait alors entendu parler, entre autres, de ces légendaires moines bouddhistes qui avaient traversé le Pacifique en l’an 500 pour convertir les autochtones à leur foi. On lui avait aussi parlé de ces Chinois qui venaient faire le commerce des fourrures dès le XVIIIe siècle. Son imagination se nourrit de toutes les histoires indiennes sur les fées et les esprits qui vivent dans les forêts infinies qui l’entourent. La côte ouest devient sa terre de rêverie.

Mais en 1885, à l’âge où les adolescents deviennent des adultes, MacInnes quitte la Colombie-Britannique, mettant ainsi fin à sa jeunesse heureuse et aventureuse.

Le moment n’aurait pu être mieux choisi : l’âge des pionniers touchait à sa fin et, tandis que Tom MacInnes quittait la province pour devenir un homme, la province se transformait elle-même en une société civilisée, tournant définitivement la page sur son enfance aventureuse.

Tom MacInnes est déterminé à devenir un homme respecté. Il étudie le droit à la Osgoode Hall Law School de Toronto et, en 1889, il épouse Laura Hostetter, une femme issue d’une famille loyaliste du Niagara. Il devient avocat et entame une carrière plutôt irrégulière mais couronnée de succès. Il commence à travailler dans des fonctions officielles en 1896, en tant que secrétaire nommé à la Bering Sea Claims Commission pour évaluer les dommages à payer par les États-Unis au Canada et à la Russie pour la saisie illégale de goélettes de chasse au phoque pendant le conflit des années 1880 sur les droits de chasse au phoque.

En 1897, alors qu’une nouvelle ruée vers l’or débute au Klondike, il est envoyé par le gouvernement à Skagway pour fournir des provisions et du matériel aux aventuriers qui partent à la recherche du métal jaune, mais aussi pour faire respecter la loi et éviter la contrebande. Selon ses propres souvenirs, il construisit la première cabane en rondins de la ville naissante et commença à jouer du piano le soir dans une salle de danse. On peut supposer qu’il a retrouvé l’excitation des premiers jours de la Colombie-Britannique dans cette société virile.

Après avoir rempli ce contrat, il revint à Vancouver pour travailler comme secrétaire privé de son père, jusqu’à ce qu’il devienne secrétaire de la British Columbia Salmon Fisheries Commission en 1901.

Sa carrière se poursuit de manière erratique. En 1908, il est chargé d’agir en tant qu’avocat des plaignants chinois pour évaluer les dommages causés lors des émeutes de septembre 1907. Les Blancs, suivant le mouvement initié par la Ligue d’exclusion asiatique, avaient saccagé les quartiers chinois et japonais, en révolte contre le « péril jaune » qui commençait à menacer la Colombie-Britannique. A cette époque, MacInnes est très admiré par la communauté chinoise qu’il respecte beaucoup. C’est au cours de cette mission qu’il organise un banquet « pour une meilleure compréhension à l’avenir entre les Canadiens et les Chinois ».

Il avait bien plus que de simplement établir des liens avec la communauté asiatique. Preuve que la perfidie du fédéral ne date pas d’hier, il avait servi de taupe au nom du Premier ministre Wilfrid Laurier auprès de la Ligue d’exclusion asiatique et avait même contribué à fomenter des dissensions au sein des hautes sphères de l’organisation, ce qui avait finalement conduit à la dissolution de la Ligue.

Il faut dire qu’au cours de sa vie, MacInnes a visité le Japon et la Chine un nombre incalculable de fois, travaillant même à Pékin à la mise en place de transports publics. De 1916 à 1927, il passe de longues périodes en Chine pour y développer des intérêts commerciaux. Il est le seul directeur étranger de la Kwontong Tramway Company de 1919 à 1924. Son aventure chinoise prend fin brutalement lorsque le gouvernement révolutionnaire chinois exproprie sa société. Pour MacInnes, elle a été « saisie par des bolcheviks et des bandits ».

Non seulement il possédait une connaissance de la culture asiatique fondée sur l’expérience, puisqu’il avait étudié en profondeur la culture, les traditions et l’histoire chinoises dans la célèbre bibliothèque privée du Dr Morrison à Pékin, mais il avait également appris les philosophies asiatiques auprès de Samuel Couling, alors célèbre érudit de l’Orient.

