On évoque depuis des années la première expérience de Renato Curcio dans les milieux de la droite. Le documents présentés en illustration de cet article le montre membre de Giovane Nazione (GN) d’Albenga, une expérience qu’il convient de distinguer des organisations ultérieures de la droite italienne et de replacer dans le contexte d’un parcours politique plus complexe.
Giovane Nazione représente le noyau initial à partir duquel prendra forme Giovane Europa (Jeune Europe), le mouvement transnational fondé par Jean Thiriart. Son histoire est trop souvent ramenée à la catégorie générique de l’extrême droite, sans tenir compte de la spécificité de son élaboration idéologique, politique et géopolitique.
Thiriart : jacobinisme, anticapitalisme et eurosoviétisme
L’anti-américanisme et le rejet de l’atlantisme ne constituèrent pas un revirement tardif de Thiriart, mais des éléments constitutifs de son projet politique. Dès le début, sa perspective s’opposait à la subordination de l’Europe aux États-Unis et à l’ordre capitaliste occidental.
Au cœur de sa réflexion se trouvait une conception jacobine de l’État : centralisation du pouvoir, unité politique, dépassement des particularismes et construction d’une communauté continentale dotée de sa propre souveraineté stratégique. Son objectif n’était pas de restaurer les anciennes nations européennes, mais de surmonter leur fragmentation par la construction d’une nouvelle entité politique.
La critique du capitalisme formulée par Thiriart s’appuyait également sur la capacité du système économique transnational à priver les nations de leur souveraineté effective, en les subordonnant à des intérêts économiques et à des pouvoirs qui dépassaient les frontières étatiques. Mais cette critique ne débouchait pas sur une réaffirmation du nationalisme traditionnel. Au contraire, Thiriart contestait radicalement le nationalisme, qu’il considérait comme un facteur de division et d’impuissance géopolitique.
Dans sa perspective, les nations ne constituaient pas la finalité ultime de la politique : elles devaient être dépassées au profit d’une unité communautaire et continentale plus large. La réponse au capitalisme transnational n’était donc pas le retour à une somme d’États nationaux, mais la construction d’un bloc politique, économique et géopolitique capable de s’opposer aux puissances hégémoniques.
Cette perspective allait finir par prendre la forme d’un véritable eurosoviétisme, fondé sur l’imaginaire d’un bloc eurasien unitaire, centralisé et jacobin, s’étendant idéalement de l’Europe à l’espace soviétique.
C’est dans ce cadre que s’inscrivent l’admiration de Thiriart pour Staline et son intérêt pour le pacte Molotov-Ribbentrop de 1939, interprété dans la perspective d’une entente entre puissances continentales capable de dépasser les oppositions idéologiques et de contrer l’hégémonie américaine. Il ne s’agissait pas d’une simple équidistance entre Washington et Moscou, mais du projet d’une puissance continentale révolutionnaire, autoritaire et centralisée.
Le tiers-mondisme et la rupture avec la droite occidentaliste
À cette approche s’ajoutait une perspective tiers-mondiste qui a conduit Giovane Europa à rechercher des dialogues avec la Chine, la Roumanie socialiste, les nationalismes arabes et des milieux révolutionnaires tels que les Black Panthers.
La recherche de ces convergences découlait de l’opposition commune, malgré la diversité de leurs idéologies respectives, à l’impérialisme américain et à l’ordre capitaliste international. Le mouvement tentait ainsi de construire un espace politique révolutionnaire alternatif à la division du monde en deux blocs de la Guerre froide.
Dans la critique du capitalisme qui prive les nations de leur autonomie et dans la recherche d’une nouvelle entité politique supranationale, des parallèles ont été identifiés avec la théorie de l’État impérialiste des multinationales. Ces parallèles doivent être compris sur le plan problématique et structurel, sans exclure la possibilité de lectures théoriques partagées. Le dépassement de l’État-nation, la critique du capitalisme transnational et la recherche d’une dimension politique adaptée à l’échelle des rapports de pouvoir mondiaux constituent en effet des thèmes pouvant être abordés par différentes traditions idéologiques.
C’est précisément ce qui fait de Giovane Europa un phénomène difficilement assimilable à la droite italienne de l’époque. Son projet ne saurait être confondu avec celui du MSI ou d’Ordine Nuovo, des milieux largement marqués par l’anticommunisme, la défense de l’Occident et, sous leurs différentes formes, par des positions hostiles aux processus de décolonisation. Le nationalisme, l’anticommunisme et l’ancrage dans le camp occidental constituaient une référence incompatible avec l’objectif thiriartien de dépasser les nations au sein d’un bloc continental anti-atlantique.
L’affaire Curcio : de Giovane Nazione aux Brigades rouges
D’après les documents connus, Curcio semble avoir été lié à l’expérience de Giovane Nazione à Albenga. À l’heure actuelle, aucun élément suffisant ne permet d’affirmer qu’il ait ensuite été un membre actif de Giovane Europa. Après s’être installé à Trente, Curcio s’est engagé dans une voie politique différente, devenant l’un des fondateurs des Brigades rouges.
Cette distinction est fondamentale. L’appartenance à Giovane Nazione ne prouve pas automatiquement une continuité politique avec l’ensemble de la réflexion ultérieure de Thiriart, ni ne permet d’attribuer à Curcio les positions géopolitiques et idéologiques développées par Giovane Europa.
Même après la dissolution du mouvement, intervenue en 1969 au niveau européen et en 1970 en Italie, les anciens dirigeants et militants ont suivi des parcours différents. Certains se sont rapprochés de la gauche maoïste, tandis que d’autres ont intégré les milieux de la gauche révolutionnaire ou ont gravité autour des mouvements des Brigades rouges. Ces parcours doivent être retracés au cas par cas, en distinguant les affiliations documentées des relations personnelles et des convergences ultérieures.
Au-delà des instrumentalisations politiques
Cette affaire est souvent utilisée dans deux sens opposés : pour délégitimer Curcio en rappelant son expérience initiale au sein de la droite, ou pour revendiquer une prétendue continuité révolutionnaire entre une partie de la droite et la gauche armée.
Ces deux interprétations risquent de déformer l’histoire.
Le militantisme de jeunesse de Curcio doit être replacé dans son contexte personnel et organisationnel spécifique. De même, Giovane Nazione et Giovane Europa ne peuvent être automatiquement assimilées au MSI, à Avanguardia Nazionale ou à Ordine Nuovo, ni rattachées sans distinction à la droite putschiste, autoritaire et occidentaliste.
L’histoire politique n’est pas une généalogie automatique d’appartenances. C’est une reconstruction des ruptures, des transformations idéologiques, des relations personnelles et des choix individuels. C’est pourquoi le parcours de Curcio doit être abordé à travers les documents, sans en faire un instrument de délégitimation personnelle ni une justification rétrospective d’expériences politiques différentes.
Nicola Guerra.
