Dégel entre la gauche et la droite : la scission au sein du BSW s’aggrave autour de l’AfD Un front transversal réunissant la gauche et la droite défie le système libéral corrompu.

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Constantin von Hoffmeister explique comment un rapprochement surprenant entre la gauche et la droite, ainsi qu’une éventuelle alliance transversale contre le système libéral corrompu allemand, aggravent la scission interne au sein du BSW concernant un engagement plus étroit avec l’AfD.

Le BSW, abréviation de Bündnis Sahra Wagenknecht : Vernunft und Gerechtigkeit (Alliance Sahra Wagenknecht pour la raison et la justice), est un nouveau parti politique allemand fondé le 8 janvier 2024. Il a été créé par Sahra Wagenknecht, une éminente femme politique de gauche (mi-iranienne, mi-allemande) née en 1969 dans l’ancienne République démocratique allemande. Mme Wagenknecht a longtemps été une figure de proue de Die Linke (La Gauche), un parti socialiste issu du communisme est-allemand. Elle en a été l’une des co-présidentes de 2015 à 2019 et a siégé pendant de nombreuses années au Parlement national.

Mme Wagenknecht a fait sécession car elle estimait que la gauche avait perdu le contact avec les travailleurs ordinaires. Selon elle, la gauche moderne se concentrait trop sur la politique identitaire, l’ouverture des frontières, les débats sur le genre et le symbolisme climatique, tout en négligeant les enjeux économiques fondamentaux tels que les salaires, les retraites, le logement et la protection des petites entreprises. De nombreux anciens électeurs de gauche se sont sentis abandonnés et se sont tournés vers l’AfD, le principal parti populiste de droite du pays. Le BSW avait pour objectif de proposer une voie différente : des politiques économiques résolument de gauche, associées à des positions plus conservatrices et pragmatiques en matière de culture, d’immigration et de politique étrangère.

Le parti prône une augmentation du salaire minimum, un renforcement des retraites, un impôt sur la fortune des plus riches, ainsi qu’un soutien aux travailleurs ordinaires et aux petites entreprises. Parallèlement, il exige des limites strictes en matière d’immigration, critique les changements rapides dans les politiques linguistiques et de genre, s’oppose aux mesures écologiques qui font grimper en flèche les coûts énergétiques pour les familles, et prône la diplomatie et les négociations pour mettre fin à la guerre en Ukraine plutôt qu’une aide militaire indéfinie. Il a rapidement gagné du terrain en Allemagne de l’Est, où la déception économique et le malaise culturel sont généralisés. Lors de certaines élections régionales de 2024, le BSW a obtenu des scores à deux chiffres. Au niveau national, cependant, il n’a recueilli que 4,9 % des voix lors des élections fédérales de février 2025, manquant de peu le seuil des 5 % nécessaire pour obtenir des sièges au Parlement.

La lutte actuelle au sein du parti

Aujourd’hui, ce jeune parti est déchiré par une question fondamentale. Dans le Land de Thuringe, à l’Est, une centaine de membres du BSW ont publié une lettre ouverte défendant la volonté de leurs dirigeants nationaux d’engager des discussions publiques et une éventuelle coopération avec l’AfD. Les responsables locaux du BSW en Thuringe ont riposté avec virulence, qualifiant les signataires de « farfelus, fantaisistes et extrémistes ». Le différend porte sur la question de savoir si le BSW doit continuer à travailler en étroite collaboration avec la CDU (« centre-droit » Union chrétienne-démocrate, le parti du chancelier Friedrich Merz) ou briser les vieux tabous et s’engager plus ouvertement avec l’AfD sur des préoccupations communes telles que le contrôle de l’immigration et la recherche de la paix.

Pour saisir ce conflit, il faut comprendre le système politique allemand dans son ensemble. Après la Seconde Guerre mondiale, le pays a mis en place ce qu’il a appelé des « garde-fous contre les extrêmes politiques » (en réalité, de la censure et une répression d’État à l’encontre des partis politiques gênants). Les principaux partis — la CDU, soi-disant « conservatrice », le SPD (Parti social-démocrate), de centre-gauche (en réalité, d’extrême gauche), le FDP (Parti libéral-démocrate, soi-disant libertaires), puis plus tard les Verts — ont formé des coalitions et maintenu les « radicaux » (les partis sensés l’être) à l’écart. Die Linke représentait l’extrême gauche. Pendant des décennies, ce centre a tenu bon.

La crise migratoire de 2015 a bouleversé la donne. Un grand nombre de personnes sont arrivées du Moyen-Orient, d’Afrique et d’ailleurs. De nombreux Allemands s’inquiétaient des pressions sur le logement, les écoles, la protection sociale, les salaires et la cohésion ethnoculturelle, ainsi que d’une augmentation massive de la criminalité violente. L’AfD, fondée à l’origine en 2013 en tant que parti eurosceptique critique à l’égard de l’euro et des plans de sauvetage de l’UE, a opéré un virage radical vers la droite. Il réclame désormais des contrôles frontaliers stricts, s’oppose à ce qu’il considère comme une islamisation, prône des politiques sociales donnant la priorité aux citoyens allemands, remet en cause les objectifs climatiques ambitieux et adopte une position plus sceptique vis-à-vis de l’OTAN et d’un engagement prolongé en Ukraine. Le parti s’est particulièrement fort en Allemagne de l’Est, où de nombreux habitants se sentent défavorisés sur le plan économique et mis à l’écart culturellement par une politique dominée par l’Ouest.

