Le polonais Bolesław Piasecki (1915-1979) a commencé sa carrière comme fasciste et l’a terminée comme militant catholique procommuniste. Il est, de ce fait, habituellement considéré comme un caméléon politique, comme le grand méchant du monde politique de sa nation, comme un renégat qui a utilisé des tactiques machiavéliques pour réussir, et comme, horresco referens, un fasciste devenu agent soviétique…
Or, dans deux travaux récent (dont l’un est une thèse de doctorat soutenue à la Stanford University), The Red and the Brown: The Life and Politics of Boleslaw Piasecki, 1915-1979 et The Nationalist Right under Communism: Bolesław Piasecki and the Polish Communists, 1944-1979, l’universitaire Mikolaj Kunicki montre que ces allégations sont peu convaincantes, qu’il n’y a aucune preuve que Piasecki ait été recruté par les Soviétiques et, plus important encore, qu’elles banalisent grossièrement la nature de la coopération de Piasecki avec les communistes, en ignorant les motivations des deux parties ainsi que la cohérence idéologique de Piasecki. Celui-ci n’était pas en effet un caméléon, son action dans la Pologne sous domination communiste ne cessa jamais d’être celle d’un homme de la droite radicale, d’un intermédiaire entre les courants rouge et brun de l’État total, et il fut le père spirituel de ceux qui, en Pologne, réclamaient un système communiste dans sa forme et nationaliste dans son contenu. Mikolaj Kunicki soutient ainsi que la carrière d’après-guerre de Piasecki ne doit pas être considérée comme un éloignement radical de ses débuts fascistes, mais comme leur prolongement logique.
Un leader fasciste
Bolesław Piasecki nait, durant la Première Guerre mondiale, dans une famille de la classe moyenne. Élève doué, il entre à l’université et va y faire son droit. Dès sa prime adolescence, il s’engage, dans le mouvement scout tout d’abord, puis dans la branche étudiant de Parti national qui rassemble la droite nationale polonaise. En 1934, il participe à la création du Camp national-radical. Cette scission activiste du Parti national éclate l’année suivante et Piasecki, à 20 ans, en même temps qu’il décroche son diplôme de fin d’études, devient le chef de La Phalange, la faction la plus extrémiste issue du CNR.
Piasecki envisage alors la Pologne qu’il veut construire comme un État proto-totalitaire, ayant pour base l’ethnicité, le catholicisme et l’organisation de masse. Les pierres angulaires de sa doctrine sont les notions selon lesquelles Dieu est la destinée suprême de l’homme et que la recherche de la puissance nationale est le chemin vers Dieu. Cette thèse rend le salut religieux pratiquement subordonné à la participation à la communauté nationaliste. À l’instar de ses homologues fascistes hongrois et roumains, Piasecki considère l’expulsion des juifs comme une condition préalable nécessaire à la modernisation du pays. Cependant, les concepts de gauche et de droite sont difficiles à cerner dans son programme. Son idéologie comprend des éléments de droite, tels que la xénophobie, l’exaltation d’une communauté ethniquement homogène, le fondamentalisme religieux et un mouvement paramilitaire dirigé par un leader charismatique. D’autre part, il partage l’anticapitalisme de l’extrême gauche – qui se recoupe ici avec le rejet de l’Occident –, la glorification d’un État centralisé, la culture des identités collectives et le déterminisme historique.
Le radicalisme véhément de Piasecki et ses projets totalitaires pour un État à parti unique le différencent des nationalistes polonais traditionnels, les démocrates-nationaux, qui le qualifient de « communiste national », tandis que pour le centre et la gauche, l’organisation de Piasecki, avec ses troupes d’assaut en uniforme, sa tactique de violence de rue et son antisémitisme sauvage, représentent un « nazisme indigène ».
Rapidement, La Phalange est interdite mais continue son action dans la clandestinité.
Un partisan d’un Empire slave
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Piasecki et les siens rejoignent le mouvement de résistance polonais avec leur propre structure, la Confédération de la Nation. Celle-ci se déclare en faveur d’un Empire slave et tente d’organiser des actions communes avec les résistances non-communistes des Pays baltes. La Confédération fusionne en 1943 avec l’Armée de l’intérieur et Piasecki devient commandant d’un détachement partisan opérant dans l’est de la Pologne, où les unités clandestines polonaises combattent les Allemands et les Soviétiques. Arrêté par les autorités communistes en novembre 1944, il est accusé de crime de guerre pour avoir combattu les partisans rouges. Interrogé par des officiers supérieurs du KGB, il leur remet une série de propositions dans lesquelles il souligne que le radicalisme social et les objectifs révolutionnaires sont des caractéristiques idéologiques qu’il a toujours partagées avec les communistes. Il propose de plus de mobiliser la jeune génération – les anciens radicaux de droite – pour coopérer à l’établissement d’une « Pologne véritablement démocratique et libre ». Libéré en juillet 1945, il fonde rapidement un mouvement catholique et nationaliste procommuniste, connu sous le nom de PAX.
