Sur le pouvoir fort

Illyne

La Russie, en tant que phénomène politico-national, a été créée par un pouvoir étatique fort qui, cependant, n’a jamais (même sous Ivan le Terrible !) cherché à exercer un pouvoir totalitaire sur la vie, la culture et l’économie. Il en a été ainsi dans le passé. Il en sera ainsi à l’avenir. Et nous, patriotes russes, devons nous en souvenir et, sans nous laisser aveugler par les atrocités de la dictature communiste totalitaire, qui a montré au monde non pas un pouvoir fort, mais un piétinement violent et arbitraire de la vie, de l’indépendance et de la liberté, nous devons consolider notre pouvoir national-étatique – dans sa structure constitutionnelle, dans son orientation étatique, dans son énergie volontaire, dans son respect du droit et de la liberté, dans son art politique et surtout dans ses racines spirituelles populaires.

À proprement parler, l’expression même de « pouvoir fort » devrait être considérée comme étrange et superflue : après tout, le pouvoir est par essence une force socialement structurée et organisée ; c’est là son essence et sa finalité. Il est le centre vivant d’une volonté mandatée et puissante, que tous reconnaissent, respectent, à laquelle ils se soumettent et dont ils accomplissent les exigences et les lois. Que signifie donc l’expression « pouvoir fort » ? « Force forte » ? N’est-ce pas là un pléonasme ? Cependant, historiquement et politiquement, cette expression recèle une signification profonde et complexe.

Tout au long de l’histoire des nations, le pouvoir étatique a souvent exagéré sa vocation et son champ d’action ; il a consacré ses efforts à des objectifs erronés, bafoué ses fondements juridiques et abusé de son pouvoir. Cela provoqua des protestations et des luttes. Mais ces luttes, animées par des passions – indignation ouverte et sincère et ambitions personnelles dissimulées –, ne visaient pas seulement à modérer les exagérations, à corriger les erreurs et à mettre fin aux injustices et aux abus du pouvoir historique, mais aussi à saper et à affaiblir le pouvoir lui-même. La lutte pour une « nouvelle » et « meilleure » forme d’Etat conduisit à l’affaiblissement de l’organisation étatique elle-même. On ne créa pas simplement un « meilleur gouvernement », mais un pouvoir faible, impuissant, démuni et fragmenté. Craignant les abus de pouvoir, on affaiblit le pouvoir lui-même, et en même temps on compromit l’ordre intérieur et les capacités de défense extérieure de l’État. On inventa des formes de gouvernement qui entravaient à la fois la concentration de la volonté, la prise des décisions et leur mise en œuvre. On introduisit toutes sortes d’« amendements » dans la structure de l’État, sans remarquer que ces amendements sapaient l’action du pouvoir, mais sans fournir de protection contre l’anarchie, les objectifs erronés et les abus… Ainsi, on introduisit une concurrence entre les organes de l’État (le chef de l’État, le ministère, la chambre haute et la chambre basse) ; on introduisit la collusion à plusieurs têtes et la lutte permanente entre de nombreux partis ; les pouvoirs du chef de l’État étaient limités par son caractère électif et la durée de son mandat, ce qui le plaçait sous surveillance et ralentissait la conduite des affaires ; on commença à nommer au pouvoir des personnes faibles, sans volonté et insignifiantes, dépendantes des coulisses politiques ; la méfiance du peuple envers le pouvoir était pour ainsi dire inscrite dans la Constitution, et personne ne remarqua que tout cela engendrait un véritable état d’anarchie et d’apathie au sein de l’État. On façonna l’État moderne sur la base de la méfiance mutuelle, de la lutte des classes, des accords secrets et des intrigues en coulisses, sans se rendre compte que tout cela correspondait aux idées de l’anarchisme, et non à celles d’un État sain. On lutta contre l’absence de droits et l’exercice arbitraire d’un pouvoir excessif, et on avait raison de le faire ; mais on en arriva à l’impuissance, passant du gaspillage du pouvoir à la désintégration, puis à l’intrigue politique générale de tous contre tous, au pouvoir occulte de toutes sortes d’internationalistes, à la « révolution permanente », à la guerre civile, à l’anarchie… Et le plus instructif est que cet affaiblissement du pouvoir étatique ne s’accompagna historiquement pas d’un rétrécissement des missions de l’État, ni d’une réduction de leur ampleur et de leur portée, mais de l’attribution au pouvoir étatique de nouvelles tâches dépassant ses capacités : commencèrent alors les prétentions à la grande puissance, au leadership colonial, à la prédominance mondiale, et même à la régulation socialiste de l’économie… La position des socialistes s’avéra la plus contradictoire et même la plus comique de toutes : ces « démocrates cohérents », qui pendant un siècle avaient tout fait pour saper et affaiblir le pouvoir de l’État, s’agitaient sans cesse avec un plan de réorganisation de toute la vie sociale, qui présupposait un pouvoir d’État monopolistique et totalitaire… Et lorsque ce pouvoir hideux et malsain, dont ils avaient tant besoin, leur fut imposé par les bolcheviks, leur ressentiment s’avéra alors éternel et inépuisable…