Les partis traditionnels ont réagi en érigeant un « pare-feu » (Brandmauer) : un accord informel mais puissant visant à ne jamais former de coalition avec l’AfD ni à lui confier de responsabilités gouvernementales. Ils évitent également souvent tout dialogue politique normal. Ses défenseurs affirment que ce pare-feu protège la démocratie. Ses détracteurs soutiennent quant à eux que l’exclusion d’un parti qui remporte régulièrement d’importantes parts de voix dans certaines régions ne fait qu’aggraver l’aliénation et fait obstacle à des solutions concrètes. Cette attitude est également profondément antidémocratique et certains la qualifient même de tyrannique.

Les points communs entre le BSW et l’AfD

Bien que les deux partis se situent aux antipodes du spectre politique traditionnel, ils partagent plusieurs positions concrètes qui comptent pour de nombreux électeurs. Tous deux prônent des contrôles d’immigration beaucoup plus stricts et un débat ouvert sur leurs effets sur le logement, les salaires, la criminalité et la confiance sociale. Tous deux critiquent les livraisons d’armes incessantes à l’Ukraine en l’absence de négociations de paix prenant au sérieux la partie russe. Tous deux s’opposent aux politiques écologiques qui font grimper le coût de la vie au quotidien. Tous deux se présentent comme des voix anti-système s’exprimant au nom des personnes ignorées par l’élite berlinoise. Ces points communs rendent tentante une certaine forme de dialogue, en particulier dans les Länder de l’Est où les deux partis attirent les votes protestataires. Les gauchistes traditionnels considèrent tout contact comme une « légitimation » dangereuse. D’autres affirment que refuser de dialoguer avec un grand parti est en soi antidémocratique, ce qui est évidemment vrai pour quiconque doté d’un minimum de bon sens.

La signification du terme Querfront

Le terme allemand Querfront (front transversal) désigne une coopération politique ou un débat ouvert qui transcende la clivage habituel entre la gauche et la droite. D’un point de vue historique, il rappelle les tentatives menées à l’époque de la République de Weimar pour unir certains nationalistes radicaux et socialistes contre le centre libéral qui avait trahi la nation après la Première Guerre mondiale (tout comme il trahit l’Allemagne aujourd’hui). Aujourd’hui, ce terme est le plus souvent utilisé à titre d’accusation. Les détracteurs affirment que le BSW poursuit une stratégie risquée de « Querfront » en assouplissant sa position vis-à-vis de l’AfD. Les partisans rétorquent que des barrières rigides empêchent de trouver des solutions honnêtes à des problèmes réels et traitent des millions de citoyens comme des intouchables politiques.

Le conflit en Thuringe en détail

En Thuringe, le BSW a formé une coalition gouvernementale avec la CDU. Katja Wolf, la présidente régionale du BSW, est devenue ministre des Finances sous la direction du ministre-président de la CDU, Mario Voigt (parfois surnommé d’après une spécialité culinaire locale, le Mettbrötchen1). Cela a conféré au parti une réelle influence, mais a nui à son image auprès des électeurs qui souhaitaient une confrontation avec l’ancien système plutôt qu’un compromis.

À l’approche des élections régionales prévues en septembre 2026, la direction nationale du BSW — notamment Amira Mohamed Ali, Fabio De Masi et Sahra Wagenknecht — a tenté de rectifier le cap. Elle a déclaré que le parti ne soutiendrait plus les partis « pare-feu » qui isolent l’AfD. Dans des Länder tels que la Saxe-Anhalt et le Mecklembourg-Poméranie occidentale, ils soutiendraient des candidats indépendants, sans affiliation partisane, au poste de ministre-président, capables de former des gouvernements larges pouvant inclure des ministres de l’AfD lorsque cela garantirait la stabilité et répondrait aux préoccupations des électeurs. Ils ont proposé de débattre publiquement de ces idées, notamment dans le cadre de débats directs tels que celui opposant Mme Wagenknecht à la co-présidente de l’AfD, Alice Weidel.

La direction thuringienne a réagi avec fureur. Elle préférait rester au sein de la coalition avec la CDU. Stefan Wogawa, responsable parlementaire du groupe BSW de Thuringe et proche allié de Wolf, a accusé les dirigeants fédéraux de « faire des courbettes à l’AfD » et a exigé leur démission.

