Squadrisme : la révolte nationale contre le capitalisme et le bolchevisme

squadrismo

Lorsque l’on aborde la période des deux années rouges (biennio rosso  1919-1920) et du squadrisme, le débat historiographique a souvent tendance à glisser vers des interprétations simplistes. D’un côté, le phénomène est réduit à un simple instrument du capital ; de l’autre, on lui attribue une fonction de soupape d’échappement pour les malaises de la petite bourgeoisie et de la classe moyenne. Deux interprétations qui, bien qu’elles contiennent des éléments réels, sont toutes deux réductrices.

Les interprétations fallacieuses du squadrisme fasciste

La première interprétation contient une part de vérité si on la rapporte à la dynamique de classe des années 1921-1922, lorsque le paysage politique italien était divisé entre un monde ouvrier pro-bolchevique — désireux de reproduire dans la péninsule le processus révolutionnaire qui avait conduit à la naissance du premier État socialiste — et, à l’opposé, la galaxie libérale-conservatrice liée aux institutions bourgeoises et aux élites économiques, terrifiées par les soulèvements des deux années rouges et surtout par la perspective de perdre ses privilèges.

Dans cette véritable poudrière, un troisième bloc social a toutefois émergé, formé par le binôme petite et moyenne bourgeoisie et soldats : les vétérans de la Première Guerre mondiale, qui se sont retrouvés étrangers dans leur propre pays. Hostiles aux élites libérales qui n’avaient pas combattu cette guerre et qui avaient conduit à une « victoire mutilée », ces milieux étaient tout aussi hostiles à la vague marxiste antinationale, perçue comme visant à réduire à néant le sacrifice de millions d’Italiens au nom d’une vision matérialiste et d’un égoïsme de classe.

L’erreur récurrente consiste à ramener toute dynamique historique à l’économisme, en négligeant les passions, les identités et les psychologies individuelles. Benito Mussolini lui-même a toujours défini son mouvement comme antimatérialiste et même spiritualiste, tout en recourant à des pratiques qui étaient tout sauf cela. Dans cette perspective, le squadrisme n’agissait pas dans l’intérêt d’une classe contre une autre : la nation n’était ni la bourgeoisie ni le prolétariat, mais l’histoire, le peuple et un sentiment partagé.

Un parcours de violence vers la prise du pouvoir

Cette lecture s’alignait également sur la pensée futuriste. La vague de violence et les maisons du peuple dévastées s’inscrivaient dans une perspective de renaissance nationale, comme un feu purificateur destiné à réveiller la nation de sa torpeur et de son immobilisme bourgeois. Tout cela s’inscrivait dans une stratégie plus large de prise du pouvoir, qui voyait dans la rhétorique du « danger rouge » un instrument décisif.

Bien qu’antiprolétarienne, la classe moyenne squadriste n’avait pas l’intention de se livrer pieds et poings liés à la bourgeoisie industrielle. Au contraire, les industriels ont tenté — naïvement — d’exploiter la colère fasciste pour ensuite confiner le phénomène une fois le risque bolchevique écarté. Cela ne s’est pas produit, bien qu’il y ait eu une première phase d’institutionnalisation apparente, au cours de laquelle le nouveau gouvernement a adopté des réformes économiques libérales et antiprolétariennes pour rassurer les capitalistes liés à la Confindustria. Aucun gouvernement italien n’a réalisé autant de privatisations que celui du début des années 1920.

Cette phase, ainsi que le squadrisme de la période rouge, est souvent utilisée comme preuve de la lecture marxiste du fascisme comme dictature terroriste des éléments les plus réactionnaires de la bourgeoisie et dernière ligne de défense d’un capital en déclin. Cependant, cette approche ignore, par manque de connaissance ou mauvaise foi, l’évolution qui a suivi. Du renforcement du pouvoir avec les lois fascistes et la répression de 1925, jusqu’à l’autoritarisme des années 1930 avec la proclamation de l’Empire et le tournant antibourgeois qui a abouti aux lois raciales, la direction prise a été opposée. Après la crise de 1929, l’Italie est devenue l’un des pays avec le plus haut niveau de nationalisations et d’intervention de l’État dans l’économie, deuxième en Europe après l’URSS en termes d’extension du contrôle public.

Le caractère anticapitaliste du fascisme

Dans la phase finale de la République sociale italienne, on en est même arrivé à la socialisation des entreprises, appliquée de manière largement théorique et limitée par les conditions de guerre et la pression allemande, mais conçue pour dépasser le capitalisme traditionnel grâce à la participation des travailleurs à la gestion des entreprises. Le caractère anticapitaliste du fascisme est donc resté latent malgré les compromis avec les pouvoirs traditionnels qui ont marqué la consolidation du régime.

Ce n’est pas un hasard si, immédiatement après la Libération, le Comité de libération nationale de la Haute Italie a abrogé le décret sur la socialisation : l’une des premières mesures politico-administratives adoptées dans le nord de l’Italie.

En résumé, le squadrisme et le fascisme n’étaient pas, comme le soutient l’historiographie marxiste, une « garde blanche » du capital. La petite et moyenne bourgeoisie, ainsi que les anciens combattants, ont agi comme une classe montante à la recherche de sa propre « troisième voie ». L’hostilité était dirigée autant contre le socialisme internationaliste que contre le libéralisme giolittien, perçu comme faible, corrompu et incapable de protéger le sacrifice de la guerre. Dans leur psychologie, le squadrisme s’est présenté comme un acte de pédagogie nationale et de renaissance spirituelle, destiné à achever une œuvre du Risorgimento considérée comme inachevée : transformer les Italiens de « vulgaire peuple » en peuple combattant et protagoniste, capable d’affronter les épreuves historiques de son époque.

Michele Cucchi

Source : Il Primato Nazionale

Sur ce sujet on lire : Roberto Farinacci – Mon journal des temps de lutte et de victoire et Istvan Leszno – Prolégomènes à une étude de la culture politique du squadrisme

 

Retour en haut