Javier Barraycoa Martínez (Barcelone, 1963). Titulaire d’un doctorat en philosophie (1993), il est professeur titulaire au département de droit et de sciences politiques de l’université CEU Abat Oliba de Barcelone. Professeur de sociologie, il s’est spécialisé dans l’analyse des imaginaires sociaux et des fondements anthropologiques des comportements sociaux et politiques. Il a publié une vingtaine d’ouvrages sur des thèmes sociologiques, historiques et politiques. Certains d’entre eux sont déjà incontournables pour la pensée contre-révolutionnaire, tels que Cela ne figurait pas dans mon livre d’histoire du carlisme, Cela ne figurait pas dans mon livre d’histoire de la révolution russe, Protestantisme et, désormais, un ouvrage qui vise à faire connaître l’épopée des paysans vendéens contre la Révolution française : Le génocide de la Vendée et la première croisade moderne.
Javier Navascués :Pouvez-vous nous dire en quelques mots ce qui s’est passé dans la région française de la Vendée pendant la Révolution française ?
Ceux qui avaient proclamé les Droits de l’Homme et du Citoyen, et voté la première république révolutionnaire de l’époque moderne, ont décrété l’extermination de toute une région de France. La faute de ces terres éminemment paysannes était d’avoir résisté à l’implacable persécution religieuse menée par la Révolution et à l’exécution du roi. L’étincelle qui a déclenché la révolte fut une conscription massive destinée à alimenter l’armée républicaine qui combattait les puissances européennes. La révolte paysanne s’est transformée en un soulèvement armé contre la République et la Convention nationale, dominée par les Jacobins, a alors décrété l’extermination de la Vendée. On peut affirmer que nous sommes face au premier génocide moderne, qui coïncide avec la naissance de la « démocratie républicaine ».
Javier Barraycoa : En quoi consistait la persécution religieuse ?
Elle fut progressive jusqu’à aboutir au sang. Après la proclamation de l’Assemblée nationale, en 1789, les « privilèges » furent supprimés en France. Cela impliquait, par la même occasion, la suppression de nombreuses prébendes ecclésiastiques traditionnelles qui soutenaient l’Église. Puis commencèrent les désamortissements des biens de l’Église. S’ensuivit l’adoption d’une Constitution civile du clergé qui soumettait les évêques et les prêtres à l’État, et dont les nominations devaient être « démocratiques ».
Seuls les prêtres qui prêteraient serment – les « jurés » – percevraient un salaire de l’État et se verraient attribuer des paroisses. Ceux qui ne prêtèrent pas serment – les « réfractaires » – se retrouvèrent sans charge et sans soutien financier. La surprise fut que la majorité des catholiques ne souhaitaient assister aux offices qu’avec les réfractaires. Plusieurs décrets imposaient le serment, sous peine d’amendes, d’emprisonnement ou de déportation. Puis vinrent les assassinats massifs de prêtres réfractaires. En pleine Terreur jacobine, même l’Église juramentée fut vilipendée et une « religion » d’État artificielle fut proclamée : celle de l’Être suprême. Quelques mois plus tard, Robespierre et les siens tombèrent. Au cours de ce processus, quelque 40 000 prêtres réfractaires furent assassinés, exilés, déportés ou cachés par leurs paroissiens.
Pourquoi la Vendée a-t-elle résisté avec plus de force que d’autres régions françaises tout aussi catholiques ?
L’une des clés réside dans la prédication, au XVIe siècle, de saint Louis-Marie Grignon de Montfort dans ces villages vendéens. Il parcourut ces terres qui avaient été « refroidies » spirituellement, comme tant d’autres régions de France, par le jansénisme. Le jansénisme était cette hérésie qui, à l’instar des calvinistes les plus intransigeants, affirmait que presque personne ne pouvait être sauvé. Les prêtres d’influence janséniste refusaient l’extrême-onction aux mourants qu’ils estimaient ne pas s’être parfaitement repentis. Ou bien ils conseillaient de ne pas se confesser et de ne pas communier, car l’homme était indigne des choses divines.
