La vision géopolitique de Terza Posizione

terzaposizione

Un groupe de très jeunes Italiens, qui s’étaient réunis autour de l’organisation Lotta Studentesca, décida de changer le nom de leur collectif après deux années de militantisme intense dans les rues de Rome, pour prendre le nom de Terza Posizione. Nous sommes en janvier 1978 et, comme nous le verrons, il ne s’agissait pas uniquement d’une évolution nominale. Lors de ces deux années (1976-1978), en effet, ce qui avait initialement vu le jour sous l’aspect d’un groupe de jeunes extérieur au MSI était devenu un authentique mouvement politique, du fait de ses nombreux militants et de sa structure. Du point de vue politique, Terza Posizione se référait aux théories développées dans La disintegrazione del sistema de Franco Freda. Les textes pour la formation politique de ses militants étaient La Doctrine aryenne du combat et de la victoire de Julius Evola et Combat pour Berlin de Joseph Goebbels. En l’espace de très peu de temps, des sections entières du FDG romain passèrent à Terza Posizione.

Malgré la vulgate historico-judiciaire, Terza Posizione ne fut jamais une organisation terroriste. Il est vrai qu’agissait en son sein un noyau, qui s’était constitué séparément, sous la forme de ce que la justice allait qualifier ensuite de « bande armée ». Toutefois, l’organisation tout entière suivait les modèles classiques du militantisme politique. Plus particulièrement enracinée à Rome, mais présente dans toute l’Italie, Terza Posizione disposait de sièges officiels et agissait de façon tout à fait classique : distribution de tracts, placardage d’affiches, diffusion d’un journal homonyme, manifestations de rue, prosélytisme. L’organisation était bien entendu configurée de façon hiérarchique, selon une structure qui reprenait celle des cuib [nids] de Corneliu Codreanu, dont Terza Posizione s’inspirait. De plus, l’âge des militants était particulièrement bas. Malgré quelques exceptions, l’âge moyen des dirigeants était de vingt ans. Celui des militants de base était encore moins élevé. Le symbole de Terza Posizione était une rune et un marteau superposé. Le marteau évoquait une sorte de réponse symbolique à la clef à molette Hazet 36 (H36), utilisée normalement par l’extrême gauche comme arme d’attaque contre les néofascistes. L’emploi de cet outil, moyen informel de se battre, était si répandu que les cortèges de gauche de l’époque scandaient le slogan « H36 ! Fasciste, où es-tu ? ». Mais l’activité politique de Terza Posizione ne déboucha jamais sur un meurtre. À partir de ce qui a été dit, il apparaît que Terza Posizione et les NAR étaient deux réalités bien distinctes et substantiellement inconciliables. Si des militants de Terza Posizione purent passer dans les NAR, cela ne tendit pas à représenter une quelconque continuité entre deux groupes qui finirent, à partir d’un certain temps, par s’affronter : ceci parce que les chefs des NAR voulaient procéder à l’élimination physique – comme ils le firent avec l’un d’eux (1) – de tous les leaders de Terza Posizione.

L’un des dirigeants de Terza Posizione était Marcello De Angelis, qui synthétisa ainsi les sympathies du groupe en termes de politique étrangère : « Kadhafi nous plaisait. Nous soutenions la révolution islamique iranienne ». De même, la revue du groupe présentait des éloges du peuple palestinien et de sa résistance : « La lutte du peuple palestinien est exemplaire pour tous les peuples qui se battent contre l’impérialisme, contre le capitalisme et contre le sionisme, pour l’affirmation d’une Troisième Position, la seule capable de faire face aux idéologies actuellement dominantes. Aux côtés du peuple palestinien, l’unité arabe a subi un grave échec à cause de Sadate, indigne successeur de Nasser et complice de ce Begin qui fut l’instigateur du massacre de Deir Yassin. L’unité arabe souhaitée et manquée depuis des décennies est aisément comparable à la non moins souhaitée unité européenne […]. L’Irak, en opposition ouverte à la politique souvent obtuse de la Syrie, représente, aux côtés de la Libye et des avant-gardes palestiniennes, l’aile la plus radicale du front opposé à la politique capitalo-sioniste. »

Logiquement, Terza Posizione se rangea contre les accords de Camp David, considérés comme un cadeau offert au sionisme. Tout en se montrant favorable aux Afghans, l’organisation apporta son soutien à l’Iran de Khomeini : « Après les Palestiniens, les Montoneros, les sandinistes, le dernier exemple est, chronologiquement, la révolte en Iran. Cette révolte populaire, religieuse, antimoderniste, a été continuellement confondue avec un phénomène de type marxiste-léniniste. En Italie, le PCI est le foyer de cette croisade verbeuse en faveur du peuple iranien. Les différences entre la matrice matérialiste, la caractérisation idéologique, la mythologie moderniste du parti communiste et la lutte religieuse des Iraniens au nom de la civilisation, apparaissent avec évidence. Que ce soit la puissance américaine, qui mise sur la dictature des militaires, ou que ce soit la puissance soviétique, qui tente de réabsorber la révolte (ce qui est par ailleurs invraisemblable), toutes deux ont intérêt à assister à une normalisation de la situation iranienne. »

Toutefois, sympathiser avec le khomeinisme n’empêchait pas cette organisation de « maintenir une admiration sincère à l’égard des Immortels, c’est-à-dire la Garde du Shah, dont certains membres, à l’occasion de la révolution islamique de 1979, allaient être massacrés sur place exclusivement pour la défense d’un Principe. » et de reprocher aux révolutionnaires iraniens un certain nombre d’erreurs, comme la prise d’otage à l’ambassade américaine.