Il existe des États qui peuvent exister avec un pouvoir relativement faible. Mais même dans leur histoire, un événement peut survenir qui exigera de l’unité, de la volonté, de la confiance, de l’autorité, de la rapidité, des hommes forts et des décisions responsables. Et alors, tout dépendra de leur capacité à rétablir rapidement et efficacement leur ordre, leur rythme et leurs pratiques habituelles de sélection des gens…

Il existe des conditions historiques permettant à un État de mener sa vie sans un pouvoir fort. Voici ces conditions (je les énumère ici avec la réserve « toutes choses étant égales par ailleurs »).

  1. – Taille réduite de l’État. Plus le territoire d’un État est petit, plus il est facile à gérer sans un pouvoir fort. L’espace exige que le rayonnement du pouvoir le traverse et s’y exerce ; il l’absorbe et en atténue les effets. Plus le territoire soumis à un pouvoir unique est vaste, plus ce pouvoir doit être fort et autoritaire, plus il doit imposer le respect aux citoyens. Par conséquent, la taille du territoire de la Russie (avant la révolution, 22,4 millions de km2) exige un pouvoir fort. Il suffit de considérer que le territoire de la Suisse représente un dixième de la superficie du Caucase (Transcaucasie comprise) ; que le territoire de la France européenne représentait un quarante-quatrième de celui de la Russie d’alors ; que la Russie est cinq fois plus grande que la Chine, près de trois fois plus grande que les États-Unis et quatre fois plus grande que l’ensemble des États européens (hors Russie). Un pouvoir faible pourrait-il vraiment exercer son rayonnement organisateur et ordonnateur sur un espace aussi vaste ?
  1. – Faible densité de la population. Plus la population d’un État est réduite, plus il est facile de le gérer sans un pouvoir fort. Inversement, plus un État est peuplé, plus il est difficile de créer une unanimité politique et une volonté commune, notamment par la concertation (qu’elle soit « directe » ou « par représentation »). La voix d’un pouvoir faible sera toujours étouffée par le bruit de millions de gens qui s’entendent. Par conséquent, la taille de la population russe exige un pouvoir fort pour la Russie. La population de la Russie continentale (160 à 170 millions d’habitants) est presque équivalente à celle de l’Amérique du Nord et dépasse largement celle de l’Afrique. Compte tenu de la faible densité de population (29 habitants par km2 en Russie européenne et 2,3 en Russie asiatique avant la révolution), le peuple russe est naturellement enclin à une certaine anarchie et peine à s’adapter à l’ordre public. Que peut accomplir un pouvoir faible en Russie ? La révolution de Février l’a clairement démontré.
  1. – Abondance des moyens de communication. Plus il est facile pour les gens de communiquer entre eux au sein d’un même État – par les transports (chemins de fer et routes, automobiles, bateaux, avions), oralement (téléphone, radio) et par écrit (courrier, télégraphe) –, plus le pays se renforce grâce à la communication, la vie quotidienne et l’activité économique ; plus il est aisé pour un pouvoir faible de s’acquitter de ses tâches ; et inversement. En Russie, les moyens de communication ont toujours été, et restent encore, assez faibles. Pour s’en convaincre, il suffit de comparer la Russie et l’Allemagne. En Russie, un kilomètre de voie ferrée couvre une superficie de 262 km2, contre 7 km2 en Allemagne ; en Russie, une voiture dessert en moyenne 850 habitants, contre 54 en Allemagne ; en Russie, en moyenne 295 personnes utilisent (ou plutôt n’utilisent pas !) un téléphone, contre 22 en Allemagne. Toutes ces données se rapportent à la période d’avant la Seconde Guerre mondiale et reposent, comme toujours, sur les calculs de propagande des statistiques soviétiques ; en réalité, la situation est probablement encore pire. Néanmoins, ces données sont assez révélatrices. Par conséquent, le pouvoir russe doit être d’autant plus fort qu’il lui est difficile de surmonter la désunion humaine du pays.
  1. – Faible diversité dans le pays. Moins un pays présente de différences nationales, linguistiques, religieuses, sociales, climatiques et économiques, plus il est facile à gouverner et plus un pouvoir faible s’acquittera efficacement de sa tâche ; et inversement. Le petit Portugal côtier (de la taille de notre plus petit gouvernorat, celui de la mer Noire), avec ses 7 millions d’habitants de même origine ethnique, partageant la même religion et parlant la même langue, et préservé de toute différenciation climatique ou économique, a su établir un pouvoir fort et instaurer la paix intérieure. En revanche, dans l’Espagne voisine, un pouvoir faible conduit généralement à la désintégration et à la guerre civile. Que dire de la Russie ? Elle compte près de 170 ethnicités et groupes linguistiques, et jusqu’à 30 religions et confessions. Son climat connaît toutes les variations, oscillant entre la nuit éternelle et le désert méridional. Sa nature exige de nous une adaptation à la fois organique et économique : toundra, marais salants, vignes, mousses polaires, taïga, montagnes et océan. Ethnicité et langue, religion et mode de vie, structure économique et niveau culturel : tout cela est différencié au plus haut degré en Russie. L’unité de l’État n’est possible ici qu’avec un gouvernement fort et sage.