MacInnes est ainsi considéré comme un expert de la culture asiatique au Canada et lorsque le ministre canadien du Commerce, George Foster, décide de se rendre en Chine en 1911, c’est MacInnes qui rédige l’itinéraire et informe le fonctionnaire.

Son expérience en Asie conduit le ministre de l’intérieur Frank Oliver à lui confier l’élaboration d’une nouvelle politique d’immigration en 1909. En tant qu’avocat, il rédige en 1910 la Loi canadienne sur l’immigration, la Loi contre l’opium et le Règlement sur les forces hydrauliques du nord-ouest du Dominion. Il est également chargé de rédiger un rapport sur les titres fonciers des Indiens au Canada. Son rapport, intitulé On the Indian Title, est historiquement important car il affirme que les autochtones de la Colombie-Britannique ont été injustement dépossédés des terres qu’ils occupaient depuis des millénaires.

C’est à cette époque de sa vie que Tom, déjà d’âge mûr, prend la plume et commence à écrire des poèmes, pour finalement rejoindre la League of Western Writers. Le premier recueil de vers de ce brillant poète, Romance of the Lost, a été publié en 1908. Le deuxième, In Amber Lands, qui est en grande partie une réimpression du premier livre, paraît un an plus tard. Et son troisième volume, une œuvre d’une originalité indéniable, The Rhymes of a Rounder, dont le titre semble inspiré par Rhymes of a Rolling Stone (1912) de Robert Service, a été publié en 1913, l’orthographe MacInnes remplaçant son ancienne orthographe.

Après avoir passé des années à Pékin, MacInnes retourne en Colombie-Britannique en 1924. Cette décennie marque un changement dans la vision de la vie de MacInnes. Jusqu’alors, il avait adopté une attitude profondément libérale, appréciant la diversité ethnique de Vancouver, mais s’opposant également à toute restriction puritaine. Sa société idéale était celle des premiers pionniers, le Far West, où il y avait très peu de règles et de forces de l’ordre, mais où l’ordre était maintenu par le sens profond de l’honneur et de la dignité des pionniers. Comme il l’a expliqué, l’ivresse était rare dans cet âge d’or ; les gens savaient comment se comporter et n’avaient pas besoin de craindre la colère de Dieu ou de l’État pour se comporter correctement.

C’était un impérialiste, dans la même veine que Cecil Rhodes et les impérialistes libéraux du 19e et du début du 20e siècle. L’Empire britannique avait pour rôle d’apporter les Lumières au reste du monde. Il avait pour mission de répandre la liberté dans le monde entier. Il s’agissait d’une mission de pacification qui devait être poursuivie ; c’était en quelque sorte « le fardeau de l’homme blanc ».

Mais dans les années 1920, ses perceptions ont commencé à changer. Les Orientaux qu’il respecte profondément commencent à devenir plus nombreux en Colombie-Britannique. Le discours de la Ligue d’exclusion asiatique n’est finalement pas si radical.

Il commence à écrire dans divers médias comme le Toronto Saturday Night, le Toronto Star Weekly, le Vancouver Daily Province, le Vancouver Daily Sun et le Canadian Western Lumberman. L’un des sujets abordés dans ses articles est le « péril jaune », bien qu’il n’ait jamais lui-même utilisé cette expression. L’homme qui s’était fait le grand défenseur de l’amitié et de la compréhension mutuelle entre les Chinois et les Canadiens se rendait compte que le Canada en tant que pays blanc était menacé. Et la menace était particulièrement forte en Colombie-Britannique.

En 1927, il publie son premier et unique livre politique, The Oriental Occupation of British Columbia, un recueil d’articles antérieurs sur la question asiatique. Il faut dire qu’à l’époque, le sujet est ouvertement abordé par les hommes politiques et qu’il n’y a pas de tabou comme aujourd’hui sur cette question. La Ligue d’exclusion asiatique comptait 20 000 membres et les articles anti-asiatiques étaient monnaie courante dans la presse. Il existe même un journal consacré à la question, The Anti-Asiatic Weekly. Dans ce journal, les œuvres d’une autre poétesse canadienne, Hilda Glynn-Ward (Hilda G. Howard), sont souvent publiées. Elle avait elle-même écrit un roman sur la question asiatique, The Writing on the Wall, afin d’avertir ses concitoyens de la menace que représentait l’immigration asiatique de masse au Canada.