Cela a, d’une part, éloigné les gens de la pratique religieuse. D’autre part, dans un sens contraire mais convergent, les Lumières furent un autre facteur de sécularisation. Grignion de Montfort prêchait l’amour miséricordieux, ne cessait de confesser et d’administrer les sacrements, encourageait les dévotions populaires et favorisait l’érection d’immenses calvaires au bord des chemins, devant lesquels les gens étaient émus. Face au « prédestinatianisme » restrictif (peu de gens sont sauvés) des jansénistes, il prêcha la « toute-puissance suppliante » de la Vierge Marie qui ouvrait les portes du ciel. Les lieux de sa prédication coïncideront, plus d’un siècle plus tard, avec ce qu’on appellera la « Vendée militaire », c’est-à-dire les lieux des soulèvements paysans qui portaient sur leur poitrine un Sacré-Cœur brodé avec la devise « Dieu Le Roi ».
Certains affirment que la révolte paysanne fut une manipulation orchestrée par les nobles et le clergé.
C’est plutôt le contraire. Les paysans vendéens étaient pleinement conscients que sans le soutien d’une noblesse ayant reçu une formation militaire, les protestations ne dureraient que très peu de temps. Ils allèrent chercher les nobles dans leurs châteaux, mais ceux-ci se montrèrent réticents à prendre la tête d’un mouvement dont ils savaient qu’il serait voué à l’échec. Cependant, l’insistance des paysans, leur enthousiasme et, finalement, leur appel à la conscience catholique les incitèrent à mener ce que l’on peut considérer comme la première croisade moderne. Des nobles tels qu’Henri de la Rochejaquelein, de Lescure, de Bonschamps, d’Elbée ou de la Charette ont montré l’exemple en prenant la tête des paysans, ce qui leur a valu de mourir ou d’être gravement blessés en première ligne. La guerre a débuté au début de l’année 1793 et l’on peut considérer qu’il y eut plusieurs guerres vendéennes, ponctuées de terribles défaites et de nouveaux soulèvements. Les exemples de dévotion et de charité chrétiennes furent innombrables. Les Vendéens ne fusillaient pas les prisonniers, mais leur faisaient jurer qu’ils ne s’opposeraient plus à eux et les laissaient partir. Ce fait était si insolite que même les Bleus (soldats républicains) eux-mêmes avaient du mal à y croire.
Et pourquoi parle-t-on du premier génocide moderne ?
Après la terrible campagne de 1793, ponctuée de victoires et de défaites, l’« Armée catholique et royale » était épuisée et presque exterminée. C’est alors qu’en 1794, Paris décida d’envoyer une armée pour tout simplement exterminer la région, en tuant hommes, femmes et enfants, et en ravageant et incendiant tout ce qu’elle trouvait sur son passage. Cette armée se divisa en colonnes pour pénétrer en Vendée. Elles furent connues sous le nom de « colonnes infernales », commandées par le général Turreau. On peut parler de premier génocide car une population spécifique – non combattante – est désignée pour être exterminée, cette action bénéficie d’une couverture légale (les décrets de la Convention) et des moyens d’extermination massive sont proposés. Ainsi, on proposa aussi bien de contaminer les sources et les rivières à l’arsenic que d’utiliser des gaz toxiques pour éliminer de vastes populations. Il fut également proposé d’utiliser des mines pour raser des villages entiers. Bon nombre de ces idées ne furent pas mises à exécution par manque de moyens, et non par manque de volonté. Mais nous disposons de documents attestant l’écorchage de cadavres pour tanner le cuir à partir des peaux des habitants de la Vendée, l’incinération de corps pour en extraire la graisse (en particulier celle des femmes), l’assassinat aveugle de femmes accusées d’être des « machines à procréer », des fusillades à bout portant ou des noyades massives dans la Loire.
Et pourquoi ne parle-t-on pas de ces événements et pourquoi presque personne ne les connaît-il ?
L’historiographie universitaire, notamment en France, est contrôlée par des éléments de gauche qui sont les héritiers du jacobinisme de la Révolution française. Les instituts d’histoire voués à perpétuer la mémoire de la Révolution française ont traditionnellement été contrôlés par des militants communistes reconnus. Le silence sur ces événements a été de plomb. À l’occasion du bicentenaire de la Révolution française, un jeune historien vendéen, Reynald Secher, a rédigé une thèse de doctorat dévoilant ce génocide.