  1. – Absence de missions d’une grande puissance. Plus les défis nationaux, culturels, économiques et internationaux d’un pays sont simples, plus ses tâches étatiques sont aisées et plus un pouvoir faible peut le diriger. À l’inverse, seul un pouvoir fort peut relever les défis liés au statut d’une grande puissance. Fusionner la diversité intérieure en une unité organique ; élever le niveau culturel des masses populaires ; assurer l’essor économique d’un grand peuple ; établir un équilibre du travail et la plus grande autosuffisance économique possible (autarcie) pour le pays ; établir de bonnes relations commerciales avec les voisins et intégrer le pays dans le système d’échanges et de relations diplomatiques de la communauté internationale – tout cela exige un pouvoir fort, indépendant des fluctuations des partis, qui ne craigne pas les « échéances », qui ne tremble pas à l’approche de nouvelles élections et qui poursuive habilement sa voie décennie après décennie. C’est précisément ainsi que la Russie s’est formée. Le pouvoir des principautés et des véchés était faible et ne put résister aux Mongols. Le pouvoir moscovite n’aurait pas unifié la Rus’ s’il ne s’était pas renforcé. La Russie avait besoin d’Ivan Vassilievitch III pour mettre fin à la domination tatare. Ivan IV prépara le Temps des Troubles non seulement par l’opritchnina et son règne brutal, mais surtout en sapant l’autorité du tsar, c’est-à-dire en affaiblissant le pouvoir. La Russie avait besoin de Pierre le Grand pour reconnaître et développer sa grande puissance. Les révolutions de palais du XVIIIe siècle (1725, 1730, 1740, 1741, 1801 et 1825) sapèrent et affaiblirent le pouvoir de l’État russe et préparèrent la Russie, conformément au plan des Décembristes, à l’avènement d’une république nobiliaire au début du XIXe siècle, avec une paysannerie affranchie mais sans terres, c’est-à-dire prolétarisée et prête à une nouvelle révolte à la Pougatchev. Seul un pouvoir fort, affranchi des partis conspirateurs et transcendant les ordres et les classes sociales, aurait pu permettre à la Russie d’entreprendre les grandes réformes des années 1860. Il en sera de même à l’avenir : un pouvoir faible ne guidera pas la Russie, mais la ruinera et la détruira.
  1. – Un niveau élevé de conscience juridique populaire. Plus ce niveau de conscience juridique populaire est élevé, plus il est aisé pour un pouvoir faible de remplir sa mission, et inversement. La conscience juridique est la capacité de respecter l’ordre public et la loi, de s’acquitter volontairement de ses obligations publiques et privées, et de mener sa vie sans commettre de crimes. Elle repose sur le respect de sa propre dignité, la maîtrise de soi, le respect mutuel et la confiance entre les citoyens, entre les citoyens et le pouvoir, et entre le pouvoir et les citoyens. Plus la conscience juridique est forte et profonde dans un peuple, plus il est facile de le gouverner et moins un pouvoir faible est dangereux ; et inversement. La conscience juridique russe porte un lourd héritage historique : les querelles féodales, le joug tatar, le Temps des Troubles, le Sud-Est nomade et prédateur, les révoltes de Razine et de Pougatchev, les révolutions de palais, les mouvements révolutionnaires des XIXe et XXe siècles et le régime bolchevique. Tout cela contribua à forger une mentalité particulière, caractérisée par une absence totale de discipline, un individualisme slave et un penchant slave pour l’anarchie, un tempérament spontané, une influence asiatique. Tout cela développa dans le peuple russe une conscience juridique qui ne s’incline que devant un pouvoir fort (ou un « pouvoir strict », selon l’expression de Chmeliev). Un pouvoir faible a toujours suscité, et continuera longtemps de susciter en Russie, un sentiment de permissivité et de déagrégation sociale.
  2. – Absence de menace militaire. Plus les frontières d’un État sont paisibles, moins la guerre et les attaques menacent sa population, et plus il sera facile pour un pouvoir faible de s’acquitter de sa tâche ; et inversement. Un pouvoir faible est généralement incapable de faire la guerre, car la guerre exige de la volonté, de la discipline, de la préparation, de la concentration et des efforts considérables. C’est précisément pourquoi la République romaine, en temps de guerre (et aussi en cas de difficultés intérieures), nommait un dictateur qui exerçait un pouvoir unique, fort et concentré. Un appareil d’État, habituellement fragmenté et complexe, doit pouvoir être rapidement simplifié, concentré et acquérir un certain dynamisme élémentaire dans les périodes difficiles et dangereuses : et plus ce processus de simplification et de concentration est aisé, plus l’État menacé de guerre est prêt au combat. L’histoire de la Russie a été telle que, durant la première période de son existence (1055-1462), elle connut en moyenne une année de guerre pour chaque année de paix (d’après S. M. Soloviev), et durant la seconde période de son histoire (jusqu’au XXe siècle), la Russie connut en moyenne deux années de guerre pour chaque année de paix (selon le général N. N. Soukhotine). Nous ne pouvons certes pas prédire l’avenir, mais nous n’avons aucune raison de croire que les frontières de la Russie soient pacifiées, que le domaine national de la Russie soit fixé sur la scène internationale et que nous ne sommes pas menacés par de nouvelles guerres défensives. Il semble bien que ce soit exactement le contraire, et qu’un pouvoir fort sera nécessaire pour la Russie, peut-être comme jamais auparavant…