Même si le ton du livre de MacInnes est direct, il ne s’agit en aucun cas de l’œuvre d’un « fanatique ou d’un alarmiste ». Après tout, il a toujours été fasciné par la culture asiatique et a toujours entretenu des relations harmonieuses et respectueuses avec les Orientaux. En outre, il apprécie la diversité depuis son enfance et a de bons souvenirs des Noirs de sa ville natale de Dresde – la ville ayant accueilli de nombreux anciens esclaves – ainsi que des autochtones de Chinook, qu’il a appréciés. Il n’a jamais « eu de phobie anti-orientale ou d’absurdité nordique à propos de la couleur, comme c’est le cas pour certains de nos concitoyens ». « Certains des meilleurs amis qu’il ait jamais eus, qui se sont plus d’une fois révélés être des amis dans des moments de grande nécessité, chez eux et à l’étranger, alors que ceux de (sa) propre race l’auraient laissé sombrer sans laisser de trace, étaient chinois et japonais. » En outre, il préférait « une partie de leur nourriture, une partie de leurs tissus, une grande partie de leur culture et une plus grande partie de leur religion » que la sienne.

Mais cette admiration n’est pas aveugle et il sait « ce qu’ils feraient de nous s’ils avaient le dessus ». Selon MacInnes, il s’agit de préserver le caractère britannique de la province. Il mentionne dans son livre son adhésion à un « groupe non partisan de Britanno-Colombiens (…) récemment formé dans le but d’obtenir par voie législative une mesure d’aide efficace », voué à « sauver la Colombie-Britannique, dans la mesure où cela peut se faire légalement et pacifiquement, des dangers qui menacent actuellement son avenir en raison de l’occupation orientale ».

Le groupe dont il est le représentant est le groupe ABC, un groupe d’hommes d’affaires, créé en 1928 pour se défendre contre la concurrence asiatique. À cette époque, même si « les syndicats sont devenus l’un des principaux véhicules du sentiment anti-oriental », l’historien Peter Ward recense plus d’une centaine d’organisations nativistes et anti-orientales en Colombie-Britannique, comme la White Canada Association et l’Asian Exclusion League. Elles avaient suivi le chemin de la première Anti-Chinese Society née en 1873, qui avait donné naissance à une longue suite d’organisations similaires, parmi lesquelles on trouvait l’Anti-Chinese Association et la Canadian Anti-Chinese League de Locksley Lucas. Mais le sentiment anti-oriental ne se limitait pas aux sociétés civiles. Les hommes politiques abordent souvent ouvertement la question orientale. Même le Premier ministre John Oliver fait partie des opposants à l’immigration asiatique, tout comme le ministre du Travail A.M. Manson, un éminent nativiste, seulement surpassé par H.H. Stevens, le porte-flambeau politique de l’exclusion des Asiatiques.

Comme nous l’avons mentionné plus haut, MacInnes est loin de partager les préjugés entretenus de nombreux Britanno-Colombiens de l’époque. Il ne s’oppose pas à l’implantation des Asiatiques en raison de leur supposée malpropreté, de leur comportement présumé vicieux à l’égard de l’opium et de la prostitution ou de l’anarchie, motifs souvent invoqués. Son principal argument est d’ordre démographique, soulignant que leur « augmentation dans le pays serait désastreuse pour ceux qui l’occupent déjà ; surtout si cette race intruse est très prolifique et très difficile à assimiler ».

Comme l’avait dit un sénateur de la côte ouest, « la principale objection aux Chinois est qu’ils ne sont pas de notre race et qu’ils ne peuvent pas devenir une partie de nous-mêmes. Nous ne pouvons pas construire un peuple homogène au Canada avec des races de cette description, une population totalement étrangère à la nôtre. »

Dès 1882, on pouvait lire dans un éditorial de MacInnees que « si des mesures immédiates et urgentes ne sont pas prises pour limiter cette invasion païenne, il s’ensuivra une détérioration rapide et l’extinction définitive de cette province en tant que foyer de la race anglo-saxonne ».