La lettre ouverte

Une centaine de membres thuringiens du BSW ont répondu par une lettre ouverte publique. Parmi les signataires figuraient deux députés en exercice du parlement régional (Anke Wirsing et Sven Küntzel) ainsi qu’Anastasia Wirsing, présidente fédérale de l’organisation de jeunesse du parti. Cela a conféré au document une réelle autorité en interne. La lettre expliquait le désaccord dans un langage mesuré mais ferme :

Le débat public de ces derniers jours a montré qu’il existe des points de vue divergents au sein du BSW. Cela est naturel et légitime dans un parti démocratique. 

Nous nous adressons au public car les critiques formulées par certains membres du groupe parlementaire de Thuringe ont donné la fausse impression qu’elles reflétaient la position de l’ensemble de l’association régionale. Nous tenons à rectifier cela.

Nous faisons partie des membres et des sympathisants qui soutiennent la proposition de Sahra Wagenknecht d’envisager un candidat indépendant ou interpartis viable pour l’élection au poste de ministre-président en Saxe-Anhalt, si cela peut apporter de la stabilité et un véritable nouveau départ à ce Land.

De même, nous considérons que l’invitation adressée par l’exécutif fédéral à Alice Weidel [présidente de l’AfD] pour un duel public constitue une démarche démocratique légitime. Quiconque critique des positions politiques doit être prêt à les défendre dans le cadre d’un débat ouvert. La démocratie se nourrit de la confrontation publique et de la confrontation des arguments.

En revanche, nous constatons avec inquiétude que des représentants de notre groupe parlementaire de Thuringe transforment à plusieurs reprises de telles questions en conflits publics avec la direction fédérale. À notre avis, un groupe parlementaire régional doit, pendant une campagne électorale, tout mettre en œuvre pour soutenir le succès politique commun du parti.

Les conflits publics avec la direction fédérale affaiblissent la crédibilité du BSW et détournent l’attention des objectifs politiques pour lesquels notre parti a été fondé. Les divergences d’opinion doivent être discutées ouvertement, dans le respect et, surtout, au sein des instances partisanes appropriées. La diversité des positions est l’expression de la démocratie interne du parti. Mais la démocratie interne exige également de la clarté : les critiques publiques formulées par des responsables individuels ne reflètent pas automatiquement la position de l’ensemble de l’association régionale.

Par cette lettre ouverte, nous tenons donc à affirmer clairement que de nombreux membres et sympathisants du BSW de Thuringe soutiennent la ligne politique de l’exécutif fédéral sur les questions mentionnées. Nous voulons un débat fondé sur les faits, le respect mutuel et une attention commune portée à ce que les citoyens attendent de nous : une politique raisonnable et l’unité sur les questions décisives.

Oskar Lafontaine, époux de Wagenknecht et socialiste de longue date, a encore attisé le débat en qualifiant certains aspects de la politique étrangère de l’AfD de « de gauche ».

Pourquoi cette lutte est importante

La proposition de la direction nationale du BSW comporte encore des lacunes et des demi-mesures. Elle n’appelle pas à la formation de coalitions complètes avec l’AfD partout. Elle signale toutefois clairement une volonté de traiter l’AfD comme un parti avec lequel on peut débattre publiquement plutôt que comme un paria permanent. La lettre ouverte révèle une véritable scission au sein du BSW. Une aile cherche à gagner en respectabilité en restant au sein de l’ancien système dirigé par la CDU. L’autre estime qu’un véritable changement passe par la rupture avec les tabous, la tenue de débats ouverts et la prise en compte des préoccupations pratiques les plus profondes des électeurs, sans craindre les étiquettes.

L’Allemagne de l’Est, avec son histoire particulière sous le communisme, ses défis économiques et sa méfiance accrue envers des élites lointaines, est devenue le principal terrain d’essai. Les résultats des élections régionales qui s’y tiendront en septembre 2026 pourraient déterminer si le BSW deviendra une force durable capable de combler certains fossés ou s’il s’éteindra comme les mouvements de protestation précédents. Ce combat soulève également une question plus large pour l’Allemagne : un parti peut-il réussir à combiner une politique économique de gauche avec des positions pragmatiques sur l’immigration, la culture et la paix, ou bien l’ancien « pare-feu » et les anciennes coalitions continueront-ils à dominer ? La lettre ouverte suggère que nombreux sont ceux, au sein du BSW, qui continuent de croire que des débats publics honnêtes et des solutions concrètes importent davantage qu’une exclusion rigide. Les mois à venir révéleront quel camp l’emportera.

Constantin von Hoffmeister

9 juillet 2026

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Le Mettbrötchen est un en-cas allemand très populaire : un petit pain frais garni de viande de porc hachée crue (appelée « Mett »), généralement assaisonnée d’oignons, de sel, de poivre et parfois de carvi ou de paprika. Il s’agit d’une spécialité régionale du centre et de l’est de l’Allemagne, semblable à un steak tartare servi sur du pain. Dans cet article, ce terme est utilisé comme un surnom familier ou moqueur pour désigner Mario Voigt, ministre-président de la CDU de Thuringe.

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