Toutes les lois de la vie sociale peuvent s’exprimer ainsi : plus il est difficile pour un peuple de parvenir à l’unification étatique et plus cette unification est nécessaire à une période donnée de son histoire, plus son pouvoir étatique doit être fort. Un pouvoir faible est une sorte de « luxe » que seul un peuple vivant dans des circonstances exceptionnellement favorables peut se permettre ; non pas un peuple encore attiré par l’anarchie, c’est-à-dire par une confusion impuissante, mais un peuple pour qui peu ou pas de pouvoir ne le menace plus de confusion ; non pas un peuple dont les limites extérieures et les tâches étatiques ont largement dépassé la force et la flexibilité de sa conscience juridique, mais un peuple qui a atteint une maturité spirituelle à la hauteur de son importance numérique et de sa dimension spatiale, qui a maîtrisé idéologiquement, techniquement et organisationnellement le fardeau de ses tâches étatiques. Un peuple qui ne peut s’offrir ce luxe ne devrait pas y prétendre, car cette tentative serait fondamentalement infondée et dangereuse, et conduirait inévitablement à la formation de partis utopiques et à des tentatives désastreuses de leur part.

Du fait de l’étendue de son territoire, de la force de son tempérament national, de la force de l’individualisme slave et de la faiblesse de sa discipline sociale, le peuple russe se trouve dans une situation qui exige non pas un centre étatique faible, mais un centre étatique fort. Tout au long de son histoire, il a maintes fois manifesté, et la révolution le démontre une fois de plus aujourd’hui, une propension à la confusion impuissante, à une effervescence passionnée et destructrice, à une redistribution chaotique des biens et à la désintégration de l’État. Le peuple russe est capable de maintenir l’ordre et de bâtir un État ; il est capable de faire preuve d’une discipline exemplaire, de servir avec abnégation et de mourir pour sa patrie. Mais cette capacité ne se manifeste pas et ne porte pas ses fruits lorsqu’elle est laissée à elle-même, mais lorsqu’elle est convoquée, renforcée et guidée par une autorité étatique charismatique, forte et digne.

C’est précisément pour cela que la Russie a besoin d’un pouvoir fort. Et elle en aura un.