La perspective politique de Terza Posizione était celle des petites patries et des petites ethnies : tout le contraire de la perspective centralisatrice et nationaliste du MSI. Une sympathie qui atteignit un tel degré que la revue de Terza Posizione en vint à faire l’éloge des formations autonomistes, comme le Fronte nazionale siciliano, en raison notamment de ses fortes sympathies pour le nassérisme et le kadhafisme, mais aussi compte tenu de ses relations avec la résistance palestinienne et le Front Polisario. Un élément caractéristique de Terza Posizione, franchement exprimé par son nom, fut sa capacité à conjuguer des références classiques du néofascisme et le mythe de la lutte anti-impérialiste des mouvements de libération nationale dispersés dans le monde, avec une attention particulière pour l’Amérique latine : les sandinistes du Nicaragua et les Montoneros d’Argentine. Le choix du nom fut lui-même motivé par cette admiration : il s’agissait d’une référence explicite à la tercera posición théorisée par Juan Domingo Perón.

Ce fut également une référence tercériste qui inspira le groupe politique qui récupéra l’héritage politique et militant de Terza Posizione et qui prit le nom de Settembre. La nouvelle formation fut une continuation substantielle de Terza Posizione, organisation qui s’était dissoute de façon autonome à cause de la persécution judiciaire qui l’avait décimée après l’attentat de Bologne. Settembre suivit les lignes de la politique étrangère qui caractérisaient Terza Posizione, en leur donnant un tour plus extrémiste. La revue homonyme du groupe donnait à lire de vastes et emphatiques exaltations de l’Islam et, en particulier, de l’Iran : un pays particulièrement apprécié car visant à une réalisation de l’Islam au cœur de la réalité moderne, de même que le tercérisme italien cherchait à actualiser ses propres traditions et ses propres racines. Dans un numéro quasiment monographique consacré à l’Islam, nous retrouvons les éléments qui fondaient l’appréciation de Settembre pour l’Iran de Khomeini, mais aussi des critiques particulières ciblant les mouvements du monde arabo-musulman qui avaient progressivement oublié la portée révolutionnaire de l’Islam. Il s’agissait généralement de références au nassérisme, au baasisme et au kadhafisme. Ces mouvements se virent reprocher de n’avoir pas su saisir que l’Islam authentique poursuivait par lui-même, et même d’une meilleure façon, les objectifs caractéristiques du socialisme que ces mouvements professaient, mais aussi que l’Islam apportait à la rébellion arabe des contenus pour la construction politico-économique qu’ils seraient incapables d’élaborer par eux-mêmes. La revue reprocha notamment à Kadhafi de s’être « placé sur un plan doctrinal [qui] a construit un mélange hautement instable et qui, grâce à son activisme effréné et à son autopromotion, a fini par rendre un très mauvais service à l’Islam, en l’assimilant, tout du moins à nos yeux, à une sorte de marxisme arabisé. »

L’organisation Settembre ne dissimula pas non plus des critiques à l’encontre de l’OLP, car si « Khomeini déclare : ‟La démocratie est un concept occidental, qui ne nous intéresse pas : l’Islam n’a pas besoin de vos catégories de pensée” – Settembre se demande alors comment il peut être possible de se proclamer ‟démocrates”, à la façon de l’OLP et de la Libye, et d’accepter parallèlement le Coran comme n’importe quelle autre tradition ? »

Kadhafi était accusé de s’être laissé séduit par l’impérialisme soviétique. Au contraire, l’Iran fut exalté comme un élément susceptible de démasquer les ambiguïtés et les compromis avec les impérialismes des classes dirigeantes des pays arabo-musulmans. Le groupe tercériste y vit une extraordinaire analogie avec ce qui était survenu à l’époque des fascismes, car là aussi « ce sont deux mondes en lutte. La Tradition contre les forces du matérialisme ». De fait, l’Iran devint le plus ostracisé de tous les pays. Settembre put ainsi écrire que les « seuls alliés authentiques que Khomeini peut trouver dans le monde sont les traditionalistes ». Ceci parce que « les tercéristes italiens, sans s’accaparer l’Islam, s’agissant d’une religion et d’une tradition spécifique, considèrent que son affirmation est le seul phénomène révolutionnaire émergeant dans le monde. »

Aussi le mouvement n’affirma-t-il pas la nécessité d’une conversion religieuse, tout en reconnaissant dans l’exemple iranien un phare. Mais puisque la Tradition est une et que les chemins pour s’en approcher peuvent être différents : « En tant qu’Européens, nous devons nous rendre compte du splendide exemple que nous offrent les musulmans et il est de notre devoir de réveiller la foi en Europe – si tant est qu’elle existe encore. Il ne s’agit pas de la domination d’une religion sur une autre, ce qui équivaudrait à affaiblir le […] contenu métaphysique de chacune d’entre elles, mais de revitaliser et de proposer une nouvelle fois la dernière et suprême Racine qui les rapproche toutes : le Triomphe de la Tradition primordiale. »

Note

1 – Il s’agit d’une référence à Francesco Mangiameli, important représentant de Terza Posizione tué le 9 septembre 1980 par les NAR, ce pour des raisons jamais déterminées.

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