Rock, Barbour et autres obsessions : tous à la recherche du « style fasciste »

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La recherche du « style fasciste » en dit bien plus long qu’il n’y paraît sur l’état du débat culturel européen. D’une part, le long article publié par La Repubblica, qui reprend l’essai de Daniel Rachel et passe en revue, de manière presque obsessionnelle, tous les moments où le rock a puisé dans l’imaginaire du Troisième Reich : les croix gammées portées par Sid Vicious, les références esthétiques chez Motörhead, les ambiguïtés iconographiques et les déclarations controversées de David Bowie, jusqu’à une véritable généalogie de la provocation punk entre 1976 et 1977. De l’autre côté, en France, le battage médiatique autour du gardien de but Lucas Chevalier, dont le tort serait d’avoir porté une veste Barbour – le modèle Bedale – qu’un journaliste de télévision a laissé entendre être perçue par « certains » comme un signe de l’extrême droite. Deux histoires différentes, un seul reflet : le besoin compulsif de repérer partout des traces de fascisme, même là où il n’y a rien à expliquer si ce n’est le besoin d’expliquer.

Du rock à Barbour : le style fasciste

Le point de départ est simple, mais il est systématiquement éludé : la plupart des artistes impliqués dans ces reconstitutions n’ont jamais revendiqué aucune appartenance politique « cohérente » avec les symboles utilisés. Au contraire, ils les ont toujours ramenés à une dimension de provocation, de rupture, d’esthétique du choc. Le punk, en particulier, naît comme un geste destructeur, comme un rejet total de l’ordre existant, et utilise délibérément ce qui dérange le plus pour produire une fracture dans le langage dominant, en particulier celui de la bourgeoisie anglaise de l’après-guerre. La croix gammée, dans ce contexte, n’est pas un programme politique mais un détonateur symbolique, un objet qui brise la grammaire du discours public et oblige à réagir. Interpréter tout cela comme du « fascisme » revient à accomplir une opération élémentaire mais décisive : confondre le plan de l’usage avec celui de l’adhésion, transformer un dispositif esthétique en une déclaration d’intentions, réduire la complexité d’un phénomène artistique aux grilles de la morale du politburo. Plus qu’une erreur d’interprétation, c’est un choix : simplifier permet de juger, tandis que comprendre oblige à entrer dans le vif du sujet. Et la gauche, depuis longtemps déjà, a décidé qu’« entrer dans le vif du sujet » était l’apanage des fascistes.

Le même mécanisme se reproduit, sous une forme encore plus évidente, dans le cas de Barbour, où le passage de la réalité au récit s’effectue presque sans friction. Rien n’est démontré, rien n’est affirmé de manière directe : on suggère. On construit un champ sémantique dans lequel un objet neutre – la veste cirée, symbole du style british, répandue de manière transversale à travers les classes sociales, les milieux culturels et les générations, portée aussi bien par la famille royale britannique que par des figures pop comme David Beckham – se charge lentement de sens politique.

Non pas parce qu’il en est doté, mais parce que quelqu’un décide qu’il peut l’être. C’est le triomphe de l’attribution sur le fait, du discours sur l’objet, de la perception construite sur la réalité. Et une fois ce principe accepté, il n’y a plus aucune limite : chaque choix esthétique devient suspect, chaque signe devient un indice, chaque comportement peut être réinterprété. Le fascisme, à ce stade, n’est plus un phénomène historique mais une catégorie flottante, prête à être appliquée partout où cela s’avère utile. Et ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose.

La tentative d’expliquer le fascisme

C’est là qu’intervient une question plus profonde, qui concerne la manière même dont on tente de saisir ce que l’on appelle le « fascisme ». Armin Mohler, dans son essai sur le « style fasciste », avait déjà indiqué une direction qui est aujourd’hui complètement ignorée : le fascisme ne se réduit ni à un système doctrinal cohérent, ni à un répertoire de symboles reconnaissables, mais doit être compris comme une forme, une posture, une attitude existentielle. «Le style prime sur la foi, la forme précède l’idée » : cela signifie que ce qui compte, ce n’est pas l’adhésion à un contenu idéologique, mais une certaine manière d’être au monde, une tension, une disposition. En ce sens, prétendre identifier le fascisme à travers des objets, des vêtements, des images ou des références esthétiques est une entreprise vouée à l’échec, du moins en partie. Car oui, il est vrai que cela confond la surface et la substance et réduit quelque chose de complexe à un code visuel élémentaire, mais c’est précisément cette réduction qui rend le discours antifasciste contemporain omniprésent mais fragile : en cherchant le style de l’autre, il n’explique plus rien de lui-même. Lorsque Guillaume Faye écrivait que le fascisme est «seul contre tous» – et que telle serait sa condition normale «dans la mesure où le fascisme est le seul porteur d’un contre-projet radical» – il ne décrivait pas une position politique contingente, mais une structure : ce qui se présente comme totalement autre que l’idéologie libérale et marxiste ne peut être expliqué par ceux qui sont complètement immergés dans l’esprit de leur temps, car il en brise les catégories, en refuse le langage, en désarticule les certitudes. Et c’est précisément pour cette raison qu’il est immédiatement ramené à quelque chose de déjà connu, classé, neutralisé.