Cependant, la notion de « pouvoir fort » n’est pas aussi simple et évidente que beaucoup le croient. Elle exige une réflexion approfondie et minutieuse. Elle est sujette à de nombreuses tentations. Elle peut être mal interprétée, instrumentalisée et mal appliquée. Il faut donc ici une grande prévoyance et une grande clarté dans la définition. Ici les exagérations sont tout aussi néfastes et dangereuses que les sous-estimations…

Fondamentalement, le pouvoir étatique a une finalité très spécifique et limitée. Il n’est pas « tout-puissant » et n’a pas vocation à « tout contrôler ». Au contraire, tout ce qui requiert la liberté de mouvement, l’autonomie volontaire de l’individu et son initiative créatrice ne doit pas être soumis à l’arbitraire et aux dispositions autoritaires du pouvoir étatique. L’être humain n’est pas une machine, mais un organisme vivant. L’esprit humain ne vit pas sous la contrainte et ne crée pas par obligation. Rien ne peut remplacer l’initiative économique et laborieuse de l’instinct humain ; prescrire à l’esprit humain l’amour, la foi, la prière, les mouvements de conscience de l’âme, le sens de la dignité et de l’honneur, les méthodes de la recherche scientifique et de la contemplation artistique est contre-nature et absurde. La vertu et la fidélité peuvent être encouragées ; leurs bienfaits peuvent être démontrés et expliqués ; les actes malveillants peuvent être interdits et punis. Mais le « Royaume de Dieu » et la culture spirituelle ne peuvent pas être institués par un décret d’État. Cela ne signifie pas que le pouvoir étatique n’ait « rien à faire »; mais son rôle est ici limité : il se réduit à garantir juridiquement la liberté, à prévenir toute entreprise malfaisante et trompeuse, à organiser l’éducation du peuple et à identifier les gens de bonne volonté.

Cela signifie que le pouvoir fort n’est absolument pas synonyme de « pouvoir totalitaire ».

Ici en Russie, ce régime existe sous le couvert du communisme depuis 33 ans, et pour nous, le peuple russe, il n’a apporté que la ruine, le malheur et l’humiliation. Par conséquent, la prospérité de la Russie et du peuple russe exige l’abolition du régime totalitaire.

Un pouvoir fort pour la Russie de demain doit être fort dans ses limites légitimes. Il n’est nullement appelé à empiéter sur l’immensité et l’irréalisable. En oubliant ses propres limites et en soumettant à son autorité toute la vie libre et créative de ses citoyens, il finirait inévitablement par s’épuiser et se compromettre. Il serait contraint de revendiquer l’omniscience, la prescience et la toute-puissance, mais serait incapable de justifier ses prétentions. Aucune agitation frénétique, aucune exigence menaçante ne pourrait le sauver. Il devrait recourir à la terreur et au système de délation, ce qui ne ferait que lui nuire : il  deviendrait, à l’instar du pouvoir soviétique, détesté de tout le peuple ; et une loyauté libre ne s’installerait pas en Russie. Le rayonnement du pouvoir ne pourrait pas imprégner la vie juridique du peuple. Aucune mesure brutale ou malveillante ne permettrait de résoudre un problème objectivement insoluble, et il s’avérerait que le nouveau pouvoir se saperait lui-même, tout comme l’avait fait le pouvoir communiste.

La force du pouvoir ne se mesure pas à l’ampleur de ses empiètements ni à sa propension à recourir à tous les moyens, même les plus vils. La force du pouvoir ne se résume pas à sa capacité d’épuiser la patience du peuple et de dilapider son respect et sa confiance.

En quoi réside donc la force du pouvoir étatique ?

La force du pouvoir réside avant tout dans son autorité spirituelle et étatique, dans sa respectabilité, sa dignité reconnue et sa capacité à impressionner les citoyens. Se fixer une tâche irréalisable ne constitue pas une démonstration de force ; gaspiller son autorité n’est pas un signe de force. La force du pouvoir ne se manifeste ni par des cris, ni par de l’agitation, ni par la prétention, ni par la vantardise, ni par la terreur. La véritable force du pouvoir réside dans sa capacité à faire appel au peuple sans menacer et à obtenir une réponse fidèle. Car le pouvoir est avant tout esprit et volonté, c’est-à-dire la dignité et la droiture au sommet, auxquelles répond une loyauté sincère à la base. Moins la pression exercée d’en haut est forte et plus la réponse en-bas est importante, plus le pouvoir est fort. La coercition est parfois nécessaire, mais elle n’est qu’un outil technique ou un substitut conditionnel et temporaire à la force véritable. Le pouvoir d’État est avant tout un phénomène du monde intérieur, et seulement ensuite extérieur. Le pouvoir ne tire pas sa force des baïonnettes ou des exécutions. La baïonnette est nécessaire lorsque le pouvoir manque d’autorité ; les exécutions témoignent d’un manque de loyauté de la part du peuple. Le pouvoir tire sa force de sa dignité, de sa légitimité, de sa volonté et de la réponse du peuple (c’est-à-dire le respect de la loi, la confiance, le respect et la volonté de participer activement aux initiatives du pouvoir).