En fait, selon le poète, le problème n’était pas les Asiatiques en tant que tels, mais le multiracialisme. Comme il l’a écrit, en utilisant l’exemple belge, « les différences raciales sont synonymes d’affaiblissement, en temps de paix comme en temps de guerre, de la structure de toute nation assez malheureuse pour être écrasée par de tels éléments ». L’homogénéité est la clé d’une nation prospère. Le multiculturalisme est un fléau pour toute nation. Ainsi, « l’homme qui ferait passer l’avantage du parti avant la pureté de son foyer ne mérite pas d’être appelé un homme. Mais à un degré presque aussi élevé, je pense qu’un homme devrait se préoccuper de la pureté de sa race, c’est-à-dire de garder le flux sanguin de celle-ci libre de tout sang étranger qui ne l’améliorera pas, ou du moins qui pourrait entrer en conflit avec lui d’une manière ethnologique ou tempéramentale, quelle que soit l’excellence de ce sang étranger en lui-même et dans son propre genre. Un mélange de sucre et de sel ne fait que gâcher l’un et l’autre. » Il serait donc malhonnête de supposer que MacInnes s’en tient à une hiérarchie des races et de la qualifier de « suprématiste ». Il est indéniablement un « séparatiste » ou un « ethnodifférentialiste » pour utiliser un terme moderne. Selon lui, le Canada a été, dès sa création, un pays nordique composé principalement d’Écossais, d’Anglais et de Français nordiques originaires de Normandie, cette dernière affirmation n’étant pas tout à fait vraie. Pour préserver le caractère nordique du Canada, l’immigration devait provenir des pays nordiques pour ne pas modifier son équilibre démographique. Il s’oppose donc avec véhémence à l’accueil d’immigrants « du Levant et du Proche-Orient qui ne travailleront jamais de leurs mains sur la terre du Canada », ainsi que « des Juifs, des Grecs (et) des Arméniens ».

Il pensait également, comme la plupart des représentants syndicaux de son époque, que les conditions de travail étaient dégradées en raison de l’immigration asiatique massive. Aujourd’hui, si la gauche défend bec et ongles l’immigration de masse en provenance du tiers-monde, ce n’était pas encore le cas il y a un siècle et les syndicats avaient été à l’avant-garde de l’exclusion des Asiatiques et avaient joué un rôle clé dans la fondation de la Ligue d’exclusion asiatique.

Les partisans de l’immigration orientale étaient des capitalistes qui voyaient dans la main-d’œuvre bon marché un moyen de réduire les coûts de production. Deux des plus grands partisans de l’immigration étaient Andrew Onderdonk, un entrepreneur capitaliste qui, dans les années 1880, avait importé 1 500 travailleurs chinois pour le chemin de fer afin de s’assurer une main-d’œuvre bon marché, et Robert Dunsmuir, qui avait utilisé des briseurs de grève chinois pour briser une grève de mineurs.

Pour MacInnes, « la cupidité commerciale à courte vue de notre propre peuple, avide de profits rapides, à n’importe quel prix pour les générations futures de leur propre famille, est responsable de l’implantation et du renforcement fréquent de ces colonies asiatiques au cours des quarante dernières années. »

Les Asiatiques, qu’ils soient Chinois ou Japonais, étaient prêts à accepter des salaires plus bas et des conditions de travail plus dures sans se plaindre. Les travailleurs asiatiques potentiels étaient donc très attrayants pour les hommes d’affaires, qui voyaient en eux des substituts bon marché aux travailleurs locaux. Ironiquement, si les Blancs qui s’opposaient à l’immigration orientale sont passés à l’histoire en tant que « suprématistes blancs », une expression plus appropriée serait « nationalistes blancs », car les véritables attitudes suprématistes blanches étaient plutôt le fait des exploiteurs qui avaient fait venir ici les Asiatiques comme des quasi-esclaves. Ce sont ces riches suprémacistes blancs qui ont forcé les politiciens, les « gangsters des deux partis », à ouvrir les vannes. Ils pensaient en quelque sorte que les Asiatiques resteraient éternellement dans leur rôle de soumission.

La frugalité et la résilience asiatiques ont également servi les entrepreneurs chinois et japonais, qui ont pu bénéficier d’avantages moindres afin d’obtenir de plus grandes parts de marché et, à terme, de contrôler l’économie de la province, tout comme ils l’avaient fait à Hawaï. Avec « leur niveau économique inférieur », ils parviendraient à chasser les hommes d’affaires blancs. Les Asiatiques avaient également un autre avantage : contrairement aux Blancs dont les partenariats commerciaux étaient basés sur leurs gains monétaires à court terme, les Asiatiques, plus ethnocentriques, privilégiaient leurs semblables dans les relations commerciales.

