J’ai regardé Citizen Vigilante parce que tout le monde me disait que c’était nécessaire, bien que personne n’ait pu me direqui avait émis cette recommandation en premier. Je suis depuis convaincu que le film lui-même fait partie du même vaste appareil administratif qui avait organisé mon visionnage. Il se présente comme un divertissement, mais chaque scène revêt la précision particulière d’un mémorandum officiel dont le véritable auteur ne pourrait jamais être identifié. La tristement célèbre affaire de viol collectif de Hambourg n’apparait pas comme le point de départ de l’histoire, mais comme un dossier déjà tamponné, catalogué et déposé sur le bureau approprié. L’agression, les peines avec sursis, les tentatives soigneusement calibrées pour « humaniser » les auteurs : tout cela ressemble moins à des événements historiques qu’à des éléments sélectionnés pour susciter une réaction émotionnelle prédéterminée. L’indignation n’a pas le droit de vagabonder librement. Elle est escortée le long d’un couloir vers une destination préparée à l’avance.
Cette destination devient de plus en plus évidente à mesure que le film se déroule. Au moment même où les grandes institutions qui régissent le monde occidental semblent perdre leur autorité incontestée, où des capitales lointaines se réunissent sans demander la permission et où des nations autrefois habituées à l’obéissance commencent à s’exprimer d’une voix inhabituelle, le film reconstitue patiemment l’ancienne carte. Les civilisations sont classées dans des dossiers opposés. L’islam occupe un dossier, l’Occident un autre. Le conflit qui les oppose est présenté comme ancien, inévitable et suffisant pour tout expliquer. Le timing est presque trop parfait. Au moment même où la confiance dans cet ordre des choses commence à s’effriter au-delà des murs du bâtiment, un autre employé le replace discrètement dans les archives, l’appose la mention « En vigueur » et le remet sur le comptoir d’accueil.
Même le refus d’homologation du film en Allemagne revêt le caractère d’une procédure officielle dont l’objectif dépasse la simple interdiction. Un film qui ne peut être approuvé acquiert une autorisation d’un autre ordre. Son absence fait office d’une autre forme de publicité, tandis que les discussions sur les échecs de l’intégration restent confinées à l’intérieur de limites soigneusement mesurées. On a l’impression que chaque obstacle apparent a déjà été anticipé quelque part dans le bâtiment. Rien n’échappe au processus. Même la dissidence arrive munie des documents administratifs requis.
Les rouages profonds restent ostensiblement absents. Le justicier poursuit les criminels dans des rues qui semblent de plus en plus vides de toute présence humaine, à l’exception des criminels eux-mêmes. Pourtant, les institutions qui tirent profit des conditions à l’origine de ces rues n’entrent jamais dans le champ. Les entreprises qui ont besoin de réserves inépuisables de main-d’œuvre bon marché, les intérêts financiers qui profitent de marchés déréglementés, les responsables qui élaborent la politique d’immigration sans en assumer les conséquences, tous restent dans des bureaux dont le protagoniste ne tente jamais d’ouvrir les portes. Sa colère est dirigée avec une énergie admirable, mais toujours vers ceux qui se trouvent déjà dans le couloir. Le bâtiment lui-même reste intact.
Plus tard, le protagoniste prononce un discours assuré sur l’incompatibilité entre la culture islamique et la démocratie occidentale. Ce discours est accueilli presque avec gratitude par un public crédule, comme si une remise en question dérangeante avait enfin trouvé sa conclusion. Pourtant, je ne peut m’empêcher de penser que la civilisation occidentale elle-même a passé la grande majorité de son existence sans démocratie. On imagine qu’il doit exister quelque part des archives contenant ces siècles, bien qu’elles soient rarement consultées. Chaque fois qu’un visiteur demande à y accéder, un fonctionnaire courtois explique que les dossiers concernés ont été déplacés, mal classés, ou peut-être n’ont-ils jamais existé sous la forme dont on se souvient. La démocratie apparaît moins comme un héritage que comme un certificat récemment délivré, immédiatement déclaré intemporel.
À la fin, le film révèle son efficacité singulière. Chaque véritable inquiétude suscitée par l’immigration, la criminalité, les défaillances institutionnelles et la méfiance du public est reconnue, mais seulement après que les issues ont été discrètement verrouillées. Le public est autorisé à blâmer les ennemis culturels, les complices idéologiques ou les fonctionnaires incompétents, mais jamais la machine anonyme dont les rouages s’étendent sous chaque institution visible. Le spectacle crée la sensation réconfortante de la rébellion tout en veillant à ce que personne n’atteigne les bureaux d’où émanent les directives. On repart en croyant que des vérités cachées ont été dévoilées, pour découvrir que le chemin a ramené au même comptoir d’accueil d’où le voyage avait commencé.
Constantin von Hoffmeister