Le pouvoir doit se souvenir de cette nature fondamentale – spirituelle et volontaire –, la préserver et la renforcer. Il a toujours à sa disposition un appareil de coercition, c’est-à-dire la possibilité d’imposer ses décrets par la force extérieure. Mais la force extérieure ne remplacera jamais la force intérieure, ni sa dignité, ni sa légitimité, ni son autorité spirituelle. La révolte de Pougatchev témoignait du fait que l’autorité spirituelle du pouvoir étatique russe vacillait une fois de plus (après Pierre !) ; que « l’idéal du tsar » populaire n’était pas incarné par le trône de Saint-Pétersbourg de cette époque… Les meilleurs esprits de cette époque l’avaient compris : A. I. Bibikov [1], à qui l’impératrice avait confié la répression de la révolte de Pougatchev, écrivait à von Vizin : « Ce n’est pas Pougatchev qui importe, mais l’indignation générale ! ». Historiquement, la loyauté du peuple russe tenta d’imposer ses propres conditions au trône. La rébellion, bien sûr, devait être réprimée. Mais les baïonnettes  de Mikhelson [2] et la répression du comte Panine [3] ne résolurent pas le problème : il fallut accepter la « réforme » de la conscience juridique du peuple et restaurer la véritable force du pouvoir impérial par des réformes novatrices. Car l’État est uni non par les baïonnettes, mais par l’esprit ; non par la terreur, mais par l’autorité du pouvoir ; non par les menaces et les châtiments, mais par la loyauté libre du peuple. Par conséquent, lorsque je parle d’un pouvoir fort dans la Russie future, je fais référence avant tout à son autorité spirituelle. Cette autorité spirituelle suppose la présence d’un certain nombre de conditions.

Ainsi, avant tout, il faut qu’il y ait cette inspiration nationale particulière qui doit émaner du pouvoir : le peuple doit avoir la certitude qu’il s’agit là de notre pouvoir national russe, dévoué à la cause historique, fidèle, incorruptible, protecteur et bâtisseur. Sans cette certitude, il n’y aura ni confiance, ni respect, ni volonté de contribuer et de servir. Un pouvoir fort est un pouvoir qui inspire confiance sur le plan national.

De plus, en Russie, il faut que le peuple accorde sa confiance religieuse au pouvoir : un pouvoir non-orthodoxe, de confession différente ou athée jouira toujours en Russie d’une autorité limitée, restreinte et contestable. Un pouvoir détaché de Dieu ne peut savoir ce qui est « conforme à la volonté de Dieu » ; il sera étranger au cœur du croyant et, par conséquent, ne saurait attirer les cœurs à lui. Un pouvoir fort est un pouvoir qui inspire confiance sur le plan religieux.

De plus, plus ce pouvoir sera indépendant, plus son autorité spirituelle sera grande. Un pouvoir dépendant n’inspire ni respect ni confiance. Celui qui ne se tient pas debout par lui-même et ne marche pas devant ne peut pas diriger : personne ne le suivra. Toute dépendance sapera l’autorité du pouvoir : dépendance envers des troupes étrangères, envers sa propre armée, envers toute organisation internationale, qu’elle soit ouverte ou secrète, envers les partis, envers le capital, envers toute forme de « pression » de type ultimatum, etc. Même une dépendance envers l’Église serait indésirable et contraire à l’ancienne tradition orthodoxe russe. Le pouvoir d’État russe ne peut se définir que par la foi, la conscience, l’honneur et le bien commun du peuple russe. Il doit être un pouvoir autonome, objectif et convaincant.

Enfin, ce pouvoir doit être le centre de volonté du pays dans les affaires de l’État. L’apathie et le manque de volonté ne sont pas respectés par l’homme russe. N’ayant pas lui-même un caractère mûr et une forte volonté, l’homme russe demande de la volonté de la part de ses dirigeants. Il préfère l’autorité, la sévérité et la fermeté à la persuasion, aux « discussions » et aux hésitations ; il préfère même l’arbitraire à la nullité volontaire. Il a besoin de la persuasion impérieuse du pouvoir.

Ce sont là les conditions fondamentales de la force intérieure du pouvoir. Sa forme extérieure doit leur correspondre. Cette forme ne pouvait être clairement définie que sous la forme d’un projet de constitution accompagné d’un commentaire explicatif détaillé. Seuls les fondements de la future structure de l’État russe peuvent être exposés ici, et ce, de manière succincte. Voici donc ces fondements.