MacInnes se révèle prophétique en prévoyant la montée en puissance de la Chine sur le marché mondial, avertissant qu’un jour, « au lieu que notre peuple fabrique un surplus de marchandises et cherche un marché pour celles-ci en Chine, ce sera l’inverse ».

En conclusion, sur la base de ces éléments démographiques et économiques, il écrit : « S’il n’y a pas de politique d’exclusion des Orientaux, rigoureusement appliquée, la Colombie-Britannique et une grande partie de l’Alberta seront, avant la fin de ce siècle, largement occupées et contrôlées par des Orientaux. »

« Tout ce que nous demandons, écrit MacInnes, c’est la domination de notre propre race. Nous luttons pour empêcher le citoyen blanc moyen d’être déplacé par les Chinois et les Japonais dans la vie commerciale, industrielle et agricole de la Colombie-Britannique. »

Ses solutions sont multiples. Tout d’abord, il souhaite réduire considérablement l’immigration et mettre fin au regroupement familial. Les Orientaux représentant un Britanno-Colombien sur douze et ayant un taux de natalité « trois fois supérieur » à celui des Blancs, il estime que l’immigration, conjuguée à leur « augmentation naturelle », leur permettra de s’approprier le territoire. Permettre à leurs femmes de venir fonder des familles favoriserait leur essor démographique, d’autant plus que si l’on ne prend en compte que les hommes adultes, les Asiatiques représentent un homme sur cinq, selon un rapport du Bureau of Provincial Information daté de 1927.

En 2016, les minorités, presque toutes d’origine asiatique, représentaient 30 % de la population de la Colombie-Britannique et, dans certaines villes, les ressortissants chinois étaient déjà majoritaires.

Il propose également d’adopter certaines des politiques appliquées par les pays asiatiques. En effet, les Japonais « ne toléreraient pas une invasion du Japon, aussi pacifique qu’elle puisse paraître » et, comme les Chinois, imposent de nombreuses restrictions aux étrangers pour qu’ils ne se sentent pas les bienvenus. Au Japon, les produits achetés uniquement par les Blancs étaient lourdement taxés. En Chine, les étrangers étaient limités à certains quartiers et devaient y rester. La Chine et le Japon ne condamneraient certainement pas des politiques qu’ils appliquent eux-mêmes chez eux !

MacInnes propose également un programme de remigration basé sur des départs volontaires, comme cela a été pratiqué en Afrique du Sud avec les coolies des Indes orientales. Des restrictions les inciteraient nécessairement à partir et à retourner dans leur patrie.

Toutes ces politiques combinées permettront à la Colombie-Britannique de rester une province blanche « pour plus d’une ou deux générations encore ».

Si les Britanno-Colombiens sont à l’époque conscients de la menace que représente l’immigration asiatique, il estime que les Canadiens de l’Est s’en moquent et que c’est pour cette raison qu’Ottawa refuse d’agir. Il considère cependant que leur soutien est crucial et souhaite que les Canadiens d’un océan à l’autre, nativistes, klansmen, Canadiens français et autres, se rallient sous la bannière « Keep Canada Canadian » (Gardez le Canada canadien). Une déclaration qui ne fait pas l’unanimité dans les années 1920. À cette époque, le Canada est encore un Dominion et la citoyenneté canadienne n’existe pas. Si le gouvernement canadien a des pouvoirs sur certaines questions, ses habitants sont toujours des sujets britanniques.