Il a subi des menaces, des tentatives d’achat de son silence et même le vol « physique » de sa thèse de doctorat peu avant sa soutenance. Il a persévéré, mais les portes de la carrière universitaire lui ont été fermées à jamais. Mais sa ténacité et son sacrifice ont permis de sortir de l’ombre l’épopée vendéenne. C’est à lui que nous devons d’avoir surmonté ce qu’il a lui-même défini comme un « mémoricide » : la tentative de tuer à nouveau – par le silence et la dissimulation – les victimes du génocide. On estime qu’entre les morts au combat et les victimes non combattantes, des centaines de milliers de personnes ont péri en Vendée. Et Secher estime que 50 % des habitations ont été détruites, tandis que les champs – source de subsistance de la population – ont été rasés.
Y a-t-il eu d’autres résistances similaires ?
Oui, mais sans autant d’importance ni de force. Au nord de la Vendée, en Bretagne française, des soulèvements ont également eu lieu, mais pas tant sous la forme d’une armée que sous celle de guérillas. Ce sont ceux que l’on appelait les Chouans. En Normandie également. À Lyon, à la suite de la résistance de certains Girondins face aux purges de Robespierre, ils se sont soulevés contre Paris. Très vite, ce mouvement de résistance a été pris en main par les corporations d’ouvriers catholiques et monarchistes de Lyon.
La Convention parisienne décréta également l’anéantissement de Lyon et la suppression de son nom de toutes les cartes et de tous les documents officiels. On commença à démolir physiquement la ville, mais la chute des Jacobins empêcha une telle barbarie. Dans le Roussillon français, les paysans se joignirent aux troupes espagnoles qui entraient par le sud à la suite de l’exécution du roi. Après la défaite des troupes espagnoles, ils subirent la répression révolutionnaire. De même, au Pays basque français, de nombreuses populations furent accusées d’être des fanatiques catholiques et pro-espagnols. Leur transfert massif vers des zones marécageuses fut décrété. Plus de 2 000 personnes moururent de maladies dans les marécages où elles avaient été emmenées.
La véritable mémoire historique est-elle en train de se rétablir ?
Nous sommes habitués à des mémoires historiques biaisées. Dans le cas de la Vendée, on peut dire que l’on est parvenu à briser la spirale du silence. D’autres historiens courageux ont suivi l’exemple de Secher. La région, qui pendant près de deux cents ans est restée plongée dans un silence qui étouffait son inconscient collectif, est désormais fière de ses ancêtres. Chaque été, des milliers de jeunes font un pèlerinage en priant sur les chemins parcourus par les colonnes infernales. Dans les paroisses, on conserve des vitraux commémorant les exploits militaires. C’est là qu’est né le désormais célèbre parc à thème du Puy-du-Fou, dans le but de revendiquer l’histoire chrétienne de la France et de préserver la mémoire du génocide vendéen. De ces initiatives sont nés le film « Vaincre ou mourir », des bandes dessinées pour enfants et adolescents, des études, des livres ; en somme, il y a une renaissance qui coïncide avec la profonde crise d’identité que traverse la France. Mon livre est un humble hommage à ces martyrs qui vise, de manière accessible, à faire connaître leurs exploits et à réfléchir sur ce que la modernité nous a apporté.
Une dernière chose à ajouter ? Que pouvons-nous faire ?
Lors d’une visite du cardinal Sarah au Puy-du-Fou, dans l’homélie de la messe qu’il a célébrée, il a appelé à ne jamais oublier ces martyrs et les a comparés au génocide dont sont victimes les chrétiens en Afrique. Sur ce point, l’islam et la modernité se rejoignent, dans leur haine déclarée du christianisme. Une manifestation de cette haine s’exprime actuellement dans les attaques incessantes contre la famille. Pour la modernité, disait Sarah, « les familles sont aujourd’hui comme d’autres Vendées qu’il faut exterminer ». Et il concluait par un appel : « Désormais, au cœur de chaque famille, de chaque chrétien, de chaque homme de bonne volonté, doit se livrer une « Vendée intérieure ». Tout chrétien est spirituellement un Vendéen ! ». Et c’est ce que nous pouvons faire : en suivant son exemple, nous devons forger un cœur résistant, à l’image de ces Vendéens, face aux tempêtes antichrétiennes de la modernité.
Source : Caballero del Pilar