Un nationaliste procommuniste
La décision apparemment paradoxale des communistes d’exonérer et de soutenir cet homme dont les références sont le nationalisme extrême, l’antisémitisme et l’anticommunisme obéissent à une certaine logique. Alors qu’ils sont confrontés à un pays majoritairement hostile, avec une droite forte et une puissante Église catholique romaine, ils ont besoin d’alliés extérieurs à leurs rangs, des personnes qui, sans être marxistes, soutiendront leur cause. C’est pourquoi la valeur de Piasecki réside précisément dans le fait qu’il n’est pas communiste. L’activation du groupe de Piasecki pouvant canaliser la clientèle nationaliste-catholique vers le camp du gouvernement. Des manœuvres visant à des ralliements similaires se produisent à la même période en Allemagne de l’Est, en Hongrie, en Roumanie et en Italie.
Pour Piasecki, la Pologne d’après-guerre a beaucoup à offrir. Les anciennes classes sociales ont disparu de la scène politique. Il ne restr presque plus de juifs. La Pologne est devenue un pays ethniquement homogène et majoritairement catholique. N’était-ce pas là l’objectif de Piasecki ? Plus important encore, pour Piasecki, le pacte avec les communistes lui offre l’opportunité d’être au centre du pouvoir. Il sait que les Soviétiques sont là pour rester. Mais il croit également en l’érosion progressive du communisme et en la faillite finale de son idéologie. Il veut donc s’allier aux communistes dans l’espoir de les dominer à l’avenir, il a, selon ses proches « l’intention de modifier, voire de ‟civiliser” le système communiste en l’enrichissant d’éléments spirituels non matérialistes ».
Désavoué par l’Église, ses organes de presse et ses livres inscrits à l’Index, Pax n’en connait pas moins un succès indéniable devenant « un véritable mouvement, l’allié authentique du parti communiste, et non une institution décorative ». En 1977, deux ans avant la mort de Piasecki, Pax compte 15 000 membres disciplinés. L’association dirige la seule maison d’édition catholique de Pologne et la société commerciale INCO, l’une des plus grandes entreprises privées derrière le rideau de fer. Elle publie cinq journaux et périodiques. Cinq de ses militants les plus en vue siégent au parlement polonais. À partir de 1971, Piasecki est également membre du Conseil d’État. Il fait de son organisation un refuge pour les partisans de la droite et les anticommunistes, y accueillant des nationalistes chevronnés et d’anciens résistants non communistes. Jusqu’à sa mort, Pax resta sous le commandement de la vieille garde nationale radicale, celle qui avait fondé La Phalange en 1935. Grâce à des réunions d’anciens combattants, à un empire économique et à des explosions occasionnelles de chauvinisme et d’antisémitisme, lorsque cela était autorisé, Piasecki réussit à préserver l’esprit de la droite radicale jusqu’à l’extrême fin des années 1970, cas unique dans un pays de l’Est.
La vengeance de Sion
Le 22 janvier 1957, Bohdan Piasecki, le fils de quinze ans du chef de Pax, est enlevé. Son corps ne sera retrouvé que le 8 décembre 1958. Les responsables de ce crime ne furent jamais formellement identifiés, arrêtés et punis malgré les efforts de leur père et une longue enquête.
Généralement, on estime que le meurtre fut le fait de membres de la « faction juive » du ministère de l’Intérieur, dirigée par le vice-ministre Antoni Alster qui passa « à l’Ouest » en mai 1961.
L’assassinat, que l’on pourrait assimiler à un « crime rituel », aurait été une vengeance pour les activités « antisémites » de Bolesław Piasecki dans l’entre-deux-guerres et qui se continuèrent dans les années 1950. La police ne put pas interroger les suspects, car après l’enlèvement de Bohdan Piasecki et avant qu’on ne retrouve son corps, tous avaient réussi à émigrer en Israël.
Une reconnaissance tacite de l’Église
Malgré les désaccords et les conflits, lors du décès de Bolesław Piasecki, le cardinal Stefan Wyszyński, primat de Pologne, célébra lui-même une messe pour l’âme du défunt et autorisa que l’Église polonaise informe ses fidèles des obsèques. De plus, le 4 janvier 1979, ultime signe de reconnaissance, le cercueil dePiasecki fut exposé au Palais du Primat à Varsovie.
Christian Bouchet.
