Une centaine d’organisations de gauche issues de soixante-dix pays se sont réunies à Moscou sous l’égide du Kremlin pour fonder cette nouvelle fédération pro-Poutine. Après le réseau avec les droites souverainistes, voici maintenant celui de la gauche, entre résurgences pro-soviétiques et anti-américanisme.
Sovintern est le nom de la nouvelle « internationale » des gauches pro-Poutine qui a été constituée à Moscou lors d’un événement qui s’est tenu leweek end passé (les 24, 25 et 26 avril).
Le promoteur de Sovintern est Sergei Mironov : dirigeant de ce parti qui se définit comme « Russie Juste », qui a obtenu 7,62 % des voix et 27 sièges lors des dernières élections, et qui se présente comme l’opposition à Poutine. Et qui, après avoir été admis, en tant que force sociale-démocrate, au sein de l’Internationale socialiste, en a ensuite été exclu pour avoir soutenu son pays contre l’Ukraine.
« Il ne s’agit pas de recréer le passé soviétique », a déclaré M. Mironov dans un message vidéo adressé aux participants. « Le socialisme 2.0 intégrera les meilleures réalisations soviétiques et mondiales, mais dans le cadre des nouvelles réalités du XXIe siècle. » Une formulation qui a conduit certains participants latino-américains à l’associer au socialisme du XXIe siècle d’Hugo Chávez. Son appel à défendre « la justice sociale, le développement souverain et les valeurs spirituelles et morales traditionnelles » s’inscrit d’ailleurs dans la lignée du type de programme avec lequel Poutine a entre-temps lancé un appel à la droite en se proclamant porte-drapeau de l’anti-wokisme.
Poutine et Mironov se connaissent depuis les années 1990, lorsque leurs chemins se sont croisés dans la politique locale de Saint-Pétersbourg. En théorie idéologiquement opposés, dans la pratique, Mironov a toujours été fidèle à Poutine et ne l’a jamais sérieusement contesté. La Russie juste elle-même a été parrainée par le Kremlin il y a 20 ans, lorsque Vladislav Sourkov – à l’époque vice-chef de l’administration présidentielle et personnage qui a inspiré le film « Le magicien du Kremlin » – a invité plusieurs partis à unir leurs forces pour consolider le vote social-démocrate au sein de ce qui devait être l’alternative bipartite à Russie unie, la coalition de Poutine. Depuis lors, Mironov et son parti ont joué le rôle d’opposition au sein du système : ils ont donné une apparence de pluralisme formel, s’opposant parfois à des politiques spécifiques, mais sans jamais remettre en cause la présidence de Poutine ni, au cours des quatre dernières années, la guerre en Ukraine. De plus, Mironov n’a affronté Poutine aux élections présidentielles qu’en 2004 et en 2012, et même à ces occasions, sa candidature a servi au Kremlin de soupape de sécurité dans un contexte de troubles sociaux. Lors de toutes les autres élections, il l’a au contraire soutenu. Au cours de la dernière campagne électorale, en 2024, Mironov a déclaré : « Le pays a besoin d’un dirigeant fort et expérimenté, et Poutine est capable de résoudre les problèmes politiques les plus complexes ».
Russie Juste a été exclue de l’Internationale socialiste pour « avoir soutenu l’usage illégitime de la force militaire » et pour « avoir ignoré l’action internationale en faveur de la paix, du dialogue et de la compréhension ». Aujourd’hui, isavec Sovintern, il vise à démontrer que la social-démocratie occidentale ne représente plus le véritable socialisme, mais sert plutôt les intérêts militaristes des États-Unis. De plus, Poutine peut ainsi contrer les accusations de manque de liberté, de démocratie et de pluralisme en montrant comment des dizaines de politiciens progressistes venus du monde entier ont pu débattre librement à quelques mètres de la Place Rouge.
Les organisateurs n’ont pas manqué l’occasion d’exploiter le potentiel symbolique de l’imaginaire soviétique. La séance plénière s’est ainsi déroulée dans la Salle des Colonnes de la Maison des Syndicats, un palais de style classique de la fin du XVIIIe siècle, situé à côté de la Douma : le lieu qui a accueilli la chapelle ardente de tous les dirigeants de l’URSS, de Lénine à Gorbatchev. Le terme « Sovintern » évoque bien sûr le Komintern, l’Internationale communiste.
Lors de la réunion, Mitia Sergeyev a été applaudi : ce représentant de Russie Juste a critiqué la condamnation de la guerre par l’Internationale socialiste, reprenant les arguments de Poutine sur la nécessité de protéger la population de Donetsk et de Louhansk.
Plusieurs délégués se rendront dans les prochains jours dans la région du Donbass relayant le discours selon lequel l’« opération militaire spéciale » est « une lutte contre l’impérialisme de Trump ».
Certains des participants internationaux à la rencontre, comme l’Hispano-Argentine Lois Pérez Leira, secrétaire exécutive de l’Internationale populaire anti-impérialiste et ancienne candidate à la mairie de Vigo en 2011 pour la Nouvelle Gauche socialiste, ont été catégoriques : « Nous soutenons la guerre de la Russie contre le fascisme en Ukraine ». D’autres ont appelé à une conférence de paix européenne, tout en soulignant la responsabilité de l’OTAN dans le conflit. « Nous ne voyons aucun sens à la guerre de l’OTAN contre la Russie », a déclaré Carlos Martínez, président du parti espagnol Souveraineté et Travail. Le Workers Party of Britain, fondé en 2019 par l’ancien député travailliste George Galloway, a également exprimé sa « compréhension et son empathie pour les besoins de sécurité de la Russie ». Et le responsable national de l’organisation a insisté : « L’OTAN est la manifestation de l’impérialisme dans le monde et la principale menace pour la paix ». Exclu du Parti travailliste en 2003 pour ses critiques de la guerre en Irak, puis parmi les dirigeants du parti Respect entre 2004 et 2016, Galloway affirme aujourd’hui être en exil à Moscou : « Nous sommes ici parce que nous ne sommes pratiquement en sécurité nulle part ailleurs. Autrefois, les dissidents fuyaient de l’Ouest vers l’Est ; aujourd’hui, c’est l’inverse. » Higgins ajoute que sa priorité est de construire un « front rouge » pour « coordonner l’anti-impérialisme maintenant que l’impérialisme américain est reparti à l’attaque ».
Le porte-parole de Russie Juste, Aleksander Babakov, a prononcé un discours expliquant que « les personnes doivent être au centre du développement économique » et que « tout doit être subordonné à des objectifs qui reflètent la vie humaine ». Il a ajouté que « toutes les lois doivent nécessairement contribuer à améliorer la vie des familles avec enfants » : une déclaration à replacer dans le contexte où le parti de Mironov soutient les lois du Kremlin contre le mouvement LGBT, considéré comme extrémiste en Russie. Lors de l’ouverture du forum, le député Novitchkov a critiqué l’Internationale socialiste, affirmant qu’« elle est devenue un groupe de fanatiques des 20 genres, de la propagande anti-enfants et d’autres absurdités contre la famille traditionnelle ».
M. Higgins, du Workers Party of Britain, a confirmé cette orientation anti-woke dans son intervention : « Si nous laissons la politique identitaire nous diviser, nous n’arriverons nulle part. Les valeurs traditionnelles de la classe ouvrière et les valeurs familiales ne sont en aucun cas en contradiction avec un programme économique radical ».
Un neveu de Fidel Castro a également pris part à l’événement. Parmi les adhérents à la Sovintern figurent également le Front sandiniste de libération nationale de Daniel Ortega, au pouvoir au Nicaragua ; le Parti du progrès et du socialisme, qui compte 22 députés au Maroc ; le Parti socialiste de la République de Moldavie, qui en compte 17 ; le Mouvement des socialistes, qui en compte deux en Serbie ; Tunisie En Avant, qui en compte un. Il convient également de signaler le Parti communiste américain né en 2024 d’une scission du Parti communiste des États-Unis, et qui est décrit comme un parti de « communistes Maga ».