MacInnes se considère déjà comme un nationaliste canadien, soulignant la nécessité d’une citoyenneté canadienne, mais aussi, comme son père avant lui, d’une monnaie canadienne. Il n’est pas un nationaliste chauvin, mais il estime que chaque nation doit être maîtresse de son destin. Cela ne veut pas dire qu’il s’opposait à l’impérialisme britannique. En fait, tout comme Joseph Conrad, il pensait que les Britanniques avaient le devoir d’éclairer les autres peuples de la Terre. Pour lui, l’Empire est le porte-flambeau des libertés dans le monde : « Si les Britanniques s’effondrent, alors la civilisation européenne s’effondre, et de façon plus large et plus désastreuse qu’elle ne l’a fait lorsque la vertu des Romains s’est effondrée. Si l’Empire britannique s’effondre, les idéaux britanniques de fair-play, de liberté d’expression, de liberté personnelle et de droit à la différence seront tous submergés par des systèmes d’États dispersés, oscillant avec difficulté entre l’imposition par la majorité de la stupidité de masse et les dictatures d’un groupe de boulangers ou d’une oligarchie autosélectionnée de bolcheviks, ou peut-être vers une tyrannie machinale d’hommes d’affaires sur tous, réalisant la standardisation de la ruche, qui sera suivie, à terme, par des révoltes et l’anarchie. »

En mars 1932, Tom MacInnes décide de s’impliquer activement dans la politique canadienne. Il fait partie des cofondateurs de la Ligue nationaliste du Canada, une organisation politique légère qui se consacre à la défense des droits des Canadiens, mais qui sera plus tard impliquée dans des incidents avec la gauche.

La raison pour laquelle la Ligue nationaliste a été plus tard associée par certains historiens au fascisme est probablement qu’environ un an après sa fondation, elle a fusionné avec d’autres organisations politiques, dont certaines ouvertement fascistes, pour former une éphémère Union des nationalistes du Canada. Le mariage n’a pas duré et la Ligue nationaliste s’est rapidement séparée de cette union pour reprendre ses activités indépendantes.

Bien qu’aucune source ne vienne étayer cette affirmation, plusieurs historiens ont écrit que MacInnes avait rejoint l’Union canadienne des fascistes. Une fois de plus, cette affirmation peut provenir d’une certaine confusion : sa Ligue nationaliste était installée dans la suite 406 du Lumbermen’s Building, un bâtiment qui avait également été utilisé par la Canadian Guard et ses chemises grises, une petite formation fasciste issue de l’éphémère Fascisti of Canada. Mais à l’exception de cette coïncidence, due au fait que le propriétaire du Lumbermen’s Building était sympathique au nationalisme, et du fait que la Ligue s’était unie pendant un certain temps avec des fascistes, rien ne corrobore ces affirmations selon lesquelles MacInnes était ouvertement ou secrètement fasciste.

Au cours de cette période politiquement active de sa vie, MacInnes gagna sa vie en animant des émissions-débats à la radio, sur la Canadian Broadcasting Corporation (CBC). Il est souvent critiqué pour ses interventions à l’antenne, certains auditeurs le qualifiant de fasciste, bien qu’à l’époque le terme soit déjà utilisé comme épithète générique contre les gens de droite. Il utilise son micro pour dénoncer la menace rouge ainsi que le « péril jaune ». En 1937, il est poursuivi en justice par un syndicaliste qu’il accuse d’importer des « troubles » en Colombie-Britannique. MacInnes gagne le procès en diffamation, qui est le premier procès en diffamation intenté contre une émission de radio dans l’histoire de la province.

Il est intéressant de noter que, malgré son opposition à l’immigration orientale, il voit d’un bon œil le réveil du Japon. Non seulement il s’oppose au boycott des produits japonais en octobre 1938, mais six ans plus tôt, il avait publiquement défendu l’invasion de la Mandchourie.

Néanmoins, probablement en raison des nombreuses controverses qui l’entourent, la CBC annule son émission en novembre 1938. Bien qu’aucune source n’ait été trouvée à ce sujet, il est probable qu’il ait continué sur une autre station de radio.

Les controverses sont loin d’être terminées pour MacInnes. En 1939, la Ligue nationaliste canadienne est accusée d’avoir des liens avec le Parti nationaliste canadien, une accusation en grande partie non fondée puisque ce parti fasciste a cessé d’exister l’année précédente, après avoir fusionné avec le Parti national-chrétien social d’Adrien Arcand pour former le Parti de l’unité nationale du Canada.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, MacInnes s’éloigne des projecteurs et ne réapparaît que pour publier un dernier recueil de poèmes, In the Old of My Age, en 1947. À cette époque, il vit modestement, demandant même à la Western Writer Guild de l’aider financièrement à la fin de sa vie. L’homme qui avait été l’un des poètes les plus célèbres de son époque est mort presque oublié le 11 février 1951.

Rémi Tremblay

[1] Chinook, p. 124.

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