Le « pulp-fascism » contre l’esprit du temps

En ce sens, les réflexions de Jonathan Bowden sur ce qu’il a lui-même défini comme le pulp-fascism peuvent s’avérer utiles pour clarifier davantage ce point. Bowden observait comment, dans la modernité tardive, le fascisme ne survit pas tant en tant que système politique ou doctrine cohérente qu’en tant que résidu esthétique, en tant que fragment symbolique qui refait surface dans les recoins les plus inattendus de la culture de masse : cinéma, musique, mode, imaginaire visuel. Ce n’est plus une idéologie organisée, mais une série de signes, de postures, d’atmosphères qui sont continuellement réabsorbés et réélaborés sous une forme pop, souvent vidés de leur contenu d’origine mais non pour autant dépourvus de force. C’est exactement ce qui se passe lorsque la provocation punk joue avec la croix gammée ou lorsqu’une certaine esthétique de la discipline, de la force ou de la hiérarchie refait surface dans des contextes complètement dépolitisés.

Mais c’est là que réside le nœud : ce que Bowden décrit n’est pas une survie inoffensive, ni une simple esthétisation, mais la preuve que certaines formes continuent d’exercer une attraction précisément parce qu’elles ne sont plus comprises jusqu’au bout. Et alors, l’antifascisme contemporain, en tentant de traquer ces fragments et de leur attribuer une signification univoque, finit par faire exactement ce qu’il devrait éviter : confirmer qu’il existe quelque chose qui continue de lui échapper, qui réapparaît sous forme de style, d’image, d’impulsion, et qui, précisément pour cette raison, ne peut être liquidé par une simple étiquette.

Le point intéressant, pour une droite sans culpabilité, est précisément celui-ci : si toute forme de rupture, toute esthétique non conforme, tout objet qui échappe à la grammaire dominante est ramené à cette catégorie, alors cette catégorie cesse de fonctionner comme une accusation et devient simplement le nom donné à ce qu’on ne parvient pas à contrôler. Le rock est-il fasciste ? Très bien. La veste Barbour est-elle fasciste ? Parfait. Non pas parce qu’elles le sont réellement, mais parce qu’à force de tout appeler de la même manière, on a complètement perdu le sens des mots. Et à ce stade, il ne reste plus rien à défendre ni à réfuter : il ne reste plus qu’à constater que l’étiquette n’explique plus rien et que, précisément pour cette raison, elle peut être absorbée. Car si le fascisme, comme le suggéraient de différentes manières Faye, Bowden et Mohler, est ce qui résiste à l’air du temps, il est alors inévitable qu’il soit continuellement mal compris, réduit, banalisé. Mais il est tout aussi inévitable qu’il continue de refaire surface précisément là où il ne devrait pas, dans les replis de la culture, sous les formes de la provocation, dans les esthétiques de la rupture. Non pas en tant que doctrine ou programme, mais en tant que tension qui échappe aux catégories existantes.

Du rock au Barbour, autant les adopter

On l’a vu clairement aussi avec M – Le fils du siècle : en tentant de dépeindre le fascisme dans une représentation de film de gangsters, on l’a transformé en image, en langage, en séquence sans cesse relancée entre réseaux sociaux, mèmes et imaginaire pop. Plus on exagère la caricature, plus on perd la substance ; plus on prétend neutraliser, plus on produit de circulation. Et c’est pour cette raison que la quête obsessionnelle du « style fasciste » finit par devenir à la fois un piège et une opportunité : plus on élargit la catégorie, plus on la vide de son sens ; plus on l’applique à tout, plus elle perd toute fonction réelle. Mais à ce stade, il ne reste plus qu’à en prendre pleinement acte, sans réflexes puristes ni complexes : si les outils de compréhension ne fonctionnent plus, alors ce sera inévitablement l’esthétique – voire l’irrationnel – qui donnera un nom à ce que l’on ne parvient plus à contenir.

Sergio Filacchioni

Source : Il Primato nazionale.

 

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