  1. – Le pouvoir fort de la Russie de demain ne doit être ni en-dehors de la loi ni au-dessus de la loi, mais fondé sur la loi et servant, par la loi et grâce à elle, l’ordre juridique de toute la nation. La Russie a besoin d’un pouvoir qui ne soit ni arbitraire, ni tyrannique, ni illimité. Il doit avoir ses limites légales, ses compétences, ses obligations et ses interdictions, dans toutes ses instances et manifestations. Cela vaut également pour l’organe du pouvoir suprême, quel que soit son nom et quelle que soit la personne qui le représente. Le peuple russe doit se percevoir comme une entité juridique, comme un Sujet de Droit composé d’une multitude de sujets de droit : comme une personnalité panrusse vivante, façonnée et guidée par un pouvoir juridique fort.
  1. – Ainsi, l’État russe sera un sujet de droit, une personne juridique. Or, une personne juridique est organisée soit sur le modèle d’une corporation, soit sur celui d’une institution (voir « Nos tâches » n° 40 et 41).

La corporation est construite de bas en haut par des membres égaux en droits : c’est de l’autogestion concrétisée. Chaque participant est un membre à part entière de l’ensemble, qui décide de sa participation à la corporation, de ses objectifs et de ses tâches, de ses statuts et de sa gouvernance. La vie juridique de la corporation s’articule autour de ceux qu’elle englobe et sert. Ainsi, une démocratie cohérente tentera de construire l’État selon le principe d’une corporation stricte, en réduisant au maximum le principe de l’« institution ».

Une institution est construite de haut en bas, par un fondateur et un groupe de personnes qu’il a désignées : c’est l’expression concrète d’une sollicitude envers les gens. Les objectifs et les tâches de l’institution sont fixés dès le départ par le fondateur ; ils sont définis dans des statuts ; ces statuts déterminent à leur tour la structure de l’institution et son mode de fonctionnement. Certaines personnes dirigent une institution, et c’est leur fonction ; d’autres bénéficient des avantages de cette institution, mais sans en être des membres à part entière. La vie juridique et les activités d’une institution ne sont pas déterminées par ceux qu’elle sert (par exemple, une école ou un hôpital). Ainsi, une monarchie absolue tentera de construire l’État selon le principe d’une institution rigide.

Dans la vie réelle, l’État n’est jamais une corporation cohérente, ni une institution cohérente. L’État se construit toujours – non seulement de haut en bas, mais aussi de bas en haut. Il exerce toujours une tutelle autoritaire ; et comporte toujours des sphères d’autonomie populaire. Il est évident qu’un État ayant besoin d’un pouvoir fort tendra vers une forme institutionnelle, tandis qu’un État se contentant d’un pouvoir faible ressemblera davantage à une corporation.

Dans la Russie à venir, il faudra trouver une combinaison juste, judicieuse et adaptée à la conscience juridique russe, entre institution et corporation. La participation du citoyen russe à la construction de l’État russe sera précieuse, vitale et nécessaire ; mais elle ne devra pas affaiblir la puissance du pouvoir étatique. Cette participation ne doit ni ébranler ni affaiblir  son unité, son autorité et sa force. Celui qui rédigera la future constitution russe devra comprendre et garder à l’esprit que toutes les dispositions, règles et coutumes du régime démocratique qui renforcent les forces centrifuges en politique ou affaiblissent les forces centripètes de la vie populaire devront, dans le cas particulier de la Russie, être neutralisées et remplacées par d’autres qui consolident l’unité nationale. Cela exigera la création de nouvelles formes d’organisation étatique : un nouveau droit électoral, de nouveaux principes pour les partis, de nouvelles formes de contrôle, d’unité et de gouvernance. Le citoyen russe doit être présent, par sa volonté loyale et sa reconnaissance respectueuse, dans toutes les affaires de son État, même là où il ne participe pas formellement au vote. La forme du « contrat social » est irréalisable en Russie : un système national fondé sur un décompte arithmétique des voix ferait rapidement s’effondrer l’État russe. Mais c’est précisément pour cette raison que le « contrat social » doit devenir le principe vivant, global et inébranlable de la conscience juridique russe.

La tâche de la nouvelle structure étatique russe sera de trouver une forme où l’esprit d’une corporation fraternelle imprègnera l’institution dirigée par un conseil de tutelle, garantissant ainsi une sélection continue et rigoureuse des personnes les plus compétentes pour exercer le pouvoir. Cette institution devra être imprégnée de l’esprit de corporation qu’elle encourage et insuffle, habituant le peuple à l’autonomie sans pour autant l’asservir à une structure ou une doctrine corporative.

La nouvelle constitution russe devra concilier les avantages d’un régime autoritaire et ceux de la démocratie, en éliminant les dangers du premier et les inconvénients de la seconde.

  1. – Le régime politique de la nouvelle Russie doit être unitaire dans sa forme, mais fédéral dans son esprit. L’unité de l’État et du pouvoir central ne peut dépendre du consentement de nombreux États autonomes distincts (régionaux ou nationaux) ; cela mènerait à l’effondrement de la Russie. Mais un pouvoir central unique et fort doit délimiter les sphères d’autonomie régionale et nationale et imprégner l’unité nationale d’un esprit de solidarité fraternelle.
  1. – Un pouvoir fort ne doit en aucun cas conduire, en Russie, à des formes de centralisation et de bureaucratisme. L’État russe doit être unifié, mais diversifié. Il doit disposer d’un centre fort, décentralisant tout ce qui peut l’être sans mettre en danger l’unité de la Russie. Le pouvoir central ne pourra se passer d’une administration nommée, mais il faudra trouver de nouvelles formes pour faire émerger, à partir de la base, des personnes talentueuses et dignes d’être nommées. Et parallèlement, la bureaucratie centrale devra s’accompagner d’une large autonomie locale, corporative et professionnelle. La Russie doit avoir un centre fort, formellement autoritaire, mais populaire et national dans son essence et son esprit.
  1. – Toutes les affaires publiques doivent être réparties en deux catégories : les affaires centrales, suprêmes, à l’échelle de toute la Russie, et les affaires locales, autonomes, à la base. La première catégorie doit englober toutes les affaires d’intérêt national, communes à tous, essentielles pour la Russie en tant que grande puissance. La seconde catégorie doit englober toutes les autres. Les affaires de la première catégorie doivent être gérées par un centre fort et faisant autorité (qui n’exclut nullement la représentation populaire et qui s’inspire d’un esprit libre, national et corporatif). Les affaires de la deuxième catégorie doivent être gérées par des organes d’autonomie locale travaillant en accord avec les organes décentralisés et locaux du pouvoir central (ce qui leur assurera le soutien organique du pouvoir central). Il faut trouver une forme d’organisation de l’État dans laquelle la force de la base sera intégrée au fonctionnement d’un centre autoritaire, et où ce centre autoritaire aura la possibilité d’insuffler sa force régénératrice à la base qui en aura besoin en raison de sa faiblesse ou de son désordre.

Dans cette union organique, le plus important est que le pouvoir fort sache doser avec justesse son intervention : tout ce qui peut être accompli de manière décentralisée doit l’être de manière autonome ; la puissance du centre ne doit pas étouffer la créativité autonome des individus et des corporations ; mais en cas de besoin, les individus libres et les corporations  autonomes doivent pouvoir compter sur le soutien et le renfort d’un centre fort. C’est alors que le pouvoir fort s’avérera compatible avec l’initiative personnelle libre dans le peuple.

  1. En ce qui concerne l’organe suprême du pouvoir (le chef de l’État) dans la Russie à venir, il convient de garder à l’esprit ce qui suit. La structure collective (et non individuelle) de cet organe affaiblira son pouvoir politique : toutes choses étant égales par ailleurs, un chef d’État individuel représente une autorité plus forte qu’un organe collégial. De même, un chef élu dont les pouvoirs sont limités dans le temps (ou a fortiori à court terme), remplaçable (ou a fortiori facilement remplaçable), dépendant d’autres organes d’autorité qui le restreignent ou le contrôlent, dépourvu d’initiative propre, exercera un pouvoir faible. En règle générale, il crée, au poste le plus responsable de l’État, un foyer d’apathie, d’intrigues et de confusion.

Tels sont les principes généraux sur lesquels doit reposer l’organisation étatique de la Russie de demain. Les générations actuelles de Russes sauront trouver les formes d’organisation étatique qui s’imposent, à la fois innovantes et salvatrices sur le plan national.

Ivan Ilyine

Écrit en janvier 1951, inclus dans Nos tâches, 1956.

[1] Alexandre I. Bibikov (1729-1774), homme d’État et militaire russe, sénateur, général en chef. Il se distingua pendant la guerre de Sept Ans (1756-1763). Il dirigea (1773-début 1774) les actions militaires contre les détachements de Pougatchev. (note de l’éditeur russe)

[2] Ivan I. Mikhelson (1740-1807), général de cavalerie. Participant à la guerre de Sept Ans 1756-1763 et à la campagne turque en 1770. En juin 1773, au grade de premier major, nommé pour commander un détachement dans les troupes envoyées pour réprimer la rébellion de Pougatchev. Il détruisit ses forces près d’Oufa et de Kazan et acquit dès lors une grande renommée. (note de l’éditeur russe)

[3] Piotr I. Panine (1721-1789), comte, général en chef. Participant à la guerre de Sept Ans de 1756-1763 et à la guerre russo-turque de 1768-1774. A partir de juillet 1774, il commanda les troupes impériales qui écrasèrent la révolte de Pougatchev. (note de l’éditeur russe